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On ne sait pas tout sur Jeanne























On ne sait pas tout sur Jeanne





PROLOGUE


Une dernière fois, parce que le temps pressait, elle fit le tour de l’appartement, entrant dans chaque pièce mais sans s’attarder. N’avait-elle rien oublié ? Comment savoir ?
Dans sa tête, la liste de ce qu’elle avait choisi d’emporter était en train de se brouiller.
Elle contrôla le contenu de son sac de voyage : quelques vêtements, ses effets de toilette, passeport, carte d’identité, permis de conduire. Elle avait laissé la carte bleue, le chéquier sur la console de l’entrée et n’emportait que du liquide.
Sur le buffet de la salle à manger, son regard buta sur une photo de son mari et sa fille. Ils la regardaient en souriant.
Elle se détourna et tira sur la fermeture éclair du sac qu’elle jucha sur son épaule. Vite, maintenant. Ils allaient bientôt rentrer.
Elle ne se retourna pas une seule fois en refermant la porte de l’appartement derrière elle.




1

Nathalie Bourdais s’accouda à la rambarde du balcon, sa main droite tenant sa quinzième Marlboro de la journée. Elle eut une petite grimace. Presque un paquet. Elle tira néanmoins sur sa cigarette sans éprouver de remords. De toute façon, Laurent n’était pas là pour lui balancer une de ces remarques cinglantes dont il avait le secret. D’ailleurs, où était-il ? Il n’était pas loin de onze heure et demie, les filles étaient couchées depuis un bon moment, épuisées par le soleil et les jeux sans fin dans la piscine de la résidence.
Il sortait chaque soir après le dîner et rentrait de plus en plus tard. Il ne se donnait même pas la peine d’une explication. Grand bien lui fasse. Elle savait bien ce qu’il en était. Dans ces conditions, elle pouvait bien se permettre trois paquets de clopes par jour si tel était son bon plaisir. Elle se retourna. Dans la pénombre de l’appartement, l’ordinateur portable de Laurent, gris argent, luisait sur la table basse. Une fraction de seconde, elle fut tentée. Vite, elle renonça, furieuse contre elle-même. Pas question de tomber aussi bas que lui. Elle avait déjà cédé trop souvent. Elle n’apprendrait rien de nouveau. Elle se demanda brièvement s’il laissait traîner son ordinateur de manière intentionnelle ou s’il la croyait réellement trop limitée pour s’en servir. Elle secoua la tête, en rogne. Elle s’était promis de ne plus se poser ces questions torturantes, bon sang.
Elle tira sur sa cigarette aussi fort qu’elle le put, comme une provocation envoyée au mari absent et se pencha un peu vers la nuit. Il avait fait chaud d’une manière infernale dans la journée et la nuit était lourde. Un souffle d’air, qui n’apportait aucune fraîcheur, faisait craquer doucement les pins parasols.
Elle perçu les bruits d’une conversation sous les arbres, suivit la lueur d’une lampe de poche. D’un appartement, quelque part, des rires s’échappaient.
Elle regarda vers la piscine, attirée par le bruit de vague qui faisait l’eau contre les parois en céramique. De sa terrasse, elle distinguait le bassin, immense, à demi caché par la végétation, bordé de chaises longues rangées sous les palmiers. Comme chaque soir, il était éclairé ; elle pouvait presque discerner la fresque marine qui occupait le fond.
Soudain, elle recula dans l’ombre du balcon, le cœur battant.
Immobile, elle fixa longtemps le corps qui flottait à la surface de l’eau lumineuse.



2

Le capitaine de police Félix Estevez abandonna sa voiture banalisée devant le bâtiment qui abritait le hall d’accueil de la résidence. Il était une heure du matin mais les lieux étaient illuminés comme en plein jour grâce aux puissants projecteurs des mecs de FR3 Nice Côte d’Azur. Les journalistes de Var Matin étaient là aussi, leurs bagnoles garées en pagaille. Ils avaient été plus rapides que lui sur les lieux.
Les gyrophares des véhicules de secours et de police tournaient silencieusement jetant des lueurs bleues contre les façades. Il y avait du monde partout. Au-delà des projo braqués sur l’entrée, Félix distingua des grappes d’ombres humaines massées sur les pelouses. Les murmures de dizaines de voix venaient jusqu’à lui. Putain, quel merdier.
Il s’avança vers le hall, les collègues en tenue qui interdisaient l’accès au bâtiment s’écartèrent et le saluèrent au passage. Félix jeta un coup d’œil autour de lui : un lieu d’accueil spacieux, clair et élégant, typique des résidences de tourisme d’une certaine gamme. La banque d’accueil était fermée à cette heure de la nuit. Il repéra tout de suite les grandes baies vitrées qui offraient un accès direct sur la piscine éclairée. Il y avait du remue-ménage de ce côté-là.
- Félix !
Sélim LaRocca, son coéquipier, venait vers lui à grandes enjambées pressées. Il semblait soulager de voir Félix arriver. Sous les néons du hall, le visage habituellement hâlé du lieutenant paraissait blanc comme un linge.
- Je ne suis pas fâché de te voir, avoua-t-il avec sa franchise coutumière.
- Je m’en doute, dit Félix un sourire en coin. Qu’est-ce qu’on a ?
- Le corps d’une femme retrouvé flottant dans la piscine.
Sélim consulta les notes qui couraient en tout sens sur une page de son calepin :
- Jeanne Molero, 49 ans. Une vacancière arrivée il y a une dizaine de jours avec son concubin. Denis Castay.
- Qui a découvert le corps ?
- Une femme, Nathalie Bourdais. Elle a aperçu le cadavre dans la piscine depuis son balcon.
- Je suppose que ce n’est pas une banale noyade ? soupira la capitaine
- Non, ça n’a rien d’accidentel
Félix hocha la tête.
- Allons-y, dit-il
Ils sortirent par les baies vitrées et se retrouvèrent au bord du bassin.

*

Les cordons jaunes délimitant les lieux étaient déjà tendus. Les techniciens de l’Unité de la Police Scientifique opéraient comme des fourmis laborieuses, en combinaisons blanches et lampes portatives scrutant le sol à la recherche de traces et d’indices.
Un homme en jean et chemisette était agenouillé près d’un corps allongé au bord de la piscine. Ses mains gantées de latex armées d’une minuscule lampe de poche allaient et venaient au-dessus du cadavre.
Deux brancardiers attendaient un peu à l’écart que le médecin légiste en ait terminé avec les premiers examens pour embarquer le corps à l’Institut Médico-Légal de Toulon.
Félix se pencha vers le médecin :
- Bonsoir, docteur
Le toubib tourna à peine la tête pour grogner :
- Bonne nuit, capitaine
Félix sourit, amusé. Il regarda et apprécia le travail de l’homme de l’art même si ces types qui passaient leur temps à fouiller les corps morts le dégoûtait au plus profond de lui-même. Celui-là, Pierre Garou, il le connaissait déjà. Un homme qui avait le respect des corps qu’il devait faire parler.
- Alors ? finit-il par demander
- Battue à mort. Heure du décès aux environs de 22 heures. Je vous en dirait plus après l’autopsie.
Cette manière de faire, Félix l’appréciait aussi : un discours net, tranchant, sans détours.
Pierre Garou se releva et tout en enlevant ses gants, il fit signe aux brancardiers de s’approcher.
- En tout cas, celui qui a fait ça s’est acharné avec une rare violence, dit-il encore.
Félix s’accroupit près du corps et l’examina de près. La femme appelée Jeanne Molero portait un short et des baskets blanches. Son tee-shirt à bretelles, blanc lui aussi, avait été remonté jusqu’au menton pour procéder à l’examen.
Le toubib avait raison. Le visage était très esquinté à tel point que le capitaine Félix Estevez n’aurait su dire à quoi cette femme pouvait ressembler de son vivant. Des ecchymoses larges comme des soucoupes s’élargissaient sur son thorax et ses épaules. La face tuméfiée évoqua à Félix le visage d’un boxeur mis k.o par un adversaire sans pitié. La peau des lèvres effroyablement gonflées avait éclaté tout comme les pommettes et l’arête du nez. Quant aux yeux…où étaient-ils les yeux dans cet amas de chairs violacées où se confondaient paupières et arcades sourcilières ?
Il se redressa et appela son lieutenant qui rôdait autour des techniciens de la scientifique.
- Ils ont quelque chose ? questionna Félix
- Pas pour l’instant
Timidement, un homme à la limite de l’obésité vint vers eux avec des lenteurs de morse.
- Le directeur de la Résidence, dit Sélim. Jean-Christophe Murat
- Que va-t-il se passer maintenant ? demanda l’homme en désignant du menton les cordons qui condamnaient l’accès à la piscine.
- Les techniciens reviendront ce matin faire un autre relevé à la lumière du jour, répondit Sélim
Jean-Christophe Murat acquiesça lentement. Il semblait embarrassé.
- Et après je veux dire ? Vous comprenez, je vais devoir faire nettoyer la piscine avant de laisser les résidents se baigner à nouveau. Je ne peux pas la laisser comme ça. Et un bassin tel que celui-ci, ça prend du temps pour…
- Ca va, on a compris, le coupa Félix. Vous attendrez que l’identité judiciaire ait fini son boulot, demain. Ensuite, on vous rendra votre précieuse piscine et vous pourrez racler le fond si ça vous chante.
La lourde tête de l’homme oscilla sous la violence du ton. Félix repassa dans le hall d’accueil, suivit par son lieutenant. Il lui fallait foutre le camp, vite. Il n’avait plus envie d’être là.
- Où tu vas ?
- Termine. Je m’en vais
- Comment ça tu t’en vas ? On a pas fini. On doit voir le compagnon de la victime et la femme qui a signalé le corps, s’insurgea Sélim
Félix semblait ne pas l’écouter.
- Merde, Félix !
Le vieux capitaine jeta un regard absent à son coéquipier avant de franchir les portes du hall.
- Occupe-toi en. On en parle plus tard.



3

Seuls quelques rares bureaux étaient éclairés à l’antenne de la PJ de Fréjus. En dehors de ça, un silence de cathédrale régnait dans l’immeuble. Félix Estevez s’affala dans le fauteuil avachi qu’il occupait depuis plus de trente ans. Le siège couina sous son poids. Voilà ce qu’on gagne à flirter pendant des années avec le whisky et la bonne bouffe et le reste.
Les yeux clos, retiré dans l’ombre de son bureau, hors du rond de lumière dispensé par la lampe, il savoura la tranquillité du moment.
L’image du cadavre de Jeanne Molero, dégouttant d’eau, ne tarda pas à s’imposer à lui. La pression allait être maousse autour de ce meurtre, il le savait. C’était du pain béni pour la presse. Une touriste battue à mort, balancée dans la piscine par une nuite étouffante de juillet, ça ne faisait pas un pli.
Sélim passa son museau à la porte :
- Tu n’es pas rentré ? s’étonna-t-il, sourcils levés
- Plus la peine, grogna Félix, il fera jour dans trois heures.
- C’était bien la peine de me planter et d’envoyer balader le directeur, reprocha Sélim, en s’asseyant en face de félix.
- Ouais, ça valait le coup, figure-toi. On vient de trouver une de ses touristes dans sa piscine et monsieur veut nettoyer fissa. Ecœurant.
- Il faut le comprendre. Il a une résidence pleine à craquer de gens venus se dorer la pilule au soleil.
- « Pleine à craquer » ça fait combien de suspects ?
Sélim lui tendit un listing informatique. Estevez y jeta un coup d’œil effaré : elle était longue comme son bras.
- T’as enlevé les enfants, les vieillards et les handicapés au moins que j’ai une chance de boucler l’enquête avant ma retraite dans six mois ? demanda-t-il avec ironie.
LaRocca sourit doucement sans répondre. Félix s’attarda à contempler son collègue quelques instants. Un type charmant en surface ce Sélim mais hérissé comme un chat sauvage dans le boulot, croyant dur comme fer en la justice. Félix savait bien que son lieutenant le méprisait un peu. Il prenait l’attitude désordonnée de son capitaine pour du désintérêt. C’était pas ça. Il aimait encore être flic, la plupart du temps. Mais il y avait la lassitude. Elle venait d’une manière fulgurante comme une attaque de panique. Sélim ne connaissait pas cet état-là. Trop jeune. Il en était encore à se donner sans compter. Il essaya d’imaginer son lieutenant comme lui, un vieux flic dégarni, un peu gros, fatigué, il n’y arriva pas.
Il se secoua et se pencha en avant, présentant son visage dans le halo de lumière.
- Bon, vas-y, dis-moi ce que t’as récolté
- Une chose est sûre : le concubin, Denis Castay, est hors de cause. De 20h30 à minuit, il a participé à un tournoi de pétanque, sur le terrain de boules à l’entrée de la résidence. Les types qui faisaient équipe avec lui l’ont confirmé. Il est dans un sale état.
- On lui rendra visite plus tard dans la journée.
Sélim acquiesça, pressé de continuer.
- Le plus intéressant est ailleurs
Il ramena sa chaise plus près du bureau. Félix vit le regard de son lieutenant, aigu comme celui du chasseur qui a un gibier en vue.
- Le mari de Nathalie Bourdais, la femme qui a signalé le corps, n’a pas été chez lui de la soirée. Quand je l’ai interrogée, il n’était toujours pas rentré et elle n’a pas été foutue de me dire où il était passé. Curieux, non ? Paraît-il qu’il sort ainsi chaque soir depuis leur arrivée. Ca n’a pas l’air de la troubler.
Il se renversa sur le dossier de sa chaise, l’air perplexe
- Je me vois bien jouer à ça avec Cécile, tiens !
Ils furent secoués par un rire silencieux en songeant à la femme du lieutenant, créature minuscule mais implacable.
- C’est une piste, admit Félix. Mais t’emballe pas trop vite. Un type qui découche n’est pas forcément un assassin.
Sélim se rembrunit instantanément, froissé.
- T’inquiète pas, je ne vais pas brûler les étapes. Je ne suis plus un bleu.
- Je sais. Mais j’aime autant te le dire. Tu penses bien que cette affaire va intéresser les médias au plus haut point. Pour nous, ça veut dire pression.  Le proc va pas tarder à montrer son nez via notre le patron. Alors pas de précipitation, pas de conclusion hâtive.
Sélim se taisait avec sur le visage l’air de quelqu’un qu’on vient de brider. Félix décida de lâcher du leste.
- Que ça ne t’empêche pas d’enquêter sur ce monsieur Bourdais.
Comme si un sésame venait de lui être délivré, Sélim se détendit.
- Mais d’abord, va te coucher. T’en as besoin, conclut Félix.



4


Les deux policiers se présentèrent à la Résidence du Golf vers 11 heures du matin. Sélim LaRocca, les joues bleuies par la fatigue avait conduit la 307grise depuis Fréjus. Pendant ce temps, Félix Estevez lisait la brochure vantant les mérites de la résidence 4 étoiles implantée au cœur du parcours 18 trous dessiné par l’américain Trent Jones.
- C’est qui ça, Trent Jones ? avait-il demandé à son lieutenant
- Sais pas
De temps en temps, il levait les yeux de son dépliant et quittait l’espace d’un instant les appartements de standing répartis dans la pinède, les courts de tennis, les salons de massage…De chaque coté de la route qui montait vers leur destination, des villas cossues retranchées derrière des murs impénétrables et des haies géantes de lauriers roses jalonnaient le parcours de golf.
Les arroseurs automatiques émettaient un léger chuintement dans l’air immobile. Quelques golfeurs vêtus de blanc se détachaient sur le vert intense du green.
Félix reprit sa lecture. Il tenait à se familiariser le plus vite possible avec les lieux.
Comme de juste, en début de matinée, son téléphone portable avait sonné. Le patron de la PJ, le commissaire principal Jean-Charles Lainé se faisait le porte-parole du procureur : il réclamait de la rapidité, de l’efficacité et de la discrétion.
L’affaire avait été confiée à Julien Bartoli, jeune juge d’instruction. Pas un tendre. Le type était un vrai rouleau compresseur, un technicien froid et méthodique. La bouche pleine d’exigences intenables, irréalistes. Le genre à vous faire relire le dossier mot à mot avec lui, inlassablement, posant toujours les mêmes questions pour vous coincer, fourrant son nez partout. Bref, un type chiant qui vous collait au train. Il allait pas falloir traîner en route. Quant au Procureur de la République, il s’était emparé des écrans de télévision et répétait toujours les mêmes informations d’un air grave et important.
Il était déjà en nage en descendant de voiture. Il s’épongea le visage avec son mouchoir, mal à l’aise dans cette chaleur de four. Ils prirent par les chemins piétonniers qui serpentaient entre les pins pour contourner les bâtiments et aller jeter un œil à la piscine. Les grillons menaient une folle sarabande à l’approche de midi. Pendant quelques instants, Félix respira un peu à l’ombre des arbres avant d’émerger près de la piscine.
Sous le ciel bleu et dur, les mecs de l’identité judiciaire ratissaient les abords du bassin sous l’œil intéressé de pas mal de gens qui se tenaient derrière les bandes plastifiées. Il n’y avait rien à voir. Mais ils étaient là, silencieux. Des vautours. Félix en eut un haut le cœur.
- Bonne pioche ? demanda-t-il au technicien le plus proche de lui
- Que dalle ! répondit l’autre. Rien de plus que ce qu’on trouve généralement au bord d’une piscine : cheveux, bouts d’ongles, résidus de crème solaire, mégots…etc
- Ca commence bien, grogna Sélim
- Tu t’attendais à trouver quoi au juste sur un lieu aussi fréquenté et anonyme qu’une piscine ?
Sélim haussa les épaules, l’air irrité.
- J’en sais rien
Depuis cette nuit, Sélim LaRocca avait compris une chose : résoudre cette affaire embarrassante qui s’étalait ce matin à la une de tous les quotidiens de la Côte d’Azur, c’était une aubaine pour un flic jeune et ambitieux aux dents longues. Un billet pour le capitanat.
Félix sourit intérieurement et lui tapa sur l’épaule :
- Allons plutôt faire connaissance avec l’univers de Jeanne Molero, c’est encore le meilleur moyen d’avancer.

*

Debout au milieu du salon de l’appartement loué par Denis Castay le temps des vacances, Félix Estevez ne savait pas trop comment réagir. Mal à l’aise, touché malgré lui, il cherchait désespérément une issue. Sélim ne semblait pas au mieux non plus.
Denis Castay était dévasté. Assis au bord d’une chaise, il se tenait la tête entre les mains, les coudes posés sur les cuisses. Il se balançait d’avant en arrière, doucement, d’une manière lancinante comme s’il berçait sa douleur pour l’endormir.
De temps en temps, avec un léger gémissement, il murmurait :
- Jeanne, ce n’est pas possible…
Pourtant, en trente ans de métier, Félix avait croisé un sacré paquet de douleurs. Certaines, silencieuses mais d’une profondeur de gouffre ; d’autres, hurlantes, qui glaçaient le sang.
Mais cet homme-là avait l’air amputé d’une partie de lui-même. L’espace d’un instant, Félix avait entrevu le vide vertigineux qui s’ouvrait sous ses pas. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas été secoué comme ça. Il avait l’impression qu’on venait de lui empoigner son cœur de vieux type blasé et il résistait à une envie contradictoire : consoler cet homme qui crevait de chagrin ou prendre ses jambes à son cou.
Sélim prit les choses en main. S’avançant d’un pas vers Denis Castay, il dit avec douceur :
- Monsieur Castay, nous avons besoin de votre aide. Nous devons vous poser un certain nombre de questions. Etes-vous en mesure d’y répondre ?
Denis Castay cessa de se balancer, pressa ses doigts sur ses yeux et fit signe que oui tout en prenant une grande inspiration. L’homme consentait un effort terrible. Sélim le comprit et commença son interrogatoire :
- Monsieur Castay, voyez-vous qui aurait pu en vouloir à votre femme ?
Denis Castay rectifia instantanément :
- Nous n’étions pas mariés. Jeanne n’a jamais voulu.
- - Vous viviez ensemble depuis longtemps ?
- Dix ans.
Il ajouta aussitôt comme s’il tenait à évoquer le sujet une fois pour toutes :
- Nous n’avons pas eu d’enfant. Jeanne s’y refusait catégoriquement, je n’ai jamais su pourquoi.
- Elle ne se sentait peut-être pas l’instinct maternel ? avança Félix qui reprenait pied.
- Je ne sais pas, elle n’a jamais rien dit là-dessus. Elle n’en voulait pas, c’est tout.
L’homme leva vers le policier des yeux dont le blanc était injecté de sang.
- Il ne me reste rien. Rien du tout.
Félix détourna le regard, gêné et un peu irrité que cet homme blessé le prenne ainsi à témoin de son désert personnel.
- Vous savez, Jeanne, c’était quelqu’un de particulier.
- C’est-à-dire ?
- Elle ne parlait pas beaucoup d’elle-même. Elle ne faisait pas de bruit. Jeanne, elle était secrète et inoffensive. Qui aurait pu lui en vouloir au point de la massacrer comme ça ? Qui ?
Ses lèvres, rien de plus qu’une ligne blanche dans son visage aux reliefs ravagés, se mirent à trembler.
- C’est ce que nous voulons savoir, Monsieur Castay dit Félix. Quand êtes-vous arrivés ici ?
- Il y a un peu plus d’une semaine.
- Vous venez d’où ?
- Bourg Saint Maurice. Je suis dentiste. Jeanne s’occupait du secrétariat et de ma comptabilité.
- Parlez-nous de votre emploi du temps depuis que vous êtes ici, pria Sélim
Denis Castay soupira. Ces deux hommes lui demandaient d’organiser ses idées, de faire appel à sa mémoire. C’était au-dessus de ses forces ; il se sentait tellement épuisé.
- Ce que font la plupart des gens en vacances : presque rien, dit-il avec effort. Le matin, Jeanne assistait au cours de gym au bord de la piscine puis elle disputait une partie de tennis avec une jeune femme. Pendant ce temps, je prenais des cours de golf. Et puis, la piscine ou la plage avec un bon livre. Le soir, on choisissait un restaurant en bord de plage, du côté de Sainte-Maxime ou Saint-Tropez. Ou bien, on dînait ici et on sortait pour une promenade le long du parcours de golf.
- Avez-vous lié des connaissances particulières ?
Castay secoua la tête :
- Non. Jeanne ne se liait pas facilement.
Sélim insista :
- Monsieur Castay, il ne s’est rien passé cette semaine qui serait sorti de l’ordinaire ? Elle n’a rien dit, rien fait qui vous aurait paru inhabituel ? Chaque détail peut être important.
Denis Castay, l’air égaré, se tut si longtemps que les deux policiers pensèrent qu’il avait à nouveau perdu les pédales.
- Non, non vraiment, je ne vois pas, dit-il enfin.
- Nous voudrions jeter un coup d’œil à ses effets personnels, dit Félix
L’homme acquiesça et se levant, les emmena dans la chambre. Il s’effaça dans l’embrasure.
- Allez-y. Mais vous ne trouverez rien.
Et il retourna s’asseoir, la tête prise entre ses deux mains en coupe.
Le lieutenant et son capitaine regardèrent autour d’eux. Une jolie chambre impersonnelle qui s’ouvrait sur une terrasse au soleil. Un univers restreint, facile à investiguer. Une raquette de tennis abandonnée, debout contre la commode. Une montre de femme au bracelet de métal posée sur la table de chevet, près d’un roman policier. Jeanne Molero devait être l’ennemie du désordre car rien ici ne dépassait des tiroirs.
Félix fit glisser les portes du placard qui occupait tout un mur : des vêtements d’été, légers, l’étagère du mari, celle de Jeanne. Les tiroirs de la commode, sur lesquels se penchait Sélim, ne recelaient pas davantage de secrets. Félix s’empara du sac à main de la morte sagement couché dans le compartiment de la table de chevet.
Son contenu ressemblait aux placards : net, trois fois rien ; une minuscule trousse à maquillage, un paquet de kleenex, une paire de lunettes de soleil, un portefeuille de femme en cuir rouge avec une fermeture dorée en forme de J. Un bel objet. Un téléphone portable que Félix enferma dans une pochette plastique. L’examen du journal d’appels donnerait peut-être quelque chose.
Il s’attaqua au portefeuille. D’un côté, des cartes glissées dans leur rangement, carte bleue, carte vitale, carte d’abonnée à la Bibliothèque Nationale etc..De l’autre, une carte d’identité vieille de 20 ans. Sur une photo en noir et blanc de mauvaise qualité, Jeanne Molero, née le 18 novembre 1964 à Verre, dans le Nord de la France, fixait l’objectif l’air sérieux, sans l’ombre d’un sourire.
A l’arrière du portefeuille, Félix tomba sur un cliché de Jeanne et de Denis Castay enlacés. Il s’attarda sur le visage de Jeanne. Elle plissait les yeux en souriant. Une jolie femme brune aux cheveux courts, un peu fous mais sans attraits particuliers. Voilà donc à quoi ressemblait, vivante, la femme au faciès massacré qu’il avait contemplé la nuit dernière. Il referma le portefeuille sans avoir rien déniché d’intéressant. Décidément, Jeanne Molero avait la transparence du cristal.
A côté de lui, son coéquipier finissait la fouille de la commode.
- Rien, marmonna-t-il, dégoûté. Pas l’ombre d’un truc.
Félix fronçait les sourcils, pensif. Il était temps de passer à la seule piste qu’ils avaient pour le moment.
- On aura peut-être plus de chance avec ton suspect n°1, dit-il en sortant de la chambre.



5

Félix leva les yeux. Il ne percevait aucune angoisse chez le type grand et baraqué mais déjà alourdi par la quarantaine, assis en face de lui, dans l’angle du canapé.
Curieusement, la femme se tenait loin de son mari, l’air détaché. Cela voulait-il signifier qu’elle ne serait pas solidaire quoi qu’il arrive ? En tout cas, c’était un bon début.
Félix les scruta tour à tour. Les Bourdais formait un couple désarticulé.
Elle, concentrée visiblement sur son apparence extérieure. Il détailla les cheveux ultra blond parfaitement ordonnés en un carré impeccable autour de son visage ; les ongles peints avec soin ; la peau dorée, uniforme ; les contours de la bouche tracés au pinceau. En faisant un petit effort, il pouvait même sentir l’odeur sucrée, un peu écœurante de son eau de toilette. Elle ressemblait trait pour trait à ces blondes dont on se moque dans les histoires drôles. Et pourtant, sous ses airs lisses, elle puait la méfiance et le ressentiment à plein nez. Un monstre de colère.
Quant au mari, c’était la caricature du type arrogant, armé d’une confiance aveugle en lui-même. Dédaigneux et sûr de soi. Le genre de type qui avait eu le don, il y avait très longtemps, d’intimider Félix Estevez.
Il fallait reconnaître que l’attitude de Laurent Bourdais reposait sur un statut social qui alimentait sa confiance.
Félix avait parfaitement en tête le curriculum de son vis-à-vis que Sélim lui avait servi en sortant de chez Denis Castay.
Colonel Laurent Bourdais, sous-directeur du service de l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale, Direction Générale de la Gendarmerie basée rue Saint-Dizier à Paris. 45 ans. Une belle carrière, commencée à l’Ecole des Officiers de Melun. Commandant de peloton de gendarmerie mobile en divers points du territoire. Dix ans à arpenter le bitume avant un bref passage par le GIGN et de devenir le n°2 du Service Technique de Recherches Judiciaires et de Documentation, organisme central de police judiciaire installée à Rosny sous Bois dans le 93. Puis il avait intégré divers services de l’administration centrale dont la prestigieuse sous-direction de la coopération internationale avant d’occuper son poste actuel.
Sélim lui avait débité tout ça, manifestement impressionné. Pour sa part, le parcours de Laurent Bourdais laissait Félix de marbre. Il n’y voyait qu’un obstacle se dressant dans le déroulement de l’enquête. Avec ce bonhomme décoré comme un arbre de Noël, la police judiciaire se déplaçait en terrain miné.
Il se racla la gorge et attaqua :
- Monsieur Bourdais, je suppose que vous savez ce qui s’est passé ici cette nuit ?
L’autre, tout en balançant nonchalamment sa jambe droite qu’il tenait croisée, lâcha un laconique :
- En effet, capitaine
Félix accusa sans broncher le ton volontairement condescendant. Bourdais venait de lancer sa première attaque. Qui a dit que la meilleure défense c’était l’attaque ? Satisfait d’un déclenchement si rapide des hostilités qui le dispensait de toute diplomatie superflue, le capitaine Estevez se redressa sur son siège et fixant Laurent Bourdais dans les yeux, questionna d’une voix plate et dure, dépourvue d’inflexion :
- Où étiez-vous cette nuit ?
Sélim qui se tenait coi près de lui, tressaillit intérieurement. Son supérieur n’y allait pas avec le dos de la cuillère.
Laurent Bourdais inclina légèrement sa tête carrée à la coupe militaire. Après un silence qui pesa des tonnes, il répondit :
- J’ai fait un tour sur le port de Saint-Raphaël.
- Pendant la majeure partie de la nuit ?
- J’ai pris un verre à une terrasse
- Le nom du bar ?
- Aucune idée
- C’est insuffisant, Monsieur Bourdais
Un fin sourire étira les lèvres du gendarme.
- Je suis bien d’accord. Mais je n’ai pas l’intention de me triturer les méninges pour quelque chose d’aussi insignifiant que le nom d’un bar. D’autant qu’ils se ressemblent tous sur le boulevard, vous ne trouvez pas ?
Félix se surprit à serrer les mâchoires. Sale type arrogant. Il se foutait de sa gueule.. Il n’allait pas s’en tirer comme ça.
- Faites un tout de même un effort de mémoire, colonel, ça vaudrait mieux pour vous. Je n’envisage pas qu’un professionnel comme vous puisse oublier les lieux qu’il fréquente, si ?
Bourdais ne répondit pas tout de suite. Il jaugeait ses adversaires, les yeux étrécis. Qu’est-ce que ces deux flics mal assortis pouvaient bien deviner ? Qu’avait-il à craindre d’eux ? Il leur jeta un regard chirurgical : le plus vieux avait l’air au bout du rouleau. Aisselles trempées, ventre proéminent, visage froissé. Le jeune, lui, était aux aguets, les yeux fixes et soupçonneux. Une gueule d’Arabe, sombre et impénétrable, fin comme une lame. Il joua son va-tout :
- Désolé, ma mémoire me fait défaut. Que cela ne vous empêche pas de me signifier ma garde à vue si cela vous chante mais tout ça est un peu disons…mince, non ?
Félix refusa la provocation et changea de cap :
- Avez-vous eu l’occasion de rencontrer Jeanne Molero ?
- Je ne sais même pas quelle tête elle a
- Avait, Monsieur Bourdais, avait, rectifia Sélim, ouvrant la bouche pour la première fois.
Durant cet échange, Félix enregistra une information qu’il comptait bien exploiter à la première occasion. Silencieuse et impassible depuis le début de l’interrogatoire, Nathalie Bourdais venait d’esquisser un geste infime de tout son corps dont elle n’avait sûrement même pas conscience. Comme le discret sursaut d’une révolte intime. Cette femme, retranchée dans l’ombre imposante de son mari avait des choses à lui apprendre. Plus tard. Ailleurs.
Soudain la porte de l’appartement s’ouvrit à la volée et trois fillettes surgirent en trombe, avec des cris mêlés de rires. Elles s’arrêtèrent net en apercevant tous ces adultes réunis. Elles avaient l’air de poupées Barbie. Elles avaient entre sept et dix ans. Vêtues de maillots de bain deux pièces dont le bas disparaissait derrière une curieuse jupette de tulle rose façon tutu. Les ongles de leurs pieds et de leurs mains, habillés de vernis rose, ressemblaient à des coquillages. Félix aurait juré que leurs cils étaient fardés. « Mon Dieu, ces gens sont déglingués ».
- Nathalie, occupe-toi d’elles, veux-tu ? commanda Bourdais d’une voix brève, sans même regarder son épouse, sur le ton de quelqu’un qui a l’habitude d’être obéi sans discuter.
Elle se leva sans un mot, les lèvres serrées. Entre ces deux-là, l’air pesait du plomb. Oh, oui, il y avait à fouiner de ce côté-là.
Félix reporta les yeux sur son suspect, pressé de foutre le camp désormais :
- Nous allons nous revoir, colonel, soyez-en sûr. Vous n’avez fourni aucun alibi et j’ai une femme qui a été battue à mort. Vous me suivez ?
- Demandez-vous plutôt pourquoi c’est arrivé. En tout cas c’est ce que moi je ferais, renvoya le militaire avec hauteur.
Félix se leva comme mu par un ressort. Bourdais n’esquissa pas un geste. Un mur compact. Sélim s’était dressé également, indécis. Mais son capitaine avait déjà recouvré son calme.
- Je ne manquerai pas de me poser la question, lança-t-il ironique, en adressant à Laurent Bourdais un petit salut militaire empreint de dérision.



6

Félix raccrocha le combiné en soupirant de soulagement. La conversation avec le juge Bartoli avait été tendue. Il n’avait pas caché son irritation au fur et à mesure que le capitaine Estevez faisait son rapport. Julien Bartoli était fidèle à lui-même : pointilleux, d’une absolue rigueur, d’une précision féroce dans ses questionnements, abhorrant l’à peu-près. Félix apportait encore peu d’éléments alors que les 24 premières heures d’enquête seraient bientôt atteintes.
A l’exception de Laurent Bourdais. Le juge Bartoli, le ton moins tranchant avait admis que la judiciaire pouvait « creuser » de ce côté-là mais avec les « précautions d’usage ». Malgré tout, le juge faisait preuve de circonspection à l’égard des soupçons qui pesaient sur le colonel.
Félix Estevez feuilleta les journaux étalés devant lui. Son divisionnaire avait tenu à les lui apporter lui-même comme un message d’avertissement.
L’assassinat de Jeanne Molero éclairait l’actualité. Les journaleux s’étaient procuré des portraits de Jeanne. Ils avaient du faire valoir à Denis Castay que la diffusion la plus large possible aiderait aux progrès de l’enquête.
Le vieux flic imaginait les délices qu’en ferait la presse si une huile de la Gendarmerie Nationale était impliquée. Une brute à la coupe de cheveux millimétrée battant une petite femme à mort avant de s’en débarrasser dans l’eau d’une piscine. Il secoua la tête. L’enfoiré. Il serait dur à débusquer.
Il empila les journaux et les jeta à la poubelle derrière lui. Il n’avait rien à en attendre.
Par les parois vitrées à mi-hauteur de son bureau, il observa les OPJ qui s’activaient dans leurs propres aquariums, compilant les interrogatoires des touristes séjournant à la résidence du Golf, du personnel. Sur leurs visages, il lisait la tension née des ordres combinés du divisionnaire et du juge Bartoli. Pour l’instant, les effets de l’adrénaline accéléraient leurs gestes, tendait leur volonté de découvrir la vérité comme la corde d’un arc. Il avait bien connu ce processus. Il savait donc que le manque de résultats vous laisse comme échoué sur le sable. C’était ce qui était en train d’arriver. Rien. Ils ne trouvaient rien.
Il s’agita sur son fauteuil en proie à un début d’énervement. Etait-il concevable que personne n’ait rien vu, rien entendu ? Quelqu’un qu’on frappe de cette façon ne crie pas ?
La seule explication possible c’est que Jeanne Molero ait été tuée hors de la résidence. Dans ce cas, tout devait s’être passé à la vitesse de la lumière, bon sang ! Son compagnon la quitte vers 20h30, elle est retrouvée morte à 23h. Ca signifie qu’elle est enlevée ou qu’elle suit quelqu’un qui ramène discrètement son corps, le tout en 2 ou 3 heures. Ca ne tenait pas la route un instant.
La silhouette sèche de Sélim LaRocca passa dans le couloir. Presque aussitôt, le lieutenant se glissait dans le bureau de son équipier, tenant à la main le portable de Jeanne Molero enfermé dans son sachet plastique. Il s’affala plus qu’il ne s’assit devant Félix, sans un mot. Il semblait éreinté. Ses yeux sombres luisaient comme deux têtes d’épingle au fond des orbites. Félix désigna le portable du menton :
- Qu’est-ce que ça dit ?
- Peau de balle. Peu d’appels émis et peu reçus. Aucun numéro en dehors de ceux de son répertoire, plutôt maigre d’ailleurs.
Félix, l’air pensif, s’attachait à faire tourner un crayon entre ses doigts. Le ronronnement du ventilateur poussif répondait aux brouhahas des voix et aux sonneries incessantes des téléphones des OPJ. Un long trait de soleil oblique, couché en travers du bureau semblait séparer les deux hommes silencieux. Du dehors, leur venait le bruit régulier de la circulation convergeant vers Port-Fréjus.
Sélim rompit le silence :
- Qu’est-ce qui cloche d’après toi ?
Félix lui jeta un regard bref qui appréciait la finesse du lieutenant.
- J’en sais trop rien, dit-il. J’ai l’impression qu’on ne sait pas tout sur Jeanne.
- Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
- J’en sais rien, je te dis. Mais…
Il se pencha au-dessus du bureau, plongeant dans la flaque de lumière. Il cligna des yeux, surpris.
- Cette femme, elle est trop…limpide. Presque inexistante.
- Ce n’est pas un crime que je sache !
- Je n’ai pas dit ça. Regarde ce qu’on a  trouvé dans ses affaires ? Rien. Place nette. Même pas un papier de chewing-gum froissé. Pas le début d’un truc qui te parle d’elle. Même son mec dit d’elle qu’elle était discrète.
- Une maniaque et alors ?
- Ma femme était maniaque. Ca ne l’empêchait pas d’avoir son petit monde bien à elle. Son fouillis organisé.
Sélim remua sur sa chaise, l’air mal à l’aise :
- Toi, tu crois que tout le monde dissimule des trucs glauques dans se placards, dit-il d’une voix trouble
Félix secoua la tête, obstiné, sombre, avec l’air de souffrir atrocement :
- Exact, asséna-t-il. Tout le monde. Au moins un petit secret honteux. Tu peux me croire sur parole.
Sélim tressaillit. L’image de Sofia le traversa, suivie d’une cohorte d’autres qu’il repoussa avec force. On vint frapper à la porte. Un OPJ passa la tête dans l’entrebâillement et annonça :
- Le toubib vient d’appeler. Il a terminé l’autopsie.



7

La morgue se situait au deuxième sous-sol de l’Institut Médico-Légal de Toulon. Le bâtiment de cinq étages, aux pierres sales, jouxtait l’Hôtel de Police dans le centre-ville. L’Institut partageait ses locaux avec la faculté de médecine.
L’atmosphère dans la salle d’autopsie était saturée d’odeurs de produits chimiques sous lesquelles persistaient, à peine perceptibles mais écœurants et têtus, des effluves de sang et de chair pourrie.
Après la chaleur encore pesante du dehors malgré les vingt heures passées, Félix se sentait légèrement nauséeux dans cette pièce nickelle, entièrement recouverte de faïence blanche du sol au plafond. La lumière des néons, d’une blancheur de craie, rebondissait contre les carreaux comme autant d’éclats hostiles.
Les deux policiers et le médecin légiste se tenaient tous trois autour du plateau en inox sur lequel le corps dénudé de Jeanne Molero était allongé. Une incision en Y, fraîchement refermée partait du pubis jusqu’au thorax.
Pierre Garou portait un tablier de plastique vert qui bruissait désagréablement à chacun de ses mouvements.
Félix baissa les yeux. A la lumière glacée de la salle, le corps semblait encore plus abîmé. Pierre Garou dut surprendre les pensées du flic car il confirma :
- Les blessures infligées ont continué à faire des dégâts plusieurs heures après la mort.
Garou retira ses curieuses lunettes aux verres sans monture, grands comme des pleines lunes et se mit à les nettoyer avec des gestes lents teintés de fatigue. Dans cet espace immaculé, la peau noire du médecin contrastait d’une manière presque indécente.
Félix attaqua :
- Que pouvez-vous nous dire sur elle, docteur ?
Le toubib rajusta ses lunettes avant de répondre :
- 1,63m. 52 kgs. Une femme en forme, plutôt sportive si j’en juge par l’état de son cœur. Aucune trace de drogue. Ne souffrant d’aucune maladie particulière. RAS à l’exception d’un petit signe particulier, une marque de naissance sur le nombril ayant la forme parfaite d’une étoile de mer.
Garou grimaça d’un air désabusé :
- Un des rares endroits du haut du corps encore intact.
- Des sévices sexuels ?
- Négatif
- Quoi d’autre ?
- Je vous confirme l’heure du décès : entre 22h et 22h30. Elle était morte avant d’être balancée à l’eau. J’ai récolté des aiguilles de pin en quantité dans ses cheveux.
Il était désormais acquis que Jeanne Molero avait été agressée à la résidence, quelque part sous les pins. Et personne n’avait rien vu, à priori.
Pierre Garou s’appuya des deux mains sur le plateau. Il s’exprimait d’une voix brève, celle d’un homme pressé d’en finir :
- Quant aux blessures : hémorragie interne importante. Rate et foie éclatés. Sternum enfoncé. Œsophage broyé. Quelques ecchymoses plus anciennes sur les avant-bras
- Son agresseur devait être costaud, dit Sélim
Le légiste haussa les épaules :
- Pas forcément. La rage, lieutenant, peut remplacer les muscles. La rage ou la technique.
Pierre Garou se tourna alors vers Félix, braquant sur le policier, un regard intense, qui requérait une attention absolue :
- Capitaine, cette femme est morte d’un débordement de haine. Les coups qu’elle a reçus sont ceux portés par un enragé. Quelqu’un qui maîtrise les techniques de combat à main nue. Arts martiaux. Quelque chose dans le genre.
L’image de Laurent bourdais passa comme une météorite devant les yeux de Félix.
- Vous pensez que c’est un meurtre personnel ? questionna Sélim
- C’est évident sinon pourquoi ce déchaînement de violence ? En même temps, quelque chose me chagrine..
Félix dressa l’oreille :
- Quoi ?
Garou se frotta le front de la paume de la main, les sourcils froncés :
- Elle ne s’est pas défendue.
- Comment ça ?
Estomaqués, les deux flics avaient les yeux rivés sur l’homme aux verres de lune emmailloté de plastique vert.
- Elle n’a pas tenté de parer les coups, sinon j’aurais trouvé les traces d’une lutte pour la survie, griffures, débris de peau, ecchymose de défense..Mais là, rien.
Félix reporta son regard sur le corps nu de Jeanne Molero. Il substitua au visage déchiré, aux chairs violacées, la vision d’une femme vivante, souriante aux cheveux courts, déstructurés. Il était entré dans son intimité et n’avait rien découvert. Des affaires sages, pour une femme tranquille, presque insignifiante. Et maintenant ça. Comment était-il concevable de sa laisser anéantir sans se défendre ? Décidément, Jeanne était une énigme.
Perplexes, Sélim et le médecin légiste virent le vieux capitaine de police poser la main sur le front de la morte et murmurer en se penchant :
- Jeanne, qu’avez-vous donc fait pour mériter ça ?


8

Félix referma le capot de son portable d’un coup sec. Le tôlier était fumasse. Les conclusions du médecin légiste lui avaient arraché un retentissant « bordel de merde » avant qu’il ne retourne sa frustration contre son subordonné :
- Cette femme n’a pas été victime du Fantôme de l’Opéra, bon Dieu ! Arrêtez de penser à la retraite et remuez-vous le cul Estevez !
Le flic n’avait pas eu le temps de répliquer. Le patron lui avait raccroché au nez avec hargne.
Sélim, ses longues pattes allongées devant lui, demanda :
- Alors ?
- Il est furax.
Sur le chemin du retour de Toulon, ils avaient poussé jusqu'au vieux port de Saint-Raphaël et s’étaient installés à la terrasse d’un café. Ils digéraient péniblement leur journée. Chacun d’eux méditait les paroles de Pierre Garou, sans savoir ce qu’il fallait en déduire. Sur le présentoir à journaux de la librairie, sur leur droite, Jeanne Molero les fixait. Gêné, Félix déplaça sa chaise et tourna le dos aux journaux. Ce regard finissait par lui peser. Toute l’enquête commençait à remlir salement son existence, à prendre toute la place, envahissant chacune de ses pensées. Tout ce dont il ne voulait plus. Mais trop tard. Il était pris. Il savait bien qu’il ne pourrait plus s’arrêter de s’y intéresser et ça le faisait vraiment chier.
Il regarda vers la mer, les yeux plissés à cause du soleil rougeoyant, posé sur l’horizon. Les derniers plaisanciers rentraient au port à l’approche de la nuit. Ca circulait sec sur l’avenue du bord de mer. Les estivants se pressaient en flots continus, flânant le long des stands à touristes dressés sur les trottoirs. Une débauche « d’artisanat local » qui faisait sourire Félix. Bijoux de pacotille, objets provençaux en bois, en plâtre, en verre. Des bougies parfumées à l’odeur entêtante, de fontaines miniatures, des tableaux luminescents.. Un musée des horreurs.
Le flic matait surtout la foule. Les bandes, descendues de Paris ou Marseille. Des mecs aux yeux de loups, fixes, sournois, calculateurs. Facilement repérables à cause de leurs airs affamés. Plus tard dans la soirée, la BAC leur collerait au train, comme tous les étés.
Malgré lui, il imagina Jeanne Molero et Denis Castay, main dans la main, flânant, mêlés à la foule.
Sélim LaRocca interrompit ses réflexions :
- Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Félix leva la main avec autorité :
- Je sais à quoi tu penses ou plutôt à qui. Mais c’est mollo. Je connais Bartoli. Pas de cadeau si on dérape.
Sélim remua sur sa chaise. Il fit tourner sa tasse de café entre ses deux mains. L’envie de convaincre son supérieur le tenaillait.
- Merde, capitaine ! Tu sais bien que ce type n’est pas clair
- Ouais. Jeanne non plus, répliqua Félix d’une voix rêveuse.
Son coéquipier enchaînait déjà, comme s’il ne l’avait pas entendu
- Et puis il est passé par le GIGN, t’as pas oublié ? Un mec comme ça maîtrise les méthodes de combat, non ?
Estevez se leva, bousculant légèrement la table. Les verres tintèrent. Il sortit un billet de dix euros qu’il jeta sur la nappe.
- Où tu vas encore ? soupira Sélim
- Je suis lessivé, je rentre. Tu ferais bien d’en faire autant. Cécile va t’étriper.
Il sentit la réprobation de son subordonné mais choisit de l’ignorer.
- Je prends la caisse, ajouta-t-il
Sélim ne dit rien. Félix resta un court moment debout près de la table, l’air soudain perdu. Il ne pouvait pas partir comme ça.
- Cherche d’abord dans la vie de Jeanne. Qu’est-ce qu’elle faisait avant de rencontrer Castay ? Interroge-le. Trouve sa famille. Fouine. Remonte à la source.

*

La 307 filait dans l’arrière-pays varois, direction Fayence. Dans ses rétros, Félix distinguait la mer en contrebas, barrant tout l’horizon. Il roulait toutes les vitres ouvertes, accueillant le vent chaud sur son visage.
Au fur et à mesure qu’il montait dans les collines, les habitations se faisaient moins denses. Une villa, de temps en temps, accrochée au flan d’un coteau avec sa piscine.
Avec la tombée de la nuit, les grillons entamaient une douce mélopée qui le berçait et calmait son appréhension. Tout en négociant les lacets de la route, il cherchait à se persuader que cette fois-ci, il irait jusqu’au bout.
Le paysage, ponctué de pins parasols, se faisait roches, maigres buissons de myrtes, pieds de lavandes sauvages. Il captait les senteurs, exacerbées par la chaleur du jour, y concentrait ses sens.
Il atteignit le village sous un ciel encore clair mais déjà velouté par la nuit. Il le traversa d’un trait, sans rien voir, avant d’emprunter sur sa gauche, une route étroite qui grimpait à travers une rangée de cyprès.
Un lotissement avait poussé là, face à la mer. Quelques dizaines de maisons, toutes pareilles ou presque, leurs façades claires et neuves se détachant sur la nuit naissante. Des jardinets pelés par le soleil, qui gardaient encore les traces des pelleteuses, exhibaient des salons de jardin, des tourniquets à linge, des jouets d’enfants abandonnés.
Au ralenti, les feux éteints, il parvint à la dernière maison du lotissement, identique aux autres avec son toit plat et ses murs roses.
Le moteur de la 307 ronronnait doucement. Il suffisait de tourner la clé, de descendre et de presser la sonnette. Après tout était instinct, fonction des circonstances, improvisation ; il était flic, il savait fonctionner comme ça, en équilibriste, il l’avait toujours…
La lumière s’alluma sur la terrasse.
Pris de panique, Félix fit marche arrière et dévala la colline comme si le diable était à ses trousses, furieux contre lui-même.
Une fois de plus, il avait renoncé.



9

La sonnerie de son téléphone portable résonnait avec insistance quelque part mais où ? Félix se frotta les yeux, émergeant avec peine d’un sommeil alourdi par la consommation tardive de quelques verres de whisky.
Il se souleva sur un coude, le dos parcouru de courbatures. Saleté de canapé. S’il devait continuer à s’effondrer là plutôt que dans son lit, il vaudrait mieux le remplacer. Ca continuait de bourdonner comme une abeille têtue. La lumière intense du soleil cognait contre les doubles-rideaux tirés du salon. Il regarda sa montre : dix heures du matin. Vacherie. Le divisionnaire allait lui faire sa fête.
Il récupéra son portable sur la table de la cuisine, au milieu du foutoir, près de son flingue. Il contrôla le numéro qui s’affichait sur l’écran. Sélim. Il décrocha :
- Ouais ?articula-t-il, la bouche pâteuse
- C’est moi. Devine capitaine ce que j’ai dégoté ?
A sa voix, Sélim LaRocca paraissait surexcité. Félix n’était pas d’humeur à jouer aux devinettes.
- Accouche
- J’ai appelé l’état civil de la Mairie de Verre de bonne heure ce matin. Je suis remonté à la source.
Déjà excédé, Félix grommela :
- Ouais et alors ?
Sélim ménagea ses effets.
- Alors ? Ca fait un bail que Jeanne Molero est morte.
D’un coup, Félix Estevez fut parfaitement réveillé.



10

- Pays de merde, grogna Sélim, en calant sur son épaule la bandoulière de la mallette qui contenait son ordinateur.
Félix répliqua d’un air narquois :
- Tes tee-shirts à manches courtes c’est bon pour chez nous. T’es pas à la plage ici.
- Ah ça, c’est sûr ! Quelle chiotte ce patelin !
Ils se tenaient tous les deux devant la gare déserte et minuscule de Verre. Tout était uniformément gris et sans vie. Il n’y avait pas un chat dans les rues mais une espèce de crachin qui tombait serré d’un ciel mort. Félix estimait qu’il devait faire tout au plus 15°.
A mesure que le TGV était remonté vers le Nord de la France, des plaines vertes et brunes avaient défilé derrière les vitres, couchées sous le plomb du ciel. Félix s’était senti écrasé par l’absence de lumière et la monochromie du paysage. En même temps, il avait du contenir son impatience d’en savoir davantage sur la femme qu’il continuait d’appeler Jeanne.
Il avait fait faxer sa photo à la Mairie de Verre, dès son arrivée à la PJ, après l’appel de son lieutenant, misant sur le fait qu’on ne prend pas l’identité de quelqu’un originaire d’un trou perdu, sans de bonnes raisons. Il avait mis dans le mille : le Maire, une femme du nom de Christine Levasseur, avait renvoyé un fax avec cette brève mention : « Je connais cette femme ».
Elle avait accepté de les recevoir le lendemain.
Le juge Bartoli avait été trop heureux de cette piste que les deux flics lui amenaient enfin. Il avait signé l’ordre de mission des deux mains.
Félix remonta le col de son léger imperméable sous l’œil mauvais de son équipier.
- Bon on se magne. Ce coin me fout le bourdon.
Ils descendirent la rue, la tête rentrée dans les épaules, sous la pluie fine et froide. Ils ne croisèrent ni véhicule, ni être humain, marchant dans une ville morte.
Ils n’eurent pas à aller loin. Ils débouchèrent sur une petite place vide, plantée de tilleuls dont les feuilles vertes dégoulinantes tranchaient sur le gris conjugué du ciel, des murs et du bitume. La mairie, une maison bourgeoise du début du 20ème siècle, à la façade étroite de briquettes rouges se dressait devant eux.
Ils en poussèrent la lourde porte de bois sombre à doubles vantaux. Dans une espèce de vestibule dont le parquait craquait sous leurs pas, ils s’approchèrent d’une jeune femme assise derrière un guichet d’accueil. En réponse à son regard interrogateur, Félix présenta sa carte tricolore.
- Nous avons rendez-vous avec madame le Maire.
La secrétaire décrocha son combiné mais une voix l’arrêta aussitôt :
- Laissez, Marie, je suis là.
Les deux hommes se retournèrent. Une femme se tenait devant la porte ouverte d’un bureau.
- Entrez, messieurs, je vous en prie
Ils entrèrent dans une pièce de belles dimensions, percée de hautes fenêtres dont les voilages blancs cachaient mal des huisseries écaillées. Des meubles anciens, aux reflets de cire, sombres et lourds, surchargés de motifs, écrasaient l’endroit.
Sans consulter l’élue, ils prirent place sur des chaises à l’assise de velours vert élimé, dotées de larges accoudoirs. Ils faisaient face à un bureau dont le plateau de bois était d’une largeur monumentale. Félix faillit éclater de rire. Les ministres de la république avaient-ils des bureaux aussi grands que cette élue de campagne ?
Sélim mit en marche son ordinateur portable qu’il avait déjà installé sur le bord du plateau. La femme contourna le bureau et se tint quelques secondes debout à contre-jour, observant les manipulations du lieutenant comme s’il procédait à des réglages redoutables. Félix en profita pour la détailler rapidement.
Christine Levasseur était grande. Un cou puissant jaillissait du col de son chemisier et reposait sur des épaules impressionnantes, carrées comme celles des nageuses de l’ex-Allemagne de l’Est. Elle dégageait une impression de solidité et de force. Dans son visage aux mâchoires proéminentes, le regard dominait. Deux lacs verts maquillés avec soin et qui détournaient l’attention de sa carrure de lutteur.
Elle finit par s’asseoir et se tourna vers Félix :
- Capitaine Estevez, je suppose ? dit-elle, signifiant par là que les policiers n’avaient pas pris la peine de se présenter. En effet, Madame. Capitaine Félix Estevez, PJ de Fréjus, Var et le lieutenant Sélim LaRocca.
Christine Levasseur glissa un regard vers Sélim et sourit gentiment :
- Joli nom
Sélim eut un petit rire :
- Exotique vous voulez dire ? En effet. Une rencontre italo-arabe.
Félix coupa court aux échanges de politesse. Il sortit la photo de Jeanne Molero de son dossier, la posa sur le bord du bureau et posa la question qui l’obsédait depuis la veille :
- Qui est-ce ?
La femme fixait intensément le cliché :
- Elle s’appelle Rachel Blanchet, dit-elle, visiblement émue.
Elle releva les yeux vers le flic :
- Qu’est-ce qu’elle a fait ?
     -. Elle vient d’être assassinée sur son lieu de vacances.
L’élue entrouvrit la bouche, choquée. Dans le silence qui tomba comme une pierre, seul le clavier de l’ordinateur émettait un léger cliquetis, à chacune des frappes de Sélim. Félix vit les deux lacs se brouiller, s’assombrir comme sous l’effet d’un coup de vent. Il pensa bêtement aux feuilles mouillées des tilleuls sur la place vide. Il s’en voulut de son manque de délicatesse. Après tout, il ne savait encore rien des liens qui avaient pu unir ces deux femmes. Il attendit un moment que Christine Levasseur se reprenne et demanda :
- Vous la connaissiez bien ?
- Dans une ville comme la nôtre, on se connaît tous bien. C’est si…restreint. Rachel était l’une de mes meilleures amies. La primaire, le collège, le lycée, nous avons partagé les mêmes classes et notre temps libre on le passait ensemble, plus quelques autres filles.
- Parlez-moi d’elle
Christine Levasseur tripota son sous-main, indécise :
- Que vous dire ? Elle n’avait rien de particulier. Elle était plutôt tranquille, voire réservée. Sans histoire. Peut-être un peu énigmatique. Après le bac, elle a quitté le pays, avec un garçon de passage. Elle est revenue seule, quelques années plus tard. D’après ce qu’elle en a dit, elle avait passé tout ce temps-là aux Etats-Unis. Mais c’est tout ce que je peux en dire. Elle en parlait peu, curieusement, elle ne se vantait pas. Je me suis toujours demandé ce qu’il pouvait y avoir de si attirant ici pour qu’elle revienne. Bref, peu de temps après son retour, mon père qui occupait alors le fauteuil de Maire lui a procuré au service de l’Etat Civil des Affaires Générales.
- Il lui était donc facile dans ce cas d’usurper un acte de naissance ?
- En effet. Un jeu d’enfant.
- Et la vraie Jeanne Molero ?
- Une fille de Verre, comme nous. Elle est morte il y a environ cinq ans. Un carambolage en chaîne, en plein hiver, sur la nationale 43, verglacée. Une horreur. Elle a été déchiquetée sous un poids lourd.
- Rachel a encore de la famille dans le coin ?
L’élue secoua la tête :
- Pas que je sache. Elle n’avait pas de père et sa mère est morte peu de temps après qu’elle ait commencé à travailler à la Mairie. Il n’y avait que des amis et des collègues à son mariage mais pas de famille.
Les deux policiers tendirent l’oreille, tout de suite à l’affût. Christine Levasseur enchaîna sans attendre la question suivante :
- Renaud Blanchet. Elle l’a épousé quelques mois après son retour. Un garçon d’ici, plutôt doux, sans beaucoup de relief. Mais quand elle a disparu, il est devenu comme une bête furieuse.
- - Ca s’est passé quand ?
- - Il y a vingt ans. Un jour, Rachel est partie.
Sélim relança sans quitter des yeux l’écran de son ordinateur :
- Elle est partie comme ça ? Du jour au lendemain ?
Christine Levasseur inclina la tête ; elle avait l’air de regarder vingt ans en arrière :
- C’est ça, oui. Du jour au lendemain. Son mari a débarqué ici, fou de rage et de peur. Il a toujours pensé que je savais où elle était, que je l’avais aidée. La petite attendait, assise à l’accueil.
Félix se pencha au-dessus du bureau :
- La petite ?
- Leur fille. A peine six ans. Elle se tenait droite comme une statue pendant que son père  hurlait dans mon bureau comme un damné. A l’époque, j’occupais le poste de premier adjoint. Pendant des années, il m’a téléphoné, de temps en temps, sanglotant, me suppliant, me menaçant même.
- Vous l’avez aidée ? demanda Félix en fixant la femme droit dans les yeux. L’élue soutient son regard sans se démonter.
- Bien sûr que non. Et quand bien même ? Ca ne vous regarde pas
- En effet, admit le policier. Mais vous auriez pu avoir une raison particulière de l’aider
- Non,désolée de vous décevoir
- Avez-vous une idée des raisons qui l’ont poussé à s’enfuir ?
- Non. Sans doute qu’il ne se passait rien dans sa vie.
- Elle a laissé sa fille derrière elle, asséna Sélim, la voix dure
- Je sais. J’ai essayé de comprendre.
- C’est-à-dire ?
- Vous avez regardé autour de vous en arrivant ? Qu’avez-vous vu ? Rien, bien sûr. Normal, lieutenant, il n’y a rien à voir. La morosité du pays n’a pas pu vous échapper, jeta-t-elle amère.
Sélim se leva tout en rangeant son portable. Il insista :
- On ne se sauve pas comme une voleuse parce que le décor est plus gris qu’ailleurs.
Félix sentit une pointe d’irritation envers son lieutenant. Sélim et son intransigeance, son mépris pour les faiblesses des autres, leurs dérapages. Il leur opposait sa droiture, ses valeurs dressées comme une armure. Il n’était pas dupe : ce regard strict sur les choses, cette volonté arc boutée d’être aussi pur que l’enfant qui pousse son premier cri, ce n’était rien d’autre qu’un miroir aux alouettes. Les grandes phrases vertueuses du jeunot cachaient mal ses angoisses et ses doutes. Il était comme tout le monde, il se baladait avec des blessures et des failles mais elles l’empêchaient de voir celles des autres. Il ne voyait même pas à quel point Christine Levasseur s’ennuyait à crever dans l’ombre pesante de son bureau. Cette femme pourrissait sur place.
Elle haussa les épaules, maussade :
- Allez savoir, marmonna-t-elle, en se levant à son tour.
Félix l’imita :
- Qu’est devenu Renaud Blanchet ?
- Quelque temps après la disparition de Rachel, il a déménagé et il a bien fait. Dans une ville microscopique comme la nôtre, ce genre d’histoire a de quoi occuper les langues pendant des années.
- Où est-il allé ?
- Je ne sais pas. Personne ne l’a su à ma connaissance.
- Vous a-t-il appelée dernièrement ?
- Non. Il est mort il y a deux ans. On a transcrit son acte de décès dans nos registres de naissance.
Tout en parlant, elle les avait raccompagnés jusque sur le perron de la mairie. Elle tenait ses bras serrés autour d’elle et courbait la tête sous le crachin. Sélim avait déjà traversé la rue en pestant. Christine Levasseur le suivit des yeux et murmura :
- Il est sans pitié, votre collègue
- Je sais. Mais il est jeune et il a au moins une excuse : trois enfants, bientôt un quatrième autour desquels il tourne comme un soleil.
Après l’avoir saluée, Félix s’apprêtait à le rattraper quand il revint sur ses pas. L’élue le toisa, excédée maintenant :
- Et la fillette ? Qu’est-ce qu’elle est devenue ?
- Là, vous m’en demandez trop, capitaine.
- Que disant vos registres d’Etat Civil ?
Un petit rire moqueur secoua ses larges épaules :
- Ce ne sont pas des boules de cristal ! Ils ne diront rien sur Stéphanie. Elle n’est pas née ici mais quelque part en Bretagne, un coin dont j’ai oublié le nom.
Félix hocha la tête, déçu et courut rejoindre son lieutenant.


11

Sélim LaRocca se retourna dans son lit, excédé que le sommeil le fuit si obstinément. A côté de lui, Cécile dormait sur le dos, son ventre rebondie caché par le drap. Il sourit dans la nuit. Quand elle était enceinte, elle ronflait comme un sonneur, immergée avec son enfant dans les profondeurs d’un monde parallèle. Il se leva sur la pointe des pieds. Il passa par la chambre des jumeaux puis dans celle de son fils aîné.
Il repartit vers la cuisine, rassuré et satisfait. Tout allait bien dans cette maison, tout était à sa place. Tous ses amours étaient livrés à la douceur du sommeil. Il sortit la théière du placard et mit de l’eau à chauffer. Le chat vint se frotter contre ses jambes dans l’espoir d’une caresse que Sélim lui donna volontiers. Il s’installa à la table, le regard fixé sur le thé qui infusait, le chat calé sur ses genoux.
Il se mit à réfléchir intensément à ce qui perturbait sa nuit.
Il s’en voulait. Il avait porté un jugement de valeur sur Rachel Blanchet sous le regard attristé et légèrement désapprobateur de Christine Levasseur. Qui était-il pour décréter qu’on a pas le droit de partir sans se retourner ?
Ce n’était pas exactement ce qu’il avait voulu dire. On ne part pas sans la chair de sa chair. Voilà le fond de sa pensée.
A part ça, oui, on pouvait se sauver comme un voleur d’un trou sinistre. On se devait même de le faire. Il était bien placé pour en parler, lui, le sang-mêlé né dans le quartier des 4000 à la Courneuve.
Prendre ses jambes à son cou. Fuir la crasse, l’odeur de gras, de pisse, le bruit qui rythmait les jours et les nuits, les cris, les cages d’escaliers puantes et déglinguées. Cette obsession lui était venue très tôt. Elargir cet horizon limité que constituaient les tours serrées les unes contre les autres. Partir vers cet autre ailleurs, qui existait en dehors de la Courneuve.
Et surtout il y avait Eux, dont il fallait se tenir à distance. Les autres mecs. Ils lui avaient mené la vie dure. Ils formaient des bandes, des clans fermés avec leur propre mode de fonctionnement, leurs lois. Une sorte de régime totalitaire. Ils régnaient sur des territoires aux limites bien tracées et se bouffaient la gueule entre eux régulièrement.
Sélim n’avait rien contre eux. Il ne voulait pas être avec eux. Ni comme eux, c’est tout. Mais ça, c’était impossible à leur faire comprendre.
Son décor à lui, c’était la cité, l’école. L’école, la cité. Trajet direct. Rien entre deux. On ne s’attarde pas. Trop dangereux. Les mecs étaient partout, tapis dans les coins les plus improbables pour vous alpaguer. Et là, c’était voyage dans la galère.
Le jeune Sélim passait son temps à déjouer les guet-apens, à éviter les coups tordus. Il était sur les dents en permanence dès qu’il entrait ou sortait de la cité. Où étaient-ils ? Est-ce qu’ils le guettaient ? Ils surgissaient parfois du néant, lui barrant la route en se marrant. Grâce à leur obstination à le poursuivre, il était devenu maître dans l’art de raser les murs, d’être invisible aux yeux de tous. Cette technique de survie avait bien été la seule chose qui lui ai servi une fois dans la police.
Il avait peur, ça oui, parce qu’il savait qu’ils étaient capables du pire. Mais jamais il ne cèderait à la pression qu’ils exerçaient sur lui. Cette certitude le rendait fort. Il avançait le regard droit devant, avec le sentiment qu’il serait toujours du côté de la loi. Sélim LaRocca avait choisi son camp. Il voulait fuir son décor de béton, peuplé de violences et devenir un homme irréprochable. Un fils d’immigré impeccable, animé des valeurs de la république française, ennemi acharné de tout ce qui ne tournait pas rond.
Félix lui avait dit un jour qu’il n’y avait pas de place dans la société pour les Don Quichotte. Ces mecs-là finissent souvent mal. Le vieux flic ne croyait pas dans la pureté de l’homme. Il prétendait qu’à part les enfants, il n’y avait pas de victimes innocentes. Ses idées faisaient gronder la Brigade. « T’as pas de morale, t’as pas de respect », lui jetait les autres. Il rigolait et enfonçait le clou en prétendant qu’on cachait tous des secrets, petits ou grands, plus ou moins avouables, plus ou moins sales. »Regardez donc au fond de votre bac à linge sale, les mecs ».
Sélim frémit à ce souvenir. Le flic animé du désir de faire régner la loi et rien que la loi, l’homme aimant, le mari fidèle, le père inquiet qui avait fui sa banlieue misérable, trimbalait un secret sale et inavouable, qui revenait, de loin en loin, empoisonner son existence.
Il était arrivé à l’âge de dix-huit ans en tenant la dragée haute aux délinquants de son quartier. Il subissait sans broncher les menaces récurrentes et mystérieuses du chef de la meute la plus importante de la cité en terme d’unités. Youssef, un mec au regard halluciné avec un casier judiciaire épais comme un bottin.
Pour se donner un genre, il circulait encapuchonné nuit et jour, été comme hiver.
De loin en loin, avec un sourire mauvais et entendu, il jetait à Sélim :
- Je te ferais venir, tu verras
A force, Sélim n’y prêtait presque plus attention. C’était devenu comme une étrange musique, une espèce de fond sonore dans son quotidien.
Un soir, Youssef lui avait barré le passage à l’entrée de son bâtiment. Sortant de l’ombre du hall, il s’était dressé devant Sélim.
- Maintenant, c’est sûr, tu vas venir, avait-il affirmé avant de s’effacer avec son sale sourire.
Troublé, Sélim avait monté les étages lentement. Le souffle puissant du danger se levait au fond de son ventre.
Chez lui, il trouva son père au téléphone, les doigts serrés sur le combiné. Dans la cuisine, sa mère était assise à la table, tendue, les yeux vides. Son frère Matteo lui tenait l’épaule, le regard rivé sur elle, comme s’il craignait qu’elle ne fasse quelque chose d’insensé.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- Sofia n’est pas rentrée de l’école
Sélim reçut un vrai choc. Sofia. La dernière des cinq enfants LaRocca, la seule fille et ses treize ans fragiles. La petite sœur sur laquelle ses frères et lui toujours un œil jaloux et vigilant.
Tout de suite, Sélim comprit le message délivré par Youssef.



Alors il s’immergea dans le réseau des caves. La moitié des ampoules était fracassée. Les autres diffusaient une lumière grise, teintée d’ombre. Il n’y avait jamais mis les pieds mais il savait ce qui s’y passait. Les mecs vivaient quasiment dedans. Ils fumaient, baisaient, se droguaient, trafiquaient et réglaient leurs comptes tout au long des box de 2m sur 2. Les portes défoncées vomissaient leurs tas de saloperies dans les couloirs étroits.
Mais aujourd’hui, il venait oui, chercher Youssef et Sofia.
Toutes ces années où il avait eu la trouille de tomber entre leurs pattes n’étaient rien à côté de ce qu’il ressentait maintenant. En même temps, quelque chose de malsain le portait. L’appel de la violence. L’envie de faire mal et d’en découdre. De libérer ses angoisses dans une explosion de sang.
Les entrailles de l’immeuble formaient un labyrinthe de couloirs qui se croisaient. Il avançait prudemment, silencieusement, à l’affût du moindre bruit.
A un moment, une odeur pestilentielle de viande morte le saisit à la gorge. En dirigeant sa lampe de poche au fond d’un box, il éclaira des cadavres de chat, jetés les uns sur les autres, éventrés, raides de sang. Les mecs de Youssef s’entraînaient à manier le cutter et le couteau sur les animaux du secteur. C’était pour cette raison qu’on ne croisait aucune bestiole errante dans la cité. Ecœuré, il s’éloigna, se promettant de mettre aussi cette incroyable sauvagerie sur l’ardoise de Youssef.
En premier, il repéra Moussa, l’ombre dévouée de Youssef. Comme son chef, il portait la capuche de son sweat rabattue sur son front. Il était en planque à l’intersection de deux allées, avec l’air de ne pas s’en faire.
Les mains dans les poches de son jean, adossé au mur lépreux, il attendait cette poule mouillée de Rital.
Rapide comme un serpent qui mord, Sélim prit son élan et se jeta contre l’africain. Avec des gestes amples et précis, sans l’ombre d’un doute, il lui plaqua une main ferme sur la bouche. Il ferma les yeux l’espace d’une fraction de seconde et lui planta dans la carotide, en partant de haut, la fourchette qu’il avait piqué dans la cuisine de sa mère. Arme dérisoire mais qui remplit son office : le sang s’éleva en geyser alors que Moussa poussait un hoquet unique, les yeux levés vers le plafond. Sélim retomba sur le côté, avec l’idée d’être éclaboussé le moins possible.
Le premier pas était fait. A son grand étonnement, il ne ressentait plus rien de la peur qu’il l’habitait quelques minutes auparavant, sauf la rage qui battait dans ses flancs et la volonté de reprendre Sofia. Il avait entendu trop de choses sur ce que ces mecs faisaient aux filles qu’ils chopaient. A l’idée de ce qu’ils avaient pu lui faire, il eut un vertige et manqua hurler.
Il se redressa et fila le long des murs jusqu’à ce que des chuchotements lui parviennent. Il tendit l’oreille. Ils étaient plusieurs. De la main, il palpa les grandes poches de son blouson. Dans la caisse à outils de son père, il avait raflé un cutter de grande taille, à la lame neuve, très aiguisée. Enfoirés. Il allait leur montrer qu’ils n’étaient pas les seuls à savoir en jouer. Il avait aussi emmené un briquet et une gourde pleine d’essence.
Il referma les doigts sur le cutter et s’avança vers les voix. Ils étaient deux à garder l’entrée d’une cave à peine éclairée, dont il ne percevait rien. Deux des sbires attitrés de Youssef. Ils sourirent en biais en le regardant.
- Où il est Moussa ? demanda l’un des deux
- Parti faire un tour.
Ils ne répondirent rien. Ils le mataient avec intensité, cherchant à deviner ses intentions.
- Je veux voir Youssef

Les deux mecs s’écartèrent avec bonne grâce, révélant à Sélim l’intérieur du box. Il vit d’abord Youssef, assis tranquillement sur un vieux téléviseur bousillé, en train de se curer les ongles à la lime.
Et puis ses yeux tombèrent sur la fillette, recroquevillée sur le sol, entre des cartons moisis, son jean et sa culotte abaissés jusqu’aux genoux. Ils avaient tailladé ses tresses. Sur son crâne, ses cheveux se dressaient par poignées, malmenés.
Elle pleurait doucement, presque sans bruit, la tête entre ses bras repliés.
Mais surtout, Sélim aperçut les fines estafilades du cutter sur la peau tendre de ses cuisses, le sang qui s’écoulait doucement.
Il arrivait trop tard et cela lui transperça le cœur.
Plus tard, même en s’appliquant, sa mémoire refuserait de lui restituer exactement l’enchaînement des évènements. Il en fut presque soulagé.
Il n’avait à sa disposition que des images fragmentées : les deux mecs qui s’écroulent frappés au ventre par son cutter, avant que la lame ne scie en deux le visage de Youssef sur le point de l’éventrer à son tour. Le contenu de la gourde dont il asperge la brute en hurlant comme un dément « Crève enflure ! Crève ! » avant d’y mettre le feu.
La fuite, avec Sofia sur son épaule. Il courait comme un dératé, sa sœur légère inconsciente, c’était mieux comme ça, dans les couloirs tous identiques, poursuivi par la fumée et les cris d’agonie du Beur en train de griller.
Le feu dévora les entrailles de l’immeuble. Les pompiers sortirent de là des tonnes de trucs carbonisés dégoulinant de la flotte qu’ils avaient balancé là-dedans pour éteindre l’incendie. Ils retirèrent quatre corps calcinés dont l’un avait une fourchette plantée dans le gosier.
Dans la famille LaRocca on ne parla jamais de ce qui s’était passé. Le silence recouvrit tout comme un voile noir.
La meute, désorientée sans son chef, incrédule et un peu effrayée effaça l’événement. Ils se tinrent bouche cousue devant les flics qui menèrent une enquête de pure forme, sans excès de zèle. Ils conclurent rapidement à un règlement de comptes et classèrent l’affaire.
Simplement Sélim et Sofia quittèrent la cité pour se mettre au vert chez des cousins de Haute-Loire.
Sélim médita longtemps sur cette ironie du sort : il était parti de la Courneuve sans se retourner grâce à eux.



Il lava longuement sa tasse à l’évier, la tête plongée dix ans en arrière, avec la chaleur de l’incendie sur le front.
Il pensa à Sofia et aux tourments qu’elle cachait dans un tout petit bled de Corrèze, en faisant la classe à une dizaine de mômes à peine. A lui, assassin parmi les flics même s’il n’avait mené à la mort que des petites frappes sauvages et défoncées.
Et puis, Rachel Blanchet vint à lui.
Voilà ce qui n’allait pas depuis le début. Qu’elle quitte mari et enfant, soit. Mais qu’elle aille jusqu’à effacer son identité et prendre la peau de quelqu’un d’autre ne pouvait vouloir dire qu’une chose : elle fuyait ou cachait un truc important.
Il n’était pas remonté à la source ainsi que le lui avait demandé Félix. Pas complètement. Il s’était arrêté en chemin, à Verre, fier d’avoir démasqué la fausse Jeanne Molero.
Mais la quête n’était pas finie. Il lui fallait creuser encore.
Il s’habilla rapidement dans la salle de bains, laissa un mot à Cécile sur la table de la cuisine et s’éclipsa de chez lui, en rasant les murs comme il savait si bien le faire.



12

- En clair, à part sa véritable identité, on est pas plus avancé, résuma le commissaire principal Lainé.
L’homme, d’une sécheresse d’arbre mort, ne cessait de s’agiter sur son fauteuil tout en se raclant la gorge. Félix reconnaissait là les signes de la nervosité et de l’irritation mêlées chez le patron de la PJ.
L’enquête était au point mort. Bartoli, depuis le Palais de Justice, devait s‘énerver. Le procureur avait cessé de montrer sa tronche sur FR3, matin et soir. Celui-là aussi crisait.
- Que ce soit clair, Estevez. Il faut à tout prix éviter que la presse apprenne que cette femme vivait sous une fausse identité. Sinon, ça devient le roman feuilleton de l’été. Ils seront déchaînés. Pareil pour le concubin. Je ne veux  pas risquer qu’il bavarde.
- Bien, patron.
Les deux hommes gardèrent le silence quelques secondes puis Félix dit :
- Son signalement est toujours sur le site de recherches des majeurs disparus de la Gendarmerie Nationale.
Mentalement, il revit la photo de Rachel Blanchet, de vingt ans plus jeune sur Internet. Disparue le 10 mai 1986 à Verre. Son signalement décrivait une jeune femme âgée de 24 ans, type européen, 1,63m, de corpulence légère, cheveux bruns mi-longs. Signe particulier : une marque de naissance près du nombril ayant l’apparence d’une étoile de mer. A quitté don domicile sans ses papiers d’identité. Et pour cause : elle en avait d’autres.
- Et alors ? lança le divisionnaire. Qu’est-ce qu’on en a à foutre ?
- Et alors, patron, s’engouffra Félix, saisissant la perche tendue, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a un lien avec Bourdais.
Jean-Charles Lainé secoua sa tête maigre, le front barré d’une ride d’agacement.
Il ne pouvait plus écarter la moindre hypothèse. Le colonel Bourdais en était une. Il était même la seule ; il n’avait pas le choix. Félix pouvait suivre sur le visage du commissaire ses combats intérieurs.
- Bon, bon.. grogna-t-il mais avouez que c’est mince
- Pas tant que ça, rétorqua Félix. N’oubliez pas qu’il a co-dirigé le STRJD. Il a appartenu au GIGN, il est rompu au combat à mains nues. Et son alibi, lui, est mince et invérifiable.
Le commissaire soupira, cédant à contrecœur :
- N’en jetez plus. Je me charge de Bartoli. Je vais prévenir le directeur général de la Gendarmerie Nationale qu’un de ses officiers supérieurs pourrait bien être impliqué dans une affaire criminelle.
Il adressa à Félix une grimace en guise d’avertissement.
- Ne me faites pas regretter d’avoir pris cette décision.
Félix inclina le front, docile
- Vous inquiétez pas patron. J’ai l’intention de contourner l’obstacle.
- Bien. Que ça ne vous empêche pas de continuer à gratter ailleurs, grogna le commissaire, le visage contrarié
- C’est exactement ce qu’on fait, confirma Félix.
Il eut une pensée rapide pour Sélim. Son lieutenant l’avais convaincu qu’il devait retourner à Verre, poursuivre l’enquête là-bas, persuadé qu’il y avait encore quelque chose à glaner de ce côté-là. Il avait l’intime conviction que Rachel Blanchet n’était pas partie sur un coup de tête mais poussé par une force impérieuse. Félix n’avait pas cherché à l’en dissuader.
Après tout, le raisonnement du petit se tenait.

13

Les locaux de la gendarmerie de St Mesmes Comont, un patelin un peu plus important que Verre mais tout aussi lugubre, jouxtaient l’école primaire. Sélim regarda autour de lui : trois ou quatre bureaux vieillots et exigus, aux antiques ordinateurs. L’équipe, composée de six militaires pour un véhicule, veillait sur quinze communes qui totalisaient en tout et pour tout trois mille habitants. Doivent s’emmerder les Cruchot, pensa Sélim en s’installant dans le bureau du Capitaine Duvernoy qui commandait la brigade.
- Alors comme ça, vous nous arrivez tout droit de la Méditerranée ? lança le militaire qui s’exprimait avec un fort accent chti.
Sélim hocha la tête, souriant. Le capitaine Duvernoy, la quarantaine bien sonnée, avait l’air aussi jovial que Bourdais le haut gradé parisien était froid comme une pierre tombale.
- Qu’est-ce qui vous amène par chez nous ? Me dites pas que c’est le beau temps !
Le gendarme rigola en désignant du menton les trombes d’eau qui s’abattaient derrière les vitres.
- Une affaire de femme disparue en 1986, à Verre.
- Ah oui, Rachel Blanchet, l’employée de la mairie
- Vous vous en souvenez encore ? demanda Sélim, étonné
- Evidemment. En 1986, je venais de prendre mon poste ici et voilà que cette histoire me tombe dessus.
Duvernoy fit une pause avant de dire, un peu méfiant :
- Mais qu’est-ce que cette vieille affaire a à voir avec la PJ du Var ?
- Rachel Blanchet a été assassinée il y a quelques jours chez nous. Alors, on ratisse.
Le gendarme opina du menton, pas plus épaté que ça :
- Ah, je vois.
Sélim avait sorti son calepin et stylo en main, interrogea :
- Que pouvez-vous me dire de ce dossier ?
- Ma foi, pas grand-chose. Le mari nous a signalé la disparition de son épouse le jour même. Pauvre type. Je m’en rappelle encore. Complètement défait, avec sa môme à la main. Il ne voulait rien entendre.
- C’est-à-dire ?
- Que sa femme s’était tirée volontairement. Il nous a suffi de fouiner dans leurs placards. Il manquait quelques fringues, des affaires de toilette, un sac de voyage. Elle avait laissé ses clefs aussi. Malgré ça, il s’accrochait. Je crois bien qu’il a du placarder des affiches avec la photo de sa femme dans tout le département.
Le capitaine Duvernoy secoua la tête :
- Et croyez-moi, il y en a eu des plaisantins pour le faire courir. Et nous avec lui. Jusqu’à ce qu’il déménage avec sa fille, on l’a vu dans nos bureaux presque tous les jours.
Duvernoy se tut. Sélim leva les yeux de son carnet :
- Qu’avez-vous appris au cours de votre enquête ?
- Rien. Rachel Blanchet s’était bel et bien évaporée, sans laisser de traces.
Et pour cause, songea Sélim. Nouvelle identité.
- Et les raisons de sa disparition soudaine ? reprit-il
- Aucune idée. On a rien trouvé dans sa vie qui puisse expliquer quoi que ce soit. Gentil mari. Une belle fillette. Un boulot.
Sélim referma son bloc, déçu. Il était venu ici avec un espoir. Infime, certes, mais tout de même une espérance. Un mot perdu, un fait apparemment mineur pouvait parfois tout changer.
Le capitaine saisit la cafetière sur la desserte derrière lui.
- Un café, lieutenant ?
Sélim acquiesça. Il n’était pas pressé. Son train partait dans trois heures seulement. A Lille, il reprendrait le TGV pour Saint-Raphaël, bredouille.
- Vous savez, dit encore Duvernoy, pensif, dans ce pays, l’ennui et le désespoir poussent aussi facilement que les fleurs sur les terrils.
LaRocca crut entendre les mots de Christine Levasseur. Cette version lui déplaisait. Il sentait que cette façon de voir les choses était incomplète, simpliste.
- Vous avez vu Verre et ses environs ? continuait le gendarme. Chouette, non ? Des champs, des fermes, des habitations dispersées. Toutes les communes de France nous envieraient nos statistiques en matière de criminalité, c’est moi qui vous le dit !
Il leva un index de maître d’école :
- Exception faite de l’année 1986, bien sûr. Pensez donc : en l’espace de trois semaines, j’ai eu à gérer les cadavres de deux types au bord d’un champ et une femme qui disparaît.
- Quoi ? Quels types ?
Sélim avait presque sauté de sa chaise.
- Justement, on ne l’a jamais su, répondit Duvernoy, l’air désolé
Le lieutenant se redressa tout à fait.
- Je peux consulter le dossier ?



Installé sur un coin du bureau du capitaine, Sélim lut l’intégralité du dossier du double homicide découvert le 5 avril 1986, sous l’œil perplexe du gendarme.
Pour tout dire, il trouvait ce flic varois un peu bizarre. Venu pour une femme du coin assassinée dans sa circonscription, il dévorait comme un affamé le dossier des deux inconnus retrouvés morts dans le champ du vieil Albert.
Le gendarme eut une pointe d’inquiétude. Pourrait-on aujourd’hui lui reprocher quoi que ce soit sur le déroulement de cette enquête ? Il n’avait pas l’impression d’avoir failli quelque part. Il haussa les épaules et sorti de la pièce sans que le lieutenant de police s’en aperçoive.
Sans cesse, LaRocca devait refouler les paroles de Christine Levasseur pour se concentrer sur la lecture du dossier et ne pas s’emballer. Je me suis toujours demandé ce qu’il pouvait y avoir de si attirant ici pour qu’elle y revienne.
D’anecdotiques sur le moment, ces mots-là prenaient ici et maintenant une résonance particulière. Il ne pouvait pas croire à une coïncidence, à une absence de lien. Remonte à la source.
Il lut les documents en omettant aucune virgule. Le rapport du capitaine Duvernoy mentionnait la découverte au matin du 5 avril 1986, des corps de deux hommes, dans le champ d’Albert Lecoureur, sur la commune de Verre. L’agriculteur avait failli les écraser sous les roues de son tracteur.
Les deux types, des gaillards de type européen, âgés de trente à trente cinq ans, avaient été abattus par balles de 9 mm. L’un avait été atteint à la gorge, l’autre au cœur et à l’abdomen. Ils ne portaient rien sur eux : pas de papiers d’identité, argent, montre, bijoux. Aucun signe distinctif. Leur assassin les avait déshabillés et emporté leurs vêtements et leurs chaussures. Ils avaient conservé un peu de dignité seulement grâce à leur pantalon.
Sélim releva la tête. On leur avait ôté tout ce qui aurait pu les identifier.
Il jeta un coup d’œil sur les photos de la scène du crime. Les corps étaient tombés l’un contre l’autre, en travers d’une allée de terre. Il avait plu abondamment, toute la nuit du 4 au 5 avril. Ils gisaient dans une mare d’eau et de sang. La pluie avait emporté les empreintes et les traces, quelles qu’elles soient.
Le recours aux fichiers nationaux d’identification n’avait strictement rien donné. Personne n’avait déclaré leur disparition, personne n’avait réclamé leurs corps.
Sélim referma le dossier. Deux fantômes, complètement muets. Deux anonymes enfoncés dans la boue d’un champ, dans le trou du cul du monde.
Quel rapport avec Rachel Blanchet ? Sélim se leva, allant poser son front sur la vitre. Ca continuait à tomber dur. Saleté de pays. Ca valait bien la Courneuve, dans un autre registre. Il lâcha un soupir qui noya la vitre dans une buée éphémère. Remonte à la source.
- Ca tombe comme vache qui pisse, hein ?
Il se retourna. Duvernoy semblait aussi fier de la pluie du Nord que les méditerranéens de leur soleil. Le con. Plus un garde-champêtre qu’un gendarme celui-là avec sa bouille de père tranquille.
- Je peux avoir une copie des pièces du dossier ? dit Sélim qui ne voulait pas partir les mains vides
Le gendarme claqua la langue :
- Ca peut se faire.



Félix grogna dans le téléphone :
- Et Interpol, c’est pour les chiens ?
Sélim se tenait sous le tableau d’affichage des trains, dans le hall bondé de la gare de Lille. Son train n’allait plus tarder. Il avait au bout du fil un Félix de mauvais poil qui l’avait écouté sans décroché un mot. Coup de blues, whisky ou pleine lune, pensa Sélim. Il avait l’habitude. De mémoire, il passa en revue les pièces du dossier qu’il avait dans sa sacoche. Il n’y vit pas de demande d’informations à l’organisation internationale de police.
- Les gendarmes ne les ont pas sollicités, dit-il. J’y vais ?
- C’est ça, vas-y. Mais après tu rappliques. J’en ai marre de la blondinette. Elle sursaute chaque fois que j’ouvre le bec.
Sélim sourit dans le récepteur :
- Ca roule, chef
Il raccrocha heureux parce que la source n’était pas encore tarie et déçu de lui-même. Il n’avait même pas pensé à Interpol. Il ne valait pas mieux que le garde-champêtre Duvernoy. Pourtant, il se rappelait avoir visiter le Secrétariat Général d’Interpol, basé à la Cité Internationale de Lyon quand il était à l’Ecole des Inspecteurs de Police.
Encore une fois, le vieux Félix, que plus un mec à la Brigade ne voulait auprès de lui, le guidait en grognant.
Jusqu’à ce que Sélim arrive cinq ans auparavant, plus un flic ne voulait travailler avec lui, leur patience épuisée. Ils se plaignaient tous de sa désinvolture et de ses accès de brutalité. Ils le détestaient et le craignaient à la fois car Estevez avait la langue acerbe. Il se sauvait aussi, comme il l’avait fait la nuit du meurtre de Rachel Blanchet. Il laissait tout tomber, d’un seul coup, comme s’il n’en pouvait plus. Il allait se mettre à l’abri, en général dans son bureau.
LaRocca avait décidé qu’il tiendrait le choc. Pas par altruisme. Il n’avait pas l’âme d’une assistante sociale. Il avait plusieurs raisons de relever le défi : se faire bien voir du boss, gagner sa place auprès des collègues tout en leur épargnant la contrainte de travailler avec Estevez. Faire son trou, quoi.
Pour ça, il payait tous les jours le prix de son entêtement : Félix en retard, absent, à moitié déssaoûlé, pas toujours très présentable, mauvais comme la gale, imprévisible, pas fiable. La liste était longue de ce à quoi il devait faire face. Au bout de cinq ans de ce régime, il aurait pu demander un changement de coéquipier. Les collègues l’auraient tous compris, voire encouragé. Ca ne lui venait même pas à l’esprit. Car malgré les difficultés à fonctionner au quotidien, il avait vu ce qu’il y avait à voir chez Félix : derrière l’homme triste à crever, déboussolé, il y avait un flic en état de marche. Et contrairement à ce que pensaient les autres à la PJ, s’il n’avait pas dépassé le grade de capitaine, ça avait à voir avec son comportement et sa fréquentation assidue de l’alcool et pas avec ses qualités de policier ou ses compétences.
Il était retors, il avait du pif et chose surprenante, des résultats. C’était bien pour cette raison que le boss ne l’avait jamais mis sur la touche. Lui coller un « tuteur » oui, mais le placard sûrement pas.
Et Sélim avait si bien senti à qui il avait affaire, qu’il avait fait preuve à la fois d’humilité et d’une patience d’ange auprès de son déglingué de capitaine, s’accommodant de ses lubies, de ses sautes d’humeur, de son haleine souvent chargée, pour en tirer les enseignements nécessaires à la suite de sa carrière.
Aujourd’hui encore, il démontrait qu’il réagissait plus vite que lui.
Sélim leva la tête. Son TGV était annoncé voie 6. Il fila sur les quais.
Il descendrait à Lyon. Saint-Raphaël ça serait pour plus tard.



14

Félix Estevez surprit Nathalie Bourdais à la piscine, seule comme il l’espérait. Assise au bord du bassin, les pieds décrivant des arabesques dans l’eau transparente, elle surveillait ses filles.
Il vint vers elle lentement, prenant le temps de la regarder. Elle était si impeccable qu’elle en paraissait légèrement déplacée. Ses cheveux blonds étincelaient presque autant que le chapelet de bracelets en or qu’elle avait au poignet droit. Elle portait un maillot de bain blanc, piqueté de perles multicolores, plaqué contre sa peau bronzée. Et toujours la bouche peinte, les ongles rouges comme des tâches de sang à chaque doigt.
Elle leva ses lunettes noires vers lui et se montra tout de suite hostile :
- Qu’est-ce que vous voulez ?
- J’aimerai vous parler
- Je ne peux pas. Je m’occupe de mes filles
Félix se tourna vers deux femmes qui discutaient tout près d’eux, exhiba sa carte tricolore tout en désignant les petites Bourdais :
- Mesdames, je vous serais reconnaissant de tenir à l’œil ces trois fillettes pendant que je parle à leur maman.
Prises au dépourvu, les femmes hochèrent la tête.
- Voilà, c’est réglé, dit-il. Allons discuter ailleurs, d’accord ?
Nathalie Bourdais ne répondit pas, le visage fermé. Le flic insista doucement ; il n’était pas question de la brusquer :
- Allons, Madame Bourdais. Ca ne vous prendra que quelques minutes.
Lorsqu’elle se leva, il vit briller le piercing qu’elle portait au nombril. Une libellule aux ailes déployées dont les couleurs rappelaient celles des perles de son maillot de bain. Cette femme ne laissait rien au hasard. Il pressentit tout d’un coup qu’elle serait difficile à surprendre. Elle enfila une courte robe de plage et glissa ses pieds dans des sandalettes aux semelles de bois.
Ils s’éloignèrent sous les arbres, empruntant les allées dallées. Les sandales de Nathalie Bourdais claquaient sèchement sur les pierres.
- Votre mari n’était pas près de vous à la piscine ?
Elle prit le temps de relever ses lunettes au-dessus de son front et ironisa :
- Bravo, capitaine, pour cette formidable déduction !
Elle avait une voix râpeuse, écorchée, qui contrastait avec son allure soignée.
- Où est-il ?
- Il n’a pas à vous rendre compte de tous ses faites et gestes, si ? interrogea-t-elle irritée tout en sortant un paquet de clopes d’une poche dissimulée dans les plis de sa robe.
- A moi non. Du moins, pas encore. Mais à vous ? Vous rend-t-il compte de quoi que ce soit ?
Elle ne releva pas. Au lieu de ça, elle tira sur sa cigarette et détachant chaque mot, demanda en le regardant entre ses cils chargés de mascara :
- Qu’est-ce que vous voulez ? Vous ne m’aurez pas avec la méthode du diviser pour régner. Je ne suis pas aussi conne que j’en ai l’air, vous savez.
C’était bien ce que Félix avait perçu : derrière l’abondance des fards, se cachait une femme douée d’intelligence. La ruse allait lui faire perdre la partie. Il fallait la traiter d’égal à égal. Tant pis. Aller droit au but. La bousculer. Traverser l’enveloppe lisse et clinquante qu’elle lui opposait.
Il décida de foncer. Peut-être même droit dans le mur :
- Vous le croyez capable de tuer ?
Les yeux bleus de la femme s’agrandirent. Félix vit ses pupilles s’élargirent comme des nuages d’orage. Les lèvres pincées, elle écrasa sa cigarette d’un coup de talon rageur.
- Vous n’avez pas le droit de me demander ça, dit-elle sauvagement
- Si, j’en ai le droit. Il n’a pas d’alibi.
- Ca ne fait pas de lui un assassin
- En êtes-vous sûre ?
Elle ne dit rien. Elle lui tournait presque le dos comme si elle était prête à s’enfuir.
Il insista, buté :
- En êtes-vous sûre ?
Elle ne cèderait pas. Pas de doute, elle était coriace. Il changea de tactique :
- Votre mari pratique les arts martiaux ?
Elle consentit à lui répondre, en le matant de côté, méfiante et tendue :
- Plus maintenant. Pourquoi ?
- Parce que cette femme, Jeanne Molero, est morte d’avoir été battue par quelqu’un qui maîtrise les techniques de combat.
- Et après ? Mon mari n’est pas le seul homme à la ronde à pratiquer le karaté ou je ne sais quoi.
- Non. Mais il est le seul à ne pas avoir d’alibi solide à l’heure du meurtre.
Elle se referma immédiatement sur elle-même, la figure cachée sous ses cheveux trop blonds. Félix éprouva une envie violente de la secouer. Il s’était trompé sur tout la ligne. Elle serait solidaire. Pas par amour pour Bourdais. Pas par fidélité. Mais parce qu’il était le père de ses filles. Et parce qu’elle ne pouvait pas accepter de s’être fourvoyée à ce point. Pour sauver les apparences. Pauvre con sans psychologie. Il était vraiment l’heure de prendre sa retraite.
Il décida de jouer malgré tout une dernière carte, refusant de partir battu
Il sa rapprocha jusqu’à l’effleurer et murmura :
- Pourquoi refuse-t-il de coopérer s’il n’a rien à se reprocher ? Après tout, c’est un professionnel, il sait ce qu’est une enquête de police, il sait qu’il pourrait se disculper en quelques mots, à moins que…
Elle cilla imperceptiblement. Le poison faisait son chemin. Elle jeta entre ses dents :
- Foutez-moi la paix
Et tout de suite, dans un souffle :
- Vous ne savez rien
Félix retint un soupir de soulagement. Quelque chose venait de céder. Il songea à une digue fragile que rompent les assauts répétés d’une même vague. Prudent, il se tut. Il s’éloigna d’elle et leva les yeux vars la cime des pins. Le soleil éclatait en flèches brisées à travers les branches. Jeanne Molero ou plutôt Rachel Blanchet était tombée quelque part sous ces arbres. Garou avait parlé des aiguilles de pin dans ses cheveux.
Il ré-amorça avec douceur :
- Vous croyez ?
- Vous savez ce que c’est que deux étrangers dans une maison qui se croisent sans se voir ? S’ingénient à s’éviter ? Se regardent par en dessous ? débita-t-elle essoufflée, d’un ton amer.
Les coins de ses lèvres tremblaient. Félix savait oui. Ces paroles trouvaient en lui un écho étrangement familier. Martin et lui avaient vécu comme ça, quelques années. Deux fauves sur une même terre, secrètement dressés l’un contre l’autre.
- Comment en êtes-vous arrivés là ? Pourquoi ?
Elle émit un petit rire sans joie :
- Colonel Laurent Bourdais. Un homme viril, autoritaire, un meneur d’hommes…père de deux filles. Un échec. Une tâche. Elles ne l’intéressent pas. Il nous déteste toutes les trois. Si je l’avais laissé faire, j’aurais été enceinte jusqu’à ce qu’il ait le garçon rêvé.
- Vous vous vengez c’est ça ? En déguisant ces gamines comme vous le faites ?
Elle le fixa, les yeux étincelants, la voix dure.
- Elles me ressemblent, non ? Quoi qu’il fasse, il m’a sous les yeux.
Elle murmura farouche :
- Et puis comme ça, elles sont à moi. Puisqu’il n’en veut pas.
Félix comprenait tout. Il eut pitié. Elle faisait front de cette manière. Avec ses filles à ses côtés, comme un reflet d’elle-même. Une vengeance quotidienne. Ou que Bourdais pose les yeux chez lui, il les verrait toutes les trois.
- Pourquoi ne pas divorcer ?
Elle secoua la tête, en levant un index rouge de censeur :
- Il ne me laissera jamais partir. Pas bon pour la carrière. Il doit être exemplaire, vous comprenez, s’il veut atteindre un jour son objectif : devenir Directeur Général de la Gendarmerie Nationale. Il a les moyens de me contraindre, de transformer mon existence en cauchemar et qui l’arrêterait ? Qui me défendrait contre lui ? Et puis…
- Oui ?
- Parfois, il me fait peur.
- Comment ça ?
Elle marchait vers le fond du parc. Il semblait que rien maintenant ne pouvait plus l’empêcher de déverser sa haine. C’était bien ce que Félix avait reniflé à leur première rencontre, le sentiment d’une colère tapie au fond de cette femme sophistiquée. Ils longèrent le mini-golf désert. Sous leurs semelles éclataient les pommes de pin. Parfois, elle les envoyait valser du bout de ses sandales.
- Je sais ce qu’il est réellement. Ce qu’il fait.
Félix s’arrêta et lui saisit le bras :
- C’est-à-dire ?
- Il passe son temps sur Internet, sur des sites de rencontres. Des nuits entières, parfois. Je sais qu’il choisit les femmes avec soin. Elles ont toutes des choses à cacher. Il est bien placé pour savoir ce que les gens veulent dissimuler, non ? Il fouille leur vie comme s’il faisait les poubelles. Après, il les traque, il les menace, il les force.
- Comment savez-vous tout ça ?
- Moi aussi, je sais me servir d’un ordinateur. Je connais ses codes d’accès, je passe derrière lui, je lis tout.
Sa bouche se tordit dans une grimace.
- Il me dégoûte, souffla-t-elle
Félix imaginait parfaitement Laurent Bourdais profitant de sa position pour extorquer des faveurs. Il devait aimer ça, le jeu du chat et de la souris. Ca cadrait avec le personnage, ce goût de la domination, cette perversité.
Se pouvait-il qu’il ait traqué Rachel et que ça ait mal tourné ?
A côté de lui, Nathalie Bourdais était devenue silencieuse. Elle semblait mal à l’aise. Elle s’en voulait d’avoir craqué, déballé les petites manies malsaines de son mari.
- Vous pensez qu’il aurait pu faire ça avec Jeanne Molero ?
- Ecoutez, il faut que j’y aille. Je ne peux pas laisser mes filles indéfiniment, dit-elle éludant la question.
Elle tourna les talons et commença à remonter l’allée d’un pas vif. Brusquement, elle fit demi-tour et avoua, l’air effaré par ce qu’elle allait dire :
- Cette femme, il….il la connaissait. Je l’ai vu lui parler à deux ou trois reprises.
Cette fois, elle partit presque en courant.



15

Laurent Bourdais était assis droit comme un i sur sa chaise, l’air détendu et patient, les mains croisées sur les cuisses. Avec ses larges épaules, il semblait emplir une grande partie de l’espace de la petite salle d’interrogatoire de la PJ de Fréjus.
Il n’était pas loin de 16h. Félix et une jeune enquêtrice stagiaire dont il n’avait pas retenu le nom et que Lainé lui avait collé dans les pattes étaient allés le cueillir sur le practice de golf pendant un cours d’initiation, juste après avoir reçu le feu vert du juge Bartoli.
Il les avaient suivi sans discuter.
Les deux flics lui faisaient face de l’autre côté de la grande table en formica d’un brun sale, couverte de rayures et de brûlures de cigarettes. Félix jeta un coup d’œil à sa coéquipière d’une jour : l’air appliqué, elle était prête à enregistrer chaque mot prononcé par le suspect sur son ordinateur portable.
Les coudes de Félix reposaient sur un dossier vierge de toute inscription sur lequel Bourdais avait jeté un rapide coup d’œil, mine de rien.
Il observa le gendarme de biais. Bourdais devait encore, à cet instant, se croire à l’abri. Il comptait certainement sur sa connaissance approfondie du métier et sur le nombre de barrettes qui ornaient ses vestes d’uniforme pour s’en sortir. Sauf que les policiers en savaient long désormais sur ses sales combines sexuelles. De fortes présomptions pesaient sur lui, l’orage s’accumulait au-dessus de sa tête. Bartoli et Lainé eux-mêmes ne pouvaient plus ignorer les charges.
Mais ça, Bourdais ne le mesurait pas encore. Surprise du chef signée Félix Estevez. Il avait bien l’intention de ne pas lâcher ce salaud avant d’apprendre tout ce qu’il voulait savoir.
- Colonel, avant qu’on ne commence à se parler sérieusement vous et moi, voulez-vous me dire où vous étiez le soir du meurtre de Jeanne Molero ?
- Je vous l’ai déjà dit, il me semble
- Vous maintenez donc avoir passé la soirée sur le port de Saint-Raphaël, seul ?
Bourdais poussa un soupir d’agacement :
- Oui, je le maintiens
- Vous confirmez également ne pas connaître Jeanne Molero et n’avoir eu aucun contact avec elle ?
- En effet, je le confirme.
Félix jeta un regard à sa collègue : ses doigts dansaient sur le clavier de l’ordinateur. Le piège venait de se refermer.
- C’est bien dommage que vous vous entêtiez comme ça.
Félix tapota le dossier posé devant lui, avec un air de conspirateur.
- Colonel, vous avez des passe-temps répréhensibles, dit-il en savourant chaque mot comme des bonbons acidulés.
L’autre lui renvoya un regard neutre, à peine coloré d’un léger doute. Il ressemblait à un joueur de poker essayant de deviner le jeu de l’adversaire. Le gendarme paria sur un coup de bluff.
- Faites attention à ce que vous dites, siffla-t-il, la voix aiguisée comme un silex
Le policier s’esclaffa :
- Oh mais oui, Colonel ! Je pèse mes mots comme vous choisissez vos victimes : avec une attention toute particulière.
Il ouvrit son dossier. Un empilement de pages web garnissait la chemise cartonnée. Il avait arraché à Nathalie Bourdais le mot de passe Internet de son mari et son pseudo. Pour ça, il était allé jusqu’à la menacer de complicité pour briser sa résistance.
Il leva le regard. Laurent Bourdais avait les yeux rivés sur les documents, dans une fixité de sphinx. Son corps massif esquissa inconsciemment un mouvement de recul sur sa chaise, adoptant déjà une position défensive.
- Voulez-vous que nous parlions de ça ?
Bourdais se révolta :
- Pour quoi faire ? Vous êtes suffisamment renseigné à ce que je vois, non ?
Félix se pencha par-dessus la table :
- Parce que je pense que vos…disons « activités » sur Internet ne sont pas sans rapport avec Jeanne Molero.
- - Je ne connais pas cette femme.
Félix plongea la main dans la liasse de pages web et en extirpa une au hasard :
- Tout comme vous ne connaissiez pas Estelle Colas avant de la menacer de la dénoncer à son patron parce qu’elle a fait de la taule ?
Il reposa le document et en sortit un autre :
- Ou Hélène Clément, ex-call girl. Voyons voir quelle pression vous avez exercé sur elle « Chère Hélène, à votre avis, comment votre adorable fille prendrait-elle le fait que sa mère est une ancienne pute ?.Les adolescents peuvent être si intransigeants surtout envers leurs parents… »
- Assez, ordonna Bourdais, les yeux fuyants.
Félix insista :
- Y en a eu combien ?
- Je ne sais pas
- Combien ?
- Je ne sais pas, je vous dis !
- Alors, je vous repose la question : connaissiez-vous Jeanne Molero ?
- - Non, je viens de vous le dire.
Félix serra les mâchoires. L’obstination du militaire à nier lui tapait sur les nerfs. Il frappa la table du plat de la main. La jeune stagiaire sursauta, impressionnée. On l’avait pourtant prévenu que le Capitaine Estevez était aussi instable que de la nitroglycérine.
- Vous mentez, Bourdais. A plusieurs reprises, vous avez été vu avec Jeanne Molero.
Un silence pesant s’abattit sur la salle d’interrogatoire. Une cavalcade traversa le couloir, ébranlant les cloisons. Les policiers attendaient, leurs yeux braqués sur le suspect. Bourdais leur dérobait son visage. Il gardait la tête baissée, présentant son crâne gris et rutilant. Des ondes de dégoût traversaient Félix.
L’homme releva enfin la tête. Les traits de son visage avaient subi une étrange transformation. La peur les rendaient flous, les noyaient dans une pâleur de cire.
- Je ne l’ai pas tuée, dit-il, la voix vacillante.
- J’en déduis que vous la connaissiez ? insista Félix
Bourdais eut un sursaut d’agressivité :
- Oui, oui, oui, là ! Vous êtes content ?
Félix se leva, contourna l’homme et lui glissa à l’oreille :
- Maintenant, je veux tout savoir.
Bourdais soupira, mal à l’aise. Manifestement, le colonel Bourdais, sous-directeur de l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale souffrait le martyr à l’idée d’étaler sa boue intime, de révéler ses bassesses à ces deux flics qu’il avait sous-estimés. Félix le sentit.
- Allons, courage, colonel, dit-il sarcastique, en lui tapotant l’épaule.
Bourdais se dégagea, irrité par la familiarité du vieux flic.
- Il y a dix jours, je ne l’avais encore jamais vue. Je l’ai…je l’ai repérée à la piscine, le jour de mon arrivée. Son visage m’était familier. Je l’ai observée plusieurs jours. A l’accueil, on m’a donné son nom. Comme je n’arrivais pas à l’identifier, j’ai fini par consulter notre fichier consacré aux personnes disparues et recherchées…
Félix le coupa :
- Et vous avez trouvé Rachel Blanchet ?
Bourdais tendit un regard surpris à Félix. Le policier eut envie de le cogner sans retenue.
- Oui. Même avec vingt ans de plus, c’était la même femme.
- Et en continuant de fouiner, vous avez découvert que Jeanne Molero était morte depuis belle lurette ?
- Oui
- Vous l’avez fait chanter, n’est-ce pas ? Comme toutes les autres, que vous coincez sur Internet. C’est ça, hein ? Pour usurpation d’identité. L’occasion était trop belle.
Bourdais hocha la tête.
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Rien. Elle refusait de céder, c’est tout.
- Non ce n’est pas tout. Moi, je crois que vous l’avez tuée, excédé qu’elle vous résiste.
- Non, je vous l’ai dit. Je ne l’ai pas touchée. Je l’ai approchée, oui, je l’ai fait chanter, oui, mais la tuer non. Je n’ai pas pu la tuer. J’étais avec une femme, le soir du meurtre.
Félix se retourna vers son enquêtrice, estomaqué.
- Qui ? exigea Félix, la voix dure
- Je ne sais pas…Enfin, elle s’appelle Lucie, c’est tout ce que je sais. Je l’ai rencontrée sur Meetic.fr. J’avais rendez-vous avec elle dans un bar, sur le port de Saint-Raphaël, à 20h30. On est allé dans un hôtel.
Depuis le début, ce salaud lui avait livré une demi-vérité. Félix se passa la main sur le visage, fatigué.
- Pourquoi n’avoir rien dit plus tôt ?
- Ma vie privée ne peut être étalée sur la place publique, lâcha le gendarme. Je ne peux pas me le permettre.
-  fallait y penser avant, dit Félix.On va vérifier tout ça. J’espère pour vous que c’est vrai. En attendant, vous êtes placé en garde à vue.



Vers 22h le même soir, Félix Estevez vint lui-même ouvrir la porte de la cellule de détention. Laurent Bourdais émergea de l’étroite pièce aux murs et au sol de ciment brut.
- Votre rencart a confirmé votre alibi. Vous êtes libre. Le Parquet avisera des poursuites qu’il entend engager contre vous pour vos saloperies informatiques. Vous ne couperez pas aux poursuites pour dissimulation de faits intéressant une enquête criminelle.
Le gendarme hésita avant de poser la question qui le tarabustait depuis l’après-midi :
- C’est ma femme, c’est ça ? C’est elle qui vous a renseigné ?
Félix lui adressa un regard de mépris :
- Foutez le camp, Bourdais. Vous me donnez envie de gerber, grogna-t-il, en refermant la cellule.
Le militaire s’esquiva sans se faire prier. Félix s’adossa au mur, frustré. Son coupable idéal n’était qu’un cyberdélinquant sexuel. L’enquête était de nouveau au point zéro.
.


16


Le lendemain après-midi samedi, Félix traînait dans son jardin, errant dans les herbes qui lui montaient jusqu’aux genoux et griffaient son pantalon de toile.
Une bonne tonte qu’il aurait fallu. Mais le courage lui manquait. Comme pour le reste : un coup de barbouille sur la façade triste de la baraque, une couche de bondex sur les volets. Et faire les vitres aussi, elle étaient cradingues et réparer les gouttières.. Tout le reste, quoi.
Le problème c’était pour quoi faire ? Pour qui ? Il vivait seul ici depuis trop longtemps. Il n’invitait jamais personne. Il n’y avait que lui pour voir la crasse et le désordre. Il frotta ses joues mal rasées. La journée n’avait pas bien commencé.
Le matin même, il avait eu droit à sa séance chez le juge Bartoli, avec Jean-Charles Lainé, à rendre des comptes pendant une bonne heure, presque à s’expliquer sur la longueur des virgules dans ses rapports. Et à se faire sermonner comme un gamin. Les jours s’écoulaient et il ne se passait rien, il connaissait pourtant les statistiques sur les taux de résolution qui s’amenuisaient comme neige au soleil au fil des jours, oui ou non ? Il n’était pas pensable de ne rien tenir. Ce n’était pas acceptable. Bartoli aimait ce mot dont il détachait les syllabes avec lenteur, de sa voix nette, il le rendait définitif.
Bartoli le regardait avec hauteur, lui aussi. Il reconnaissait sur le visage du juge la même condescendance teintée de dégoût que celle qu’il décelait parfois, fugitivement, dans le regard de Sélim. Félix soupira. Il n’y avait plus grand monde pour voir le flic derrière le corps ravagé. Normal. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il l’avait bien cherché. Il était sorti du bureau du juge presque étourdi, saoulé de tant de paroles qu’il n’avait pas songé à boire de la journée.
Sans même s’en rendre compte, il était parvenu au fond du jardin, près de la pergola pourrie, rongée par la vigne vierge. Saisi, il s’immobilisa. Vingt-cinq ans qu’il n’avait pas foutu les pieds de ce côté-ci du jardin. Comment il avait pu se laisser entraîner jusque-là ?
Frappé au cœur, il regarda fixement la petite table ronde sous la pergola. Et sous la bâche plastique transparente qui la recouvrait, salie par les années, il distingua le jeu d’échecs, l’air hagard. Alice. Leur partie interrompue et jamais reprise. Il passa sa main sur son front moite. Merde. Il se sentit mal à en vomir. S’il avait été certain que ses jambes lui obéiraient, il serait parti en courant. Au lieu de ça, Alice lui apparue, assise à la table, le front buté sous l’effet de la concentration. Elle venait d’avancer son pion, incertaine de son coup, quand tout avait basculé, définitivement. Le jeu était resté là. Il n’avait pas osé y toucher, déplacer les pièces, le foutre en l’air. Le dernier outrage, sûrement, qu’il n’avait pas voulu commettre.
Il en était là, à sa débattre obstinément pour faire refluer les images quand son portable sonna dans la poche de son pantalon. Il respira un grand coup comme si on venait de le sauver d’une mort annoncée.
- Ouais ?
- Brigadier Lambert, Capitaine. Une jeune femme est là, qui demande à vous voir.
- A quel sujet ?
- L’affaire Molero. Elle dit qu’elle a des informations. Elle s’appelle Fiona Bonelli, elle est hôtesse d’accueil à la Résidence du Golf. Elle a passé quelques jours dans sa famille, en Italie, elle a appris aujourd’hui pour le meurtre.
Félix sentit quelque chose palpiter dans son cerveau. Ca allait peut-être bouger, enfin.
- J’arrive, Brigadier


Une jeune femme l’attendait sous le cagnard, devant le bâtiment de la PJ. Appuyée contre le capot de sa voiture aussi petite qu’un jouet, elle fumait tranquillement.
A l’arrivée de Félix, elle se redressa. C ‘était une grande et belle fille brune aux seins larges et lourds sous le tee-shirt. Un léger strabisme donnait à ses yeux bruns une douceur qui tira le flic de son humeur sombre. Il lui fit signe de le suivre et ils filèrent tous les deux le long des couloirs frais jusqu’au bureau du capitaine. La brigade était calme. Au passage, Félix jeta un coup d’œil dans les aquariums. En ce début de week-end, pas mal d’entre eux étaient vides. Il entre aperçut la stagiaire dont le nom lui échappait toujours, visiblement absorbée dans la lecture du code pénal.
Dans son bureau, il mit le ventilateur en marche pour chasser un peu de la chaleur accumulée.
- Alors qu’avez-vous à me dire Mademoiselle Bonelli ?
Il était resté debout, appuyé au rebord du bureau tandis que Fiona Bonelli s’était assise sur un coin de chaise, les mains resserrées sur son sac. Elle semblait intimidée.
- J’ai su aujourd’hui pour la femme retrouvée dans la piscina. J’étais partie ces derniers jours en Italie, chez moi .
- Je sais. L’agent qui m’a appelé me l’a dit. Je vous écoute, dit Félix un peu brusque.
Elle rentra légèrement la tête dans les épaules. C’était bien sa veine. Elle craignait les gens impatients et il fallait qu’elle tombe sur un enragé. Comme si ce n’était pas déjà assez avec son boulot de réceptionniste.
- Quelques jours après leur arrivée, Madame Molero s’est disputée avec sa ragazza. Elles étaient sur le parking de la residenza.
Félix haussa les sourcils. Fiona Bonelli parlait un français correct qu’elle parsemait de mots italiens. Seulement, Félix était hermétiquement fermé à toute autre langue que le français.
- Ragazza ? répéta-t-il
- Sa fille, si.
Félix se pencha vers la jeune femme :
- Vous êtes sûre que c’était sa fille et pas une touriste ?
Fiona hocha vigoureusement la tête :
- Si, c’est moi qui a reçu la famille le jour de leur arrivée. Je m’en rappelle parce que la fille était agressive et agitée. Ma, une adolescente ingrato c’est comme ça qu’on dit ?
- Ouais, c’est ça, dit Félix, perturbé
- En réalité, c’est la fille du monsieur, enfin je crois, ajouta la jeune italienne.
- Et donc, elles se disputaient sur le parking ?
- Si. Madame Molero lui parlait gentiment. Elle tenait la jeune fille par le bras. Elle essayait de la retenir car l’autre cherchait à tout prix à se dégager.
- Qu’est-ce qu’elles se disaient ?
- Non so. Mais la fille a fini par repousser Madame Molero contre une voiture. Molto. C’était choquant. Et elle est partie en hurlant après elle comme une furia. Elle lui a crié quelque chose comme si tu ne me lâche pas, ils vont te…come ? Rompere la bocca ? Casser la gueule, oui, c’est ça. Vedete ? Vous voyez ?
Oh oui, Félix voyait. En l’espace de cinq minutes, son enquête était sortie de la boue dans laquelle elle menaçait de s’enliser. Cette jeune italienne était une bénédiction.
- De qui la jeune fille parlait en disant « ils » ? Vous avez une idée ?
Fiona Bonelli serra les lèvres avec un air de profond mépris :
- Si, je crois. Il y a une bande de types qui s’introduit constamment dans la résidenza pour profiter de la piscina et de toutes les installations. Ils sont strano, ils ont des têtes de voyou. Ils ne respectent rien. La jeune fille traînait avec eux. Je l’ai vue plusieurs fois.
Après un petit silence, elle ajouta l’air écœuré :
- Ce sont des hommes, plus des adolescents.
- Vous connaissez leurs noms ?
Fiona secoua la tête :
- Non. Je ne sais rien sur eux.
Félix inclina le front. Son interlocutrice n’avait plus rien à lui apprendre.
- Merci, mademoiselle. Vous pouvez partir. Nous vous rappellerons pour prendre votre déposition par écrit.
Il lui tendit la main et la reconduisit à la porte. La jeune femme avait à peine tourné le dos qu’il fonçait dans le bureau de la stagiaire. Elle faillit laisser tomber le dossier qu’elle consultait debout devant sa table de travail en voyant le capitaine Estevez débouler comme une balle.
- Allez me chercher Denis Castay à la Résidence du Golf ! Prenez le Brigadier Lambert avec vous.
Avant de claquer la porte, il rajouta :
- Et je veux sa fille aussi ! Magnez-vous !


17


A Lyon, Sélim tuait le temps en déambulant sur les berges du Rhône. La Cité Internationale s’élevait derrière lui, la courbe de ses toitures soigneusement dessinée.
L’heure de son rendez-vous approchait. Il avait du ronger son frein vingt quatre heures dans une chambre d’hôtel au-dessus du parc de la Tête d’Or. On entrait pas en contact avec Interpol comme ça. Il avait rempli un formulaire, justifier sa démarche en joignant les documents de la gendarmerie de Saint-Mesmes, la copie du dossier de la PJ, présenter sa carte tricolore. Un rendez-vous lui avait été fixé pour le lendemain.
Il se percha sur le dossier d’un banc au bord du fleuve. Il y avait foule sur les berges. La région lyonnaise ne lui était pas inconnue. Sorti troisième de l’Ecole des Inspecteurs de Police de Cannes-Ecluses, il avait demandé à être muté à Guéret, histoire de garder un œil sur Sofia. Mais le Ministère de l’Intérieur lui avait joué un sale tour en négligeant son choix : il avait atterri à Villeurbanne, police de proximité, cités sensibles. Bien sûr. Il avait fait du bon boulot malgré sa rage et sa déception.
Au bout du compte, Villeurbanne était devenu un bon souvenir. Un jour, Cécile s’était assise dans son bureau. En visite chez ses parents, elle s’était fait tirer son sac, à un feu rouge. La portière qui s’ouvre, un bras, le sac qui disparaît avec une rapidité déconcertante. Pendant les deux semaines qu’elle avait passé dans sa famille, elle était venue tous les jours, « aux nouvelles ». Quand elle était repartie pour Fréjus, Sélim n’avait pas tardé à la suivre, mutation en poche.
Il leva le nez vers le soleil. Il croisait les doigts et misait sa dernière carte sur Interpol. Il avait eu un entretien téléphonique avec son supérieur : Félix écumait. Il avait du relâcher Bourdais, qui l’avait conduit dans une impasse et il s’était fait remonter les bretelles par le juge. L’enquête se traînait et ça ce n’était pas bon signe. Le temps jouait contre eux.
Il regarda sa montre et se leva. Il était l’heure d’y aller.



- Voilà à quoi ressemblaient vos deux types quand ils étaient vivants.
L’agent d’Interpol, un homme corpulent au visage sérieux qui se nommait Raymond Jourdan, posa devant Sélim deux photographies qu’il venait de tirer de son imprimante.
- Je comprends mieux pourquoi on les a perdus de vue, ajouta-t-il
Sélim examina les visages bruns des morts jusque-là inconnus de Verre. Il leva les yeux vers Jourdan :
- Qui est-ce ?
- Joe Carmona et Franck Jordano. Nationalité américaine. Deux des hommes de main les plus efficaces des frères De Vito.
Sélim fronça les sourcils. Ce nom ne lui disait rien. Raymond Jourdan se cala dans son fauteuil et attaqua :
- Pègre américaine dans la plus pure tradition. Pour faire court, les frères De Vito possèdent la moitié des casinos, clubs et hôtels de Las Vegas, en fait la moitié de Las Vegas tout court. Du très gros calibre. Drogue, jeux, prostitution, racket, chantage, trafic d’armes, ils sont polyvalents. Sanguinaires. Et rancuniers. Deux siciliens dotés d’un sens aigu des affaires avec une meute d’assassins à leur disposition. Ils sont habitués à faire place nette. Ils disposent d’un réseau de relations à peu près infini qui s’étend jusque dans les milieux politiques.
Sélim se leva et alla jeter un regard aux eaux brillantes du Rhône qui s’écoulaient lentement derrière l’écran vert des arbres.
- Mais qu’est ce que leurs deux hommes de main foutaient dans un bled paumé du Nord de la France ?
Jourdan glissa une autre photo vers Sélim tout en disant :
- Justement. Il y a sûrement un rapport avec l’objet de votre enquête. Vous la reconnaissez ?
Sélim eut l’impression vague de connaître ce visage féminin encadré de cheveux blonds et souples.
- Bien sûr, reprit l’agent d’Interpol, elle est plus jeune d’au moins vingt cinq ans et ses cheveux sont teints. Mais c’est bien votre Rachel Blanchet sauf qu’à l’époque elle était Rachel Vandaele de son nom de jeune fille.
Sélim soupira et regarda le policier :
- OK, je me rends. Dites-moi tout.
Jourdan eut un demi-sourire. Pas facile à dérider, pensa Sélim.
- Pas de preuves solides. Seulement des suppositions fortes à partir d’une reconstitution de parcours. Elle est entrée aux Etats-Unis en 1976 avec un visa touristique et elle s’est rapidement évanouie dans la nature. A la même époque, une bande parmi d’autres, très bien organisée, sévissait sur Miami. Comme vous pouvez le voir sur la photo, c’est bien elle (Jourdan avait sorti un autre cliché de la même femme marchant dans la rue avec un homme à ses côtés). Le type à côté d’elle est français, ils sont arrivés ensemble aux Etats-Unis par le même vol. Il s’appelle Stéphane Freyssainge. Du moins, il s’appelait. Il a disparu de la surface de la terre. Tous les deux appartenaient à cette bande, c’est une certitude même si les flics n’ont jamais réussi à les coincer. Ils travaillaient pour un certain Mordecai, un patron de boîtes de nuit. Un double-face.
Sélim n’eut pas besoin de demander ce que Jourdan entendait par-là. Ce Mordecai dissimulait des activités louches derrière une façade respectable de propriétaire de boîtes branchées.
- Un soir, il a été retrouvé égorgé dans le bureau du nouvel établissement qu’il venait d’inaugurer. Règlement de compte, prise de pouvoir, guerre des territoires, c’est ce qui guette ces types-là. Les membres de sa bande se sont promptement volatilisés à travers tous les Etats-Unis. Rachel et Stéphane, appelons-les par leurs vrais noms parce que vous vous doutez bien qu’ils vivaient sous une autre identité, ont eux aussi pris la poudre d’escampette. Direction Las Vegas.
Sélim hocha la tête :
- Dans les pattes des frères de Vito ?
Raymond Jourdan inclina le front :
- En effet. Comme d’innombrables autres hommes et femmes, ils ont travaillé pour eux. Vous savez, leur empire du crime, c’est une vaste entreprise, réglée comme une horloge suisse. Chaque homme, chaque femme a sa place. C’est une organisation terrible, méfiante, elle pèse effroyablement sur ceux qui en font partie. Un jour on a eu vent qu’un bon paquet de diamants appartenant aux frères De Vito s’étaient envolés en même temps que nos deux français. A mon avis, en piquant les pierres, ils voulaient retrouver leur liberté.
Sélim leva la main pour l’interrompre :
- Comment arrivez-vous à rassembler toutes ces informations ?
Jourdan eut l’air vexé :
- C’est notre boulot. Je vous l’ai dit : recoupements, surveillance de la police locale, infiltrations, indics, repentis…Les sources sont multiples. On confronte, on analyse, on reconstitue. Je continue ?
Sélim fit signe que oui.
- Dans le même temps, dans un bled pourri du Minnesota, une vieille femme qui gérait un motel, a été tuée d’un coup mortel à la tête. Pour les 50 dollars qu’elle avait dans sa caisse. Apparemment, elle aurait surpris les voleurs et tenté de se défendre avec le revolver qu’elle possédait. Elle a du être désarmée rapidement et frappée avec. L’engin était vide. D’après quelques rares témoins, c’était un jeune couple.
Il y a fort à parier que c’était eux. Partis sûrement en catastrophe, sans un sou en poche à part les diams mais pas question de les utiliser comme les cailloux du Petit Poucet.
Raymond Jourdan se tut un instant, le temps d’attraper un paquet de chewing gum dans son tiroir. Il enfourna trois barrettes dans sa bouche avant de reprendre :
- Après cette histoire, silence radio, plus rien. Ils ont certainement filé droit sur le Canada mais on a perdu leurs traces. On avait fini par en conclure que les frères De Vito les avaient « effacés ».
- Elle est rentrée tout simplement se planquer dans son village, aux abois, murmura Sélim. Elle épouse un type du coin et se glisse dans la peau d’une petite employée de mairie. Elle efface ses traces du mieux qu’elle peut. Et le garçon ?
- Jamais réapparu, pas plus qu’elle jusqu’à ce que vous vous présentiez ici.
Pendant que Jourdan mastiquait son chewing gum, Sélim se demanda si ce Stéphane Freyssainge pouvait être une piste valable. Admettons que Rachel soit rentrée en France avec les diamants après lui avoir faussé compagnie. Il avait peut-être fini par la retrouver.
Jourdan l’observait tranquillement tout en activant ses mandibules.
- Vous vous demandez si Stéphane Freyssainge pourrait être votre coupable idéal ?
Sélim acquiesça. Jourdan haussa les épaules :
- Sûr que c’est une piste tout comme les frères De Vito qui l’ont retrouvée une fois grâce à leurs hommes.
- Ils pourraient être à ce point rancuniers que vingt ans après ils auraient continué à la rechercher ?
- Je ne l’exclus pas. Regarder le tableau : les deux siciliens règnent sur un empire colossal, incontesté. Ils se font doubler par deux petits français à leur solde. Des jeunots sûrement ramassés dans les rues de Las Vegas. C’est une question d’honneur à leurs yeux et à ceux des autres. Ils sont ridicules et ils le savent. Qu’ils y consacrent des années de m’étonne pas.
Sélim s’imprégnait des paroles de Jourdan. Le policier d’Interpol avait raison : les hommes des frères De Vito avaient du drôlement fouiner pour débusquer Rachel Blanchet à Verre. Cela devait représenter des années de traque patiente. Ca donnait une idée de la volonté qui animait les siciliens d’obtenir vengeance.
Jourdan qui le matait par en dessous, confirma :
- C’est la piste la plus probable que vous ayez. En revanche, vous n’aurez personne à mettre sous les verrous. Ni vu, ni connu.
Sélim réfléchit un moment. Certaines choses lui restaient en travers de la gorge
- Elle aurait abattu les deux tueurs ? demanda-t-il
- Ca m’en a tout l’air. Vous savez, c’était loin d’être une femme bien sous tous rapports.
Sélim rassembla tous les documents devant lui. Il avait le sentiment d’avoir emmené l’enquête aussi loin que possible même s’il ressentait la frustration de tout flic qui n’a pas de coupable à faire comparaître.




18


Félix avait enfin retenu le nom de la stagiaire : Clémentine Morand. Elle tenait ses mains au-dessus du clavier de l’ordinateur, prêtes à dégainer dès que Denis Castay ouvrirait la bouche.
Elle avait fait fissa pour le ramener à la PJ avec sa fille. A leur arrivée, Félix avait laissé la jeune fille dans le bureau de Morand sous la garde du brigadier Lambert. Il s’en occuperait plus tard.
Denis Castay était tassé sur sa chaise, un peu mal à l’aise. La détresse de l’homme, qui s’était encore creusée depuis leur première rencontre, ne l’émouvait plus. Le type avait joué au plus malin. Quelque part, il s’était foutu de lui. Félix détestait ça, en tant qu’homme et en tant que flic.
- Pourquoi ne pas m’avoir parlé de votre fille ? demanda-t-il et Morand se jeta sur le clavier de l’ordinateur.
Denis Castay haussa ses épaules lasses :
- Je n’ai pas pensé que c’était important. Vous savez, elle vit sa vie en vacances comme beaucoup de jeunes de son âge. On ne la voit qu’aux repas et encore. Ce n’est pas un crime, si ?
- Non. Encore que vous ne vous intéressez visiblement pas beaucoup à ses fréquentations.
- Pourquoi vous dites ça ? C’est normal pour un ado de se faire des amis sur son lieu de vacances. C’est normal et c’est banal.
- Ah ouais, c’est normal qu’une fille de seize ans se lie avec quatre voyous bien plus âgés qu’elle dès son arrivée ?
Denis Castay serra les lèvres mais Félix vit le doute dans ses yeux. Un cillement, vite effacé.
- C’est faux, siffla-t-il. Elle ne fréquente que des jeunes de son âge et surtout pas des voyous.
- Vous êtes à la traîne, Monsieur Castay, ricana Félix. J’ai un témoin. Que croyez-vous que des types de vingt-cinq ans recherchent, hein, dans la compagnie d’une adolescente, dites-moi pour voir ?
- Vous êtes fou, répondit Castay avec une moue dégoûtée.
Félix contourna le bureau et posa ses mains sur le dossier de la chaise :
- Et vous, aveugle, dit-il tranquillement.
L’homme ne répondit pas. Félix savait maintenant ce qu’il en était : Castay ne répondait rien de peur de trop en dire. Autrement, fort de son bon droit, il se serait jeté dans la bagarre. Félix retourna à sa place. Morand avait ses mains en équilibre au-dessus des touches. Bon sens, pourquoi ne les posaient-elle pas ? Il se mit à triturer une de ces balles en mousse censées détendre celui qui l’avait en main. Lui, ça l’aidait à se concentrer.
Avec un soupir, il reprit :
- Quelles étaient les relations entre Jeanne et votre fille ?
Castay hésita un instant. Il choisissait ses mots avec soin. Passage dangereux, pensa Félix.
- Il y avait des moments plus difficiles que d’autres, comme dans toutes les familles.
Félix balaya l’argument d’un geste du bras :
- Laissons les autres familles tranquilles, d’accord ? Je vous parle de votre fille et de Jeanne.
Il vit le visage de Castay s’affaisser. Quelques banalités ne suffiraient pas à désarçonner ce policier fripé. Il se redressa un peu et regarda le capitaine en face :
- C’était compliqué entre elles deux depuis quelque temps, c’est vrai. Elisabeth ne supportait plus que Jeanne ou moi lui fassent des remarques ou qu’on contrôle ses allées et venues. Elle a une adolescence difficile, ça ne va pas plus loin. Il y a des millions de gosses comme elle.
Félix lâcha la balle de mousse qui roula sur le sous-main.
- Bref, Jeanne était.. encombrante ?
- Je n’ai pas dit ça, gémit Castay.
Félix le regardait intensément. Ca allait sortit, sûr. Pas besoin de se donner du mal. Castay était déjà sérieusement blessé. Une femme morte, une écervelée en guise de fille. Il ne tiendrait pas la distance.
- Allons, Monsieur Castay, dites-moi ce que je veux savoir, l’encouragea Félix
Comme Denis Castay s’enfonçait dans un silence inquiétant, il ajouta :
- J’ai un témoin qui a vu votre fille agresser Jeanne physiquement sur le parking de la résidence. Elle l’a aussi menacé verbalement de prendre une raclée.
Denis Castay ne broncha pas.
- Je ne vous apprends rien, hein ? dit Félix doucement
L’homme secoua la tête, toute résistance tombée .
- Le lendemain de la mort de Jeanne, Elisabeth est venue me dire ce qu’ils avaient fait. Elle m’a parlé de leur dispute dans le parking. Elle n’en est pas fière mais avec quelques garçons, elle a tendu une sorte de guet-apens à Jeanne, un soir. Ils lui ont fait un peu peur mais c’est tout. Et elle n’était pas en compagnie d’hommes plus âgés.
Félix leva les bras en l’air et ironique, s’exclama :
- Ca change tout, ça !
Une envie dévorante de frapper cet idiot le traversa comme une flamme. Se rendait-il seulement compte que sa fille et ses gros bras étaient désormais les meilleurs suspects du monde et qu’il était leur complice ?
-Qui étaient-ce ? Les garçons ?
- Je ne sais pas. Qu’est-ce que ça change maintenant ? Jeanne est morte et je suis sûr que me fille n’y est pour rien.
- Qu’en savez-vous ?
- Elle me l’a juré et je la crois. Ecoutez, capitaine, c’est vrai elle est difficile mais je sais quand je peux lui faire confiance.
Castay posait sur le policier le regard d’un homme qui tente de sauver ce qu’il peut d’un naufrage imminent. Félix se leva.
- Vous la croyez aussi quand elle vous jure ses grands dieux que ses potes ont son âge ? Vous allez rester ici pendant que je fais la causette à votre fille.





Fiona Bonelli avait eu le mot juste : Elisabeth Castay était ingrato. Affalée sur une chaise devant la table de travail de la stagiaire Morand, elle paraissait encombrée par son corps.
Car la fille Castay était grande et grosse. Vraiment grosse. Félix aurait misé sur 1,78m environ et un bon cent kilos bien tassés. Elle était moulée à craquer dans un jean aux poches brodées de perles surmonté d’un haut ridiculement petit. Des paquets de chair graisseuse débordaient des vêtements, d’une manière disgracieuse, comprimés par le tissu. Cette manie qu’elles avaient les filles d’aujourd’hui de se dévoiler sans retenue.
Félix fixa le visage piqué d’acné juvénile qui se dérobait à lui. Les yeux de la gamine étaient fixes et vides. Ses dents sales reposaient sur sa lèvre inférieure. Dur, dur avec un père dentiste.
Une simplette à tous les coups. Mais sous la graisse, derrière le vide vertigineux des yeux, le policier percevait autre chose de pas net. Il eut une soudaine envie de s’évader, de prendre la voiture et de foncer vers Fayence. Il se souvint juste à temps que Sélim n’était pas là pour prendre le relais et il resta sagement assis à la place de Morand, à observer cette gosse moche et butée.
Machinalement, il se força à parler lentement et à détacher chaque mot pour que la fille enregistre bien tout ce qu’il allait dire et qu’elle pèse la gravité de la situation.
- Je viens d’avoir une discussion avec ton père. Il m’a dit ce qu’il sait.
La gamine tirait sur les perles de ses poches, avec un air concentré, sans lever le regard. Dans son visage lourd, rien ne bougeait. Félix tapota le bureau de l’index pour attirer son attention mais il n’obtint rien en retour.
- Ceci dit, il ne sait pas tout, hein ?
La bouche d’Elisabeth Castay se tordit en une lippe boudeuse mais aucun son n’en sortit. Elle opposait un silence compact. Cette gosse commençait à entamer sérieusement ses faibles réserves de patience.
- Qui était avec toile soir où tu as attiré ta belle-mère dans un guet-apens et que lui avez-vous fait ? Est-ce qu’elle a reçu la raclée promise sur le parking ?
La jeune fille releva la tête et offrit à Félix un visage stupidement étonné. Je viendrais de lui révéler que la terre est plate que ce serait pareil, songea le policier.
- Comment vous savez ça ? demanda-t-elle
- Je pose les questions et tu réponds, vu ?
Elle se renfrogna, les sourcils froncés, dans une pose de cachalot sans vie.
- J’attends, intima Félix, un ton plus haut. Avec horreur, il sentit qu’il avait envie de la cogner. Oh merde, il était vraiment atteint. Mais cette affaire était trop difficile, elle lui demandait trop d’énergie, trop de concentration, ça finissait par lui taper sur le système.
- On lui a rien fait. Et puis d’abord, elle était pas ma mère, elle avait pas le droit d’être tout le temps après moi.
Elle s’exprimait en geignant ce qu’Estevez exécrait par-dessus tout. Il farfouilla dans ses cheveux à deux mains, en essayant de conserver assez de calme pour éviter de lever la main sur la mineure assise en face de lui. Le brigadier Lambert avait les yeux braqués sur lui et c’était tant mieux, c’était comme si une main le retenait au bord du gouffre.
- Et alors ? Qu’est-ce qu’elle pouvait bien exiger de toi de si terrible ? Que tu rentres à une heure raisonnable ? Que tu ne sortes pas seule ? Que tu fasses tes devoirs ? Des trucs comme ça ?
- Mon père, il me fait pas chier ! cria-t-elle
Evidemment, Castay ne se mouillait pas. Rachel avait pris les commandes, seule, une empêcheuse de tourner en rond, à vouloir retenir cette fille infernale. Dans toute cette histoire, il n’y avait que de la déraison, Bourdais et sa femme, Elisabeth Castay, Renaud, le mari de Rachel, qui d’autre encore ?
Félix abattit sa main à plat sur le bureau, histoire pour le coup de garder le contrôle des opérations.
- C’est bien dommage ! Mais tes pleurnicheries de petite fille maltraitée, je m’en fous ! Je te le redemande encore une fois : qui était avec toi ce soir-là ? Que lui avez-vous fait ?
- Rien, on lui a rien fait, je vous dis
- Alors quoi ? Vous lui avez gentiment dit bonsoir et vous avez passé votre chemin ? Tu crois que je vais gober ça ?
Elle tirait de plus belle sur ses perles, le regard fuyant.
- On lui a rien fait, répéta-t-elle
Le brigadier Lambert avait fait un pas en avant. Il venait de voir le corps de la fille onduler doucement, frémir comme une tempête qui se lève. Pas bon signe.
- Qui, nom de dieu ? gronda Félix. Qui ?
- Laissez-moi tranquille ! Laissez-moi ! Laissez-moi !
A la stupéfaction des deux flics, elle se leva si brutalement que la chaise se renversa. Elle fila se recroqueviller entre la porte et l’armoire métallique, la tête entre ses bras repliés autour de ses genoux. Des sanglots parvenaient en sourdine aux deux hommes. Sa voix étouffée se mit à scander toujours la même phrase en boucle : je veux voir mon père, je veux voir mon père…Félix, médusé, se tourna vers Lambert. Le jeune brigadier leva les sourcils en signe d’impuissance. Hystérique. Rien à en tirer. Tel était le message.



Félix laissa la fille Castay entre les mains de Clémentine Morand en croisant les doigts pour que la stagiaire puisse en tirer quelque chose. Mais peine perdue. Morand sortit du bureau une heure et demie plus tard, l’air accablé. La môme n’avait même pas levé la tête d’entre ses bras. Elle tenait bon, aussi dure à briser qu’une plaque de marbre.
Pendant que la stagiaire s’employait auprès d’Elisabeth Castay, Félix appela Fiona Bonelli. Il lui demanda de le prévenir si la bande de mecs se pointait à la Résidence du Golf.
- Laissez-les en paix jusqu’à ce qu’on vienne les cueillir, d’accord ?
- OK, ma on ne les voie plus depuis le meurtre. Je me suis renseignée auprès du personnel. Tous les autres sont comme moi : on ne peut pas dire qui ils sont ni d’où ils viennent. C’est déjà difficile de les jeter dehors quand ils sont là alors on ne leur demande rien, vedete ?
- Bon, avertissez-moi s’ils arrivent
- Si, capitaine. Je passe la consigne à mes collègues au cas où je ne serais pas de service.
- Faites comme ça.
Il raccrocha. Débrouillarde et fine mouche l’italienne. Il pouvait compter sur elle. En attendant, une corvée lui pesait : informer Lainé et Bartoli.



Lainé rappliqua aussi sec. Enfermé dans son bureau avec Félix, il contacta le juge chez lui. Le haut-parleur du téléphone enclenché, Félix fit un résumé circonstancié des derniers développements. Il était près de vingt et une heure et il en avait sa claque.
A l’autre bout du fil, l’autre se taisait. Ca n’annonçait rien de bon. Puis la voix du juge s’éleva dans le bureau, autoritaire et froide :
- Capitaine, je vous attends dans une heure à mon bureau avec Elisabeth Castay. Elle est mineure, vous devez donc me la présenter avant de prononcer une garde à vue. J’estime que les soupçons qui pèsent sur elle et sur ceux qu’elle ne veut pas dénoncer, sont suffisantes pour cela. Vous en êtes d’accord ?
Lainé s’empressa d’acquiescer :
- On ne peut pas le nier, monsieur le Juge
- Bien. Vous disposez de 24 heures, reconductibles une fois. Je ne veux pas croire qu’il n’est pas possible de faire parler une gamine de seize ans. Alors il faut vous y employer.
Le juge raccrocha. Félix fronça les sourcils, inquiet. Ca n’allait pas être de la tarte de décoller la gosse de son coin entre la porte et l’armoire.






19

- Bon boulot. Mais j’y crois pas, dit Félix
Sélim se laissa aller sur sa chaise, les bras ballants, abasourdi. Ils étaient assis dans la cuisine de Félix, de part et d’autre de la table dont Félix avait dégagé un coin pour que son adjoint puisse se poser. Il n’était pas loin de dix heures du matin et Sélim n’avait pas pu attendre plus longtemps après son retour de Lyon pour faire part de ses découvertes à son capitaine. C’était la première fois qu’il se permettait de venir sonner chez Félix. En un seul coup d’œil, il avait vu à quel point Félix vivait dans le chaos. Les yeux lourds de sommeil et les cheveux en bataille, celui-ci n’avait pas eu l’air étonné de voir son lieutenant s’agiter devant sa porte un dimanche matin.
Fébrile, Sélim avait étalé ses notes, les documents et les photos récupérées à Interpol. Pendant une bonne demi-heure, il avait relaté à Félix les étapes de son enquête, plutôt content de lui.
Et après l’avoir écouté sans l’interrompre, consulté attentivement chaque pièce, son chef, qui avait descendu trois pastis tandis que lui-même parlait, prétendait que cette piste n’en était pas une. Dégoûté, il rassembla les papiers épars.
- Je ne dis pas que c’est pas possible, reprit Félix, conscient de la déception de son adjoint. Je dis que j’y crois pas.
Sélim releva la tête, les sourcils froncés :
- Et pourquoi non ?
Félix soupira :
- Tu viens de me parler d’hommes de main, des chiens de chasse de la mafia américaine. Je veux bien croire qu’ils ont pas renoncé à leurs diams depuis tout ce temps. Et c’est précisément pour ça que j’y crois pas. Admettons qu’ils sont encore sur les traces de Rachel Blanchet et qu’ils la retrouvent, c’est pas pour la buter d’emblée. C’est pur récupérer leur bien.
- Qui te dit que ce n’est pas le cas ? intervint Sélim qui s’accrochait à sa version
Félix haussa les épaules :
- Tu vois ta touriste trimballer ces pierres sur la route de ses vacances ? Non, non.
Il avala le fond de son pastis avant d’ajouter :
- Et puis, dis-moi si je me trompe, mais ces gars-là c’est plutôt arme de poing avec silencieux ou arme blanche ? Sûrement pas le close-combat. Pas assez expéditif.
A contrecœur, Sélim dut admettre en lui-même que son supérieur pouvait bien avoir raison. Imbibé ou pas, il réfléchissait vite et loin.
- Qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-il en se frottant la nuque, raide de fatigue et de tension. Il se sentait accablé par ce nouvel échec.
- J’ai la fille Castay au frais, annonça Félix
- Comment ça ?
Félix mit son subordonné au courant des derniers rebondissements qui avaient eu
lieu pendant son absence. Sélim l’écouta tout en songeant que cette affaire à entrées multiples n’en finissait pas de les faire tourner en rond.
- Un vrai cirque. Il a fallu la traîner chez le juge, le nez barbouillé de morve tellement elle avait chialé. Même son père n’a pas réussi à la calmer. Il faut dire qu’il était tellement effondré lui-même en apprenant chez Bartoli qu’il s’était baladé au bras d’une morte pendant dix ans. Putain, on lui a rien épargné à ce pauvre type. Bref, il a fini par comprendre dans quel guêpier sa fille s’est fourrée mais il n’en a rien tiré pour autant. Et l’avocat qui s’est entretenu avec elle pendant la demi-heure réglementaire, pas plus. C’est une tombe cette fille, c’est moi qui te le dit.
- Qu’est-ce que t’en penses ? C’est elle et ses sbires invisibles ?
- - Faut voir, murmura Félix, tout en tripotant les photos d’Interpol. Si on arrive à choper les mecs on en saura peut-être plus.
Le portable de Sélim vibra dans la poche de son jean. Il décrocha et Félix vit tout de suite le visage de son lieutenant se modifier. Il était tendu et anxieux. Il ne prononça que quelques mots brefs, se contentant d’écouter.
- J’arrive, dit-il en raccrochant.
Il resta debout au milieu de la pièce, indécis.
- Qu’est-ce qui ne vas pas ? demanda Félix
Sélim reporta son regard sur son supérieur comme s’il ne l’avait jamais vu.
- Il faut que je parte
Au ton employé, Félix comprit que ce n’était pas pour rentrer chez lui.
- Où ça ?
- En Corrèze. Voir ma sœur. Il se passe des trucs dans son village.
- Quel genre de truc ?
- Je n’en sais rien.
Félix se leva en secouant la tête.
- Tu ne peux pas foutre le camp au milieu d’une enquête comme celle qu’on a sur les bras sous prétexte que ta frangine claque des doigts du fin fond de sa cambrousse.
Sélim s’emporta, ulcéré :
- Ca te va bien de dire ça ! Alors que te barrer c’est ton passe-temps favori !
- Doucement, petit, prévint Félix gentiment. Je reste ton capitaine quoi qu’il en soit.
Sélim passa une main fatiguée sur son front blême.
- Ecoute, je n’ai pas l’intention de discuter. J’y vais. Point barre. Elle m’a appelé, tu comprends, ça ? Elle a peur, elle ne l’a pas dit mais je l’ai entendu au son de sa voix.
Félix fut impressionné. Pour qu’un type comme Sélim taille la route, contre vents et marées en plein dans une enquête qui le tenait aux tripes, c’est que la petite sœur devait être quelqu’un.
- Y a pas de flics en Corrèze ? dit-il
- C’est pas le problème.
Félix se gratta le menton :
- Ok, t’y vas. Je te donne 48 heures, pas une de plus. Aller et retour. Tu jettes un œil et tu reviens. Vu ?
Il avait à peine terminé que Sélim était déjà dehors.


20

Alors que Sélim coupait à travers l’Auvergne pour rejoindre le hameau d’Andel-les-Anges en Corrèze, Félix s’égara vers Fayence. Comme on était en plein après-midi, il laissa la voiture sur la place du village. Il entreprit l’ascension de la route, cherchant l’ombre des cyprès. Pas question de se faire repérer. Ce serait pire que tout. Il soufflait comme un bœuf sous la morsure de la chaleur. T’es pas en forme, mon Félix. Un jour, ça finira mal. Peut-être bien. Mais pas avant d’avoir eu le courage de tout régler. Et ça pouvait demander un moment à la manière dont son courage se faisait la belle à l’approche du but.
Il émergea à l’orée du lotissement. Il ne retrouva pas l’ambiance calme de tombée de la nuit quand il venait se glisser furtivement le long des maisons. Là, il y avait de la vie dans les jardins, des cris d’enfants, des gens attablés sous des parasols. Il eut le sentiment pénible qu’on le regardait passer et qu’on soupçonnait son identité. Il serra les dents. Etait-ce l’alcool qui le rendait parano ? Ou la trouille ? Les deux peut-être. Il s’obligea à se détendre et à marcher tranquillement sous la lumière crue du soleil.
Il s’abrita derrière le tronc d’un jeune arbre maigrichon, récemment planté sur le trottoir. Dans quelques années, si tout allait bien, il jetait une ombre bienfaisante dans la rue.
Pour l’instant, il masquait à peine le ventre de Félix. Appuyé au tronc mince, il regarda vers la maison d’en face. Deux jeunes enfants barbotaient en gloussant dans une piscine en plastique. Ils avaient l’air du même âge. Des jumeaux, peut-être. Marrant, ça. Il sourit dans l’ombre de l’arbre. Déjà les fois précédentes, quand il les avaient entrevu, il lui avait bien semblé que le garçon et la fille étaient de la même taille.
Il se raidit quand un homme brun et torse nu apparut au coin de la maison, une pelle à la main. Il se mit à creuser le long de la clôture. Félix hocha la tête. Il va planter des haies. Il avait fait ça lui aussi, jardiner, il y avait très longtemps. Aujourd’hui, le seul bruit du sécateur de son voisin s’activant sur ses haies suffisait à l’horripiler.
Il plissa les yeux, pensif. Cela pouvait-il être le bon moment ? Il n’avait qu’à traverser la rue. Au fond ce n’était pas sorcier. Coller son visage à la grille et attendre que l’homme se relève. Cette seule idée le fit transpirer. Il salua la sonnerie de son téléphone portable comme une délivrance. Le numéro de la brigade s’affichait sur l’écran. La fille Castay avait peut-être craqué.
- C’est le brigadier Lambert, capitaine
- J’écoute
- Fiona Bonelli a appelé. Elle a un message pour vous : elle dit que les quatre mecs son là.
- Ecoute-moi bien Lambert : envoyez deux voitures à la Résidence du Golf cueillir ces types et tout de suite, vu ?
- Oui capitaine
- J’arrive
Il se détacha du tronc de l’arbre et galopa jusqu’au village reprendre sa voiture.


21

Félix jeta un coup d’œil aux quatre mecs alignés sur les chaises. Belle brochette de petits salauds.
Il y avait là Malik, un malien baraqué à la peau sombre comme une nuit sans lune, Rabah, la tête tondue sauf le tapis de cheveux luisant de gel sur le dessus de son crâne, Fred une tronche de boxeur déjà bien abîmée et Tony avec des allures de mannequins pour magazine en papier glacé.
Il avait consulté leurs dossiers. Du deal, des vols, des petits trafics en tout genre, un peu minables. Des récidivistes à la petite semaine. Pris le matin, relâchés l’après-midi. Des habitués des soirées chaudes sur le port de Saint-Raphaël, des maraudeurs en somme.
Il les examina avec tant d’insistance qu’ils finirent par regarder ailleurs. Est-ce que ces petites frappes auraient eu assez de tripes pour se déchaîner sur Jeanne ? Se mêler à une querelle de famille pour cette grosse fille sans relief ? Est-ce qu’ils avaient été assez cons pour ça ? Fallait voir.
Il s’était enfermé seul avec eux. Il avait décidé de les travailler avec lenteur, patiemment. Il serait pesant, il l’était déjà car il n’avait pas encore prononcé un mot. Même s’ils feignaient la décontraction, il sentait que les quatre garçons étaient tendus.
Il lança une première attaque latérale :
- Vous savez que la résidence du Golf et ses installations sont privées ?
- Ben ouais, dit Tony, en crânant un peu, et après ?
- Paraît que vous y venez souvent
- Ca arrive, ouais. On vient se détendre, dit Rabah
- Et la drague ? demanda Félix avec un sourire entendu. Elles sont farouches les touristes ?
- Vous cherchez des plans nanas, commissaire, dit Tony en ricanant
Félix l’observa de côté, tranquillement
- Pourquoi, t’en as un ? Attention, je les aime grandes, grosses, très jeunes et un peu bébêtes.
Instantanément, ils baissèrent la tête. Félix regarda les quatre fronts inclinés vers le sol, prêts à défendre chèrement leur peau. Il avait fait mouche.
- Bon, venons-en au fait. Vous êtes sortis plusieurs fois avec une mineure, Elisabeth Castay.
Le boxeur remua les épaules :
- Ca se peut, admit-il
- Moi, je te dis que c’est sûr. Sinon, tu m’aurais demandé qui est cette fille, hein ?
Quatre nez piquèrent vers le sol. Sale temps, les mecs. Ca se gâte sérieusement.
- On sait pas de quoi vous parlez, dit seulement Tony
Ils avaient opté pour le mutisme, par peur de l’ennemi invisible qui avance sans dire son nom.
Félix pianota légèrement sur la table.
- J’ai tout mon temps, les mecs. Vous et moi, on peut rester ici des jours. Sauf que moi, je pourrais sortir pisser, boire un coup, casser la croûte.
Le malien se rebiffa un peu :
- T’as pas le droit, mec
- Ici, j’ai tous les droits. Et ne m’appelle pas mec. Et ne me tutoie pas. T’es pas dans ton quartier ici, ni sur le port.
- - C’est du racisme, m’sieur, avança Rabah
- Me sers pas ta soupe, Rabah. Tout ça, c’est des histoires pour le bon peuple. Je vous le répète : j’ai tout mon temps.
Et Félix s’installa confortablement sur son siège, les mains croisées sur son ventre rebondi, l’air attentif et patient.
- Vous êtes dans un sacré pétrin, dit-il encore. Laissez-moi vous brosser le tableau. Vous sortez avec la belle-fille d’une femme qu’on retrouve rouée de coups dans la piscine de cette merveilleuse résidence à touristes où vous aimez tant venir rôder. Mieux que ça, vous avez attiré cette femme dans un piège.
Fred serra les dents et siffla :
- Salope, elle nous a balancés
- Ta gueule, murmura Rabah
- Mauvais choix, dit Félix. En l’état actuel des choses, je vous tiens tous les quatre plus la fille pour les assassins de Jeanne Molero.
Fred se leva comme si une main invisible l’avait éjecté de sa chaise. Il était blanc de peur.
- On l’a pas tuée, on vous le jure !
Il se tourna vers Rabah, rageur :
- Je te l’avais dit que cette fille c’était un sac à emmerdes, bordel !
Félix lui fit signe de se rasseoir. Le jeune homme obéit, les joues blêmes. Les autres étaient tassés sur leurs chaises, vacillants.
Le malien jeta à Félix un regard exorbité où le blanc luisait étrangement.
- C’est vrai, m’sieur. Pourquoi on aurait fait ça ?
- Parce que la fille vous l’a demandé. Elle vous a bien entraîné dans cette histoire de guet-apens
- Elle voulait seulement qu’on lui fasse peur, qu’on l’impressionne, quoi, dit Tony. Elle en avait marre d’avoir sa belle-mère sur le dos.
- Ca a pu mal tourné, dit Félix. Un geste en entraîne un autre. On se prend au jeu. Peut-être même que la fille a porté le premier coup, pourquoi pas ?
Rabah secoua sa tête luisante :
- Elle ne l’a pas touchée, dit-il
- Admettons, dit Félix, conciliant. Mais vous ?
- Nous non plus.
Félix posa ses mains à plat sur la table.
- On tourne en rond les mecs. Vous venez de me dire que la fille vous a « embauché » pour impressionner sa belle-mère. Alors quoi ? Vous vous y êtes pris comment ? Vous l’avez regardée dans le blanc des yeux, hein ?
- On l’a un peu serrée, admit Rabah et les trois autres s’affaissèrent un peu plus sur leurs sièges.
Félix fronça les sourcils.
- Serrée ? répéta-t-il
- On l’a poursuivie sous les arbres, reprit Fred. On a fait semblant, on l’a bousculée un peu. Mais c’est tout. elle s’est tirée vite fait, elle avait la trouille.
- De toute façon, ça s’est passé au moins deux jours avant qu’il lui arrive ce truc, ajouta Tony le mannequin
- - Invérifiable, mon garçon, lâcha Félix.
En disant cela, une parole de Pierre Garou lui revint en mémoire, au sujet des ecchymoses sur les avant-bras de Jeanne, vieilles de plusieurs jours.
- Bousculée comment ? demanda-t-il
- On l’a attrapée par les bras, dit Malik, les yeux toujours hors de la tête. On l’a secouée. Après, on l’a laissée se sauver. On vous jure.
- Arrête de jurer. Dans ta bouche ça fait sale, dit Félix


- Tu n’es pas convaincu ? demanda Sélim. Pourtant, tout est contre eux
Félix eut un geste d’impatience. La voix de Sélim lui parvenait de loin, déformée. Il imaginait son lieutenant debout au milieu des champs corréziens, dieu seul savait pourquoi.
Félix venait de prononcer la garde à vue des membres de la bande. Il avait ressenti le besoin d’appeler Sélim pour exprimer ses doutes à voix haute.
- Pas plus que ça, répondit-il sceptique. Ce sont des minables mais j’ai l’impression que ça ne va pas plus loin.
- Que comptes-tu faire ?
- Il faut que tu rappliques, Sélim. On va tout reprendre depuis le début.
- Je ne peux pas, Félix. Il se passe des trucs ici, Sofia a raison. Pas question que je la laisse seule
- Qu’est-ce qu’elle a au juste ta sœur pour que tu sois comme ça ?
- Laisse tomber, répondit Sélim d’un ton las. C’est intime, tu comprends ?
Félix réfléchissait. Les mots de son lieutenant venaient taquiner son instinct.
- T’es là Félix ?
- Ouais, je suis là. C’est exactement ça, intime. Tu te rappelles ce qu’a dit Garou ?
Sélim réfléchit moins de deux secondes :
- Ouais. Crime personnel
- Exact. Et surtout elle ne s’est pas défendue. C’est un crime intime.
- On a interrogé tout le monde, on a tout contrôlé. Tu penses que les quatre mecs n’y sont pour rien ?
- C’est ce que je crois. On fait fausse route, j’en suis sûr. On s’est égaré en chemin.
- Qu’est-ce que tu vas faire ? Félix, t’es là ? Félix ?
Mais Félix avait déjà raccroché, sa décision prise.




22    

Essoufflée d’avoir couru, en nage, elle doit s’y reprendre plusieurs fois avant d’ouvrir la porte de l’appartement. Sans même refermer derrière elle, elle fonce dans la chambre. Elle retourne son sac à main dans tous les sens. Tout échappe à ses mains désordonnées et se renverse sur le sol.
A genoux, elle fouille le fatras en quête du petit album photos qui ne la quitte jamais.
Enfin, elle l’a. Fébrile, elle tourne les vues plastifiées à toute allure. Elle ne s’attarde pas sur le visage rieur de son petit garçon.
Tout d’un coup, elle s’immobilise, prise d’un vide sidéral.
Elle détaille avidement la femme assise en tailleur sur le sable, le corps bruni par le soleil.
Le signe.
Il est là.


23

La brigade était une vraie fourmilière. Félix avait réquisitionné tous les flics présents pour repasser tout le dossier au peigne fin. Ils bossaient en faisant la gueule, se demandant pourquoi le vieil alcoolo s’obstinait sans rime ni raison. Mais pas un seul n’aurait osé affronter le capitaine Estevez.
Il s’était salement accroché avec Jean-Charles Lainé. Le patron estimait que les éléments à charge étaient suffisants pour déferrer les quatre voyous. La discussion avait été serrée. Félix n’avait rien lâché. A cause des ecchymoses. Ca, Lainé s’en foutait. Tout était contre eux comme l’avait souligné Sélim : leurs liens avec Elisabeth Castay, le guet-apens, leurs demis-aveux, l’absence d’alibi, leur casier plein comme un œuf.
N’empêche. Félix s’accrochait aux ecchymoses. Et les garçons s’accrochaient à leur version du fond de leur cage.
Finalement, le commissaire ne lui avait accordé que quelques heures. Après quoi, il déferrerait les suspects.
A présent, il finissait d’éplucher la déposition de Jean-Christophe Murat, le directeur obèse de la résidence du Golf qu’il avait rembarré lors de leur rencontre la nuit du crime quand Clémentine Morand déboula dans son bureau. Elle rabattit la porte si violemment que Félix sursauta sur son siège.
- J’ai failli avoir une attaque, merde ! grogna-t-il
Pas de doute, elle prenait confiance la fille qui portait un nom de fruit. Finalement, on allait peut-être en faire quelque chose dans la police.
- Excusez-moi, dit-elle penaude. Mais j’ai le chaînon manquant, capitaine
Félix se raidit :
- Je t’écoute
- La fille qui jouait au tennis avec Jeanne Molero, enfin Rachel Blanchet…
- Continue, pressa Félix. Il sentait que ses mâchoires se contractaient.
- Stéphanie Durieux dite « Fanny ». 26 ans. Mariée. Un enfant. Un mari patron d’une boîte informatique cotée en Bourse. Ils sont originaires des Vosges. Elle est prof d’arts martiaux.
Une lueur s’alluma dans les yeux de Félix. Morand se rapprocha du bureau, les joues empourprées comme si elle avait la fièvre :
- Et surtout, elle est née le 26 août 1980 à Plouvenez, Morbihan de Renaud Blanchet et Rachel Vandaele épouse Blanchet.
Félix se rejeta contre le dossier de son fauteuil
- Nom de Dieu, soupira-t-il



24

Les Durieux occupaient l’appartement 211, dans le bâtiment le plus reculé de la résidence, caché dans l’épaisseur des lauriers roses.
Félix Estevez et Clémentine Morand frappèrent à la porte vers 19h30. Presque immédiatement, une jeune femme leur ouvrit. Le léger short de toile et le débardeur rose qu’elle portait recouvraient un corps long et athlétique. Os et muscles dessinaient une étrange géographie mouvante sous la peau sans chair.
Un corps de combattante, souple et dur à la fois.
Une queue de cheval tirait en arrière ses cheveux blond foncé et dégageait un visage aux traits d’aquarelle, à peine esquissés. Elle posait sur les policiers des yeux immenses, couleur de brume.
- Fanny Durieux ? questionna Félix
- Oui
Ils présentèrent leurs cartes tricolores. La jeune femme y jeta un bref coup d’œil. Il enchaîna :
- Née Stéphanie Blanchet ?
Elle ne cilla pas. Elle semblait épuisée :
- Oui
La frimousse d’un petit garçon de cinq ans environ, aux traits ensoleillés, se glissa sous le bras de Fanny Durieux. Il fixa sur les deux policiers un regard sombre et sérieux. Félix s’efforça de ne pas y prêter attention.
- Je vais vous demander de nous suivre
Elle se contenta d’incliner la tête, tout en serrant son fils contre sa hanche.
- Fanny ? Qu’est-ce que c’est ?
Un homme venait d’apparaître derrière elle, les sourcils levés.
- Police Judiciaire, dit Clémentine. Votre épouse va devoir nous accompagner à nos bureaux.
- Pourquoi ?
Avant que l’un des deux policiers puisse répondre, Fanny Durieux leva une main rassurante vers son mari :
- Laisse. Je pensais qu’ils viendraient plus tôt.
- Comment ça ? Qu’est ce que tu veux dire ?
La jeune femme prenait déjà son sac. Durieux insista, les joues déjà pâles :
- Qu’est-ce qui se passe Fanny ?
Comme elle se taisait, front baissé au-dessus de son sac, il ordonna en lui prenant le bras :
- Fanny, parle-moi, bon Dieu !
L’incompréhension et la peur commençaient à faire des ravages chez l’homme. En désespoir de cause, il se tourna vers les policiers :
- Pourquoi vous l’emmenez ? J’ai le droit de savoir !
- Monsieur Durieux, laissez-nous faire notre travail. Nous vous parlerons plus tard, d’accord ? dit Félix sur le ton qu’on emploie avec les enfants récalcitrants.
Fanny Durieux posa une main sur la joue frémissante de son mari. Il avait les yeux attachés sur sa femme, comme aimanté.
- Occupe-toi de Julien. Fais-le dîner, OK ?
- Fanny, supplia-t-il d’une voix altérée, dis-moi…
Félix baissa les yeux. L’enfant était resté là, tout prêt de sa mère, une main serrée sur le tissu de son short. Sur son visage minuscule, les émotions défilaient comme de fins nuages poussés par le vent. Les paroles des adultes, les intonations de leurs voix soulevaient chez lui une angoisse profonde. Félix pouvait presque la sentir. Fanny Durieux aussi car elle murmura :
- Calme-toi. Tu lui fait peur.
Puis elle se tourna résolument vers les policiers :
- Allons-y. Tout de suite.


25

Tout était silencieux dans la salle d’interrogatoire. Félix et la stagiaire avaient accompli les formalités d’usage. Fanny Durieux était tranquille. Elle avait décliné son identité, répondu aux questions administratives. En dehors de ça, elle s’était tu. Elle avait juste réclamé un verre d’eau qu’un gardien de la paix lui avait apporté à la demande du capitaine.
Félix Estevez retardait le moment où il lui faudrait entendre les aveux de Fanny Durieux. Il savait d’avance qu’elle parlerait sans contrainte. Il savait aussi que ce serait moche.
Il ôta sa veste, la posa sur le dossier de sa chaise tout en jetant  un coup d’œil à la jeune femme maigre assise de l’autre côté de la table. Elle semblait absente. Elle dégageait quelque chose de pathétique qui lui serra le cœur. Et pourtant, elle n’était pas aussi inoffensive qu’elle le paraissait.
Il était temps de franchir le point de non-retour. Il prit une discrète inspiration et l’appela pour capter son attention :
- Madame Durieux ?
Elle lui tendit son regard gris comme si elle s’éveillait d’un songe. Sous la lumière peu flatteuse des néons, il vit pour la première fois les cernes gris, eux aussi, qui avaient creusé leur lit autour de ses yeux.
- Racontez-nous ce qui s’est passé, demanda-t-il simplement.
Elle mit si longtemps à se décider que Félix crut qu’elle n’avait pas entendu sa requête. Quand elle prit la parole, ce fut d’une voix lente et douloureuse comme si sa gorge la brûlait.
- Quand j’avais six ans, ma mère est partie. Sans un mot, sans rien emporter.
- Nous sommes au courant, dit Clémentine
Félix lui adressa un signe discret de la main qui lui signifiait de se taire pour le moment. La jeune femme avait besoin de parler.
- Du jour où c’est arrivé, mon père a vécu l’enfer. Un cauchemar éveillé, jour après jour. Il n’a pas cessé un seul instant de la chercher. Il a payé beaucoup de détectives privés qui ne lui ont jamais rien appris.
Elle s’arrêta, ferma à demi les yeux sur des souvenirs qui la déchirait. Elle se tordait doucement les mains, posées au creux de son ventre. Elle reprit avec effort :
- Parfois, il finissait par penser qu’elle n’était pas partie volontairement mais qu’on l’avait enlevée. C’était pire. Il se torturait avec des scénarios de viol, de supplices; il imaginait son corps pourrissant quelque part. Il la voyait en train de crier, de se débattre. Il en devenait fou.
Des larmes longues et régulières commencèrent à descendre sur les joues de la jeune femme en sillons brillants.
- Il pleurait, souvent, comme un enfant. La nuit surtout. Il ne dormait pas. Il marchait dans la maison en pleurant. Je l’écoutais.
- Pourquoi cet acharnement à la retrouver, pendant si longtemps ? Pour se venger ? questionna Félix
Elle redressa la tête, piquée au vif, la peau de son visage frémissait comme parcouru de vagues souterraines. Elle lui jeta un regard mauvais et cracha :
- Pour comprendre.
Il la considéra un instant. Il venait d’entrevoir la combattante, froide, tranchante, redoutable. Prête à mordre pour défendre un père obsessionnel.
- Que s’est-il passé le soir du meurtre ?
Elle essuya ses joues mouillées d’un revers de main…
*
Il fait bon sous les pins. Tout est calme. Elle a laissé son mari et son fils aller seuls au spectacle donné par les animateurs de la résidence. Elle n’a pas la tête à ça. Elle a besoin de réfléchir. Elle marche lentement. Ses pensées tournent en rond. Ce sont toujours les mêmes, comme un disque rayé. A la fin, elle a envie de hurler.
Près du mini-golf, au détour d’une allée, elle l’aperçoit devant elle. Elle a le même pas indolent que Fanny. Sans réfléchir, elle l’appelle d’une voix troublée :
- Rachel ?
La femme qui se fait appeler Jeanne Molero se retourne instantanément. Elle a l’air étonné en découvrant Fanny. Et tout de suite, elle dit quelque chose que celle-ci ne comprend pas :
- Ne me dis pas que toi aussi tu es gendarme !

….
*

Félix l’interrompit :
- Attendez. Comment avez-vous su qui elle était vraiment ?
Sous les yeux perplexes des deux policiers, elle releva son débardeur jusqu’au nombril. Sur la peau aux reflets de nacre, une marque de naissance dessinait une étoile de mer presque parfaite. Félix se rappela avoir vu la même sur le corps glacé de Jeanne Molero à la morgue de Toulon.
- Rachel avait la même, confirma Fanny Durieux. Un matin que nous jouions au tennis, elle a utilisé son tee-shirt pour s’éponger le front et là, j’ai vu la marque. C’est comme si j’avais reçu un violent coup de poing dans le cœur. Je suis rentrée à l’appartement en courant et j’ai regardé la seule photo que j’ai de ma mère, pour être sûre.
La jeune femme saisit son sac à mains et en sortit un petit album en plastique souple qu’elle leur tendit après l’avoir ouvert. Une Rachel Blanchet jeune, aux cheveux mi-longs, souriait à l’objectif. Elle était assise en tailleur sur le sable d’une plage. Sur son ventre, on voyait distinctement cette étrange marque qu’elle avait transmise à sa fille.
Félix repoussa l’album vers elle.
- Continuez, dit-il.
*

- Je suis Stéphanie. Ta fille.
Fanny entend son cœur qui s’affole. Elle est essoufflée d’avoir prononcé ces quelques mots.
Rachel ne bronche pas. La nuit noie son visage dans l’ ombre.
Fanny attend désespérément une réaction mais le temps s’étire entre elles deux sans que rien ne vienne le troubler.
- Tu ne dis rien ?
Fanny sent déjà qu’elle n’atteindra pas cette femme inconnue. Elle persiste pourtant :
- Papa est mort il y a deux ans. Sans savoir ce que tu étais devenue. Tu t’en fous, hein ? C’est ça ?
Rachel est immobile, aussi lisse que du marbre. Fanny s’entend gronder : ,
- Dis quelque chose…
Terrifiée, elle sent qu’une vague se lève en elle, elle vient la recouvrir en roulant son écume de haine. Dans sa tête, les pleurs anciens de son père sont comme autant de hurlements de vengeance. Elle agrippe Rachel aux épaules et supplie en la secouant :
- Dis quelque chose, dis quelque chose…
Rachel se laisse faire. Elle oppose son silence et sa tranquillité aux assauts de sa fille. Un mur. Fanny se heurte à un mur infranchissable.
Quand le premier coup part, elle sait qu’il est trop tard. Les yeux brouillés de larmes, elle frappe à l’aveuglette, de toute sa volonté, sauvagement. Elle sent sous ses poings, sous ses pieds, le corps consentant de Rachel qui plie un peu plus à chaque coup. Elle l’entend gémir un peu. Elle ne comprend pas l’obstination de sa mère à se taire. Cette manière de ne pas la reconnaître nourrit sa rage, encore et encore. C’est comme un vertige infini, une brûlure au fer qui lui couvre le corps d’une sueur aigre.
Et puis, avec un étrange soupir, le corps de Rachel s’effondre à ses pieds…
*

Fanny Durieux était presque recroquevillée sur sa chaise. Les deux policiers, muets d’horreur, ne voyaient d’elle que son front auréolé de cheveux blonds qui oscillait doucement.
Le visage défiguré de Rachel Blanchet passait devant les yeux de Félix Estevez. Il voyait les poings, les pieds de Fanny punissant la mère indigne dans la chaleur de la nuit, à l’abri des arbres. Il devinait qu’elle avait laissé parler toute la force qu’elle dissimulait dans ce corps aux muscles secs.
Tout compte fait, c’était le crime du hasard.
Il murmura, presque pour lui-même :
- Et vous l’avez jeté dans la piscine...
La jeune femme éclata en sanglots. Des spasmes violents soulevaient sa poitrine creuse. Gênés, les policiers écoutaient les longues plaintes d’animal effrayé qui sortaient de sa gorge.
Entre deux hoquets, elle hurla, levant vers eux des yeux de noyée :
- Elle me regardait comme une étrangère ! Elle n’a rien trouvé à me dire. Pas un mot.
Félix la contempla sans rien dire. Une âme triste. Une enfant perdue. Avec des larmes aussi grises que ses yeux. L’acharnement de Renaud Blanchet avait conduit sa fille entre les murs de la PJ plus sûrement que ne l’avait fait le départ de Rachel de son bled perdu.
Rachel Blanchet n’avait pas trouvé les mots mais elle avait laissé sa fille la tuer. Il se passerait maintenant un long moment avant que Julien, cinq ans, voie sa mère ailleurs que derrière des barreaux.
Beau gâchis.
Ecœuré, le capitaine Estevez sortit en trombe de la pièce avant de se mettre à chialer.

26

Il s’était paumé plusieurs fois en râlant tandis qu’il traversait le pays en diagonale. Ces étendues vides du cœur de la France le déprimaient sacrément. Fanny Durieux et ses yeux de brume ne le quittait pour ainsi dire pas.
Pour le coup, il s’était vraiment sauvé lorsque Jean-Charles Lainé avait montré sa figure empreinte d’une satisfaction indécente. Sur une impulsion, il avait appelé Sélim. Son lieutenant avait décroché à la première sonnerie.
- Je viens voir ce qui se passe, avait dit Félix simplement
Sélim n’avait pas répondu mais Félix avait eu l’impression de l’entendre sourire.
Il emprunta des routes solitaires, enfoncées sous le toit vert des arbres. Le pays, loin de l’exubérance du Var, lui semblait peu accueillant, voir hostile. Malgré la carte routière dépliée sur le siège passager et les explications de Sélim, il se goura à quelques encablures du hameau d’Andel-les-Anges.
Enfin, un panneau lui indiqua qu’il entrait dans le hameau. La petite maison de pierre de Sofia LaRocca se tenait à l’écart du village, posée au bord d’un chemin étroit.
Sélim l’attendait assis sur le petit muret qui bordait la maison.
- Je me suis paumé, dit Félix en contournant la voiture. Ce pays est encore plus chiant que celui de Jeanne.
- -Elle ne s’appelait pas Jeanne, dit Sélim
- M’en fous. Trop tard pour changer. Et puis tout est fini maintenant.
Sélim considéra la grosse tête fatiguée. Il lui trouva le cheveu plus rare que cinq ans auparavant lorsqu’un jeune lieutenant italo-arabe nommé LaRocca avait débarqué à la PJ de Fréjus. Choqué, il eut le sentiment de voir son capitaine pour la première fois.
- T’avais raison, dit-il. Cette femme, Rachel, n’était pas une oie blanche.
- Ouais, elle dissimulait un passé chargé. Avouer ça à sa fille, tu te rend compte ? Trafics, vols, activités mafieuses, meurtre. C’est pas joli. C’est même carrément inavouable Pour taire cette vérité-là, il lui aurait fallu en inventer une autre, un peu plus reluisante. Mais rien qui puisse justifier qu’on prend la fuite en laissant tout derrière soi ? Sans ces deux types, elle aurait peut-être fini dans la peau d’une employée de l’Etat Civil, avec sa fille auprès d’elle.
Sélim baissa le front, lourd de chagrin. Sans Youssef et sa bande, Sofia ne serait pas une morte-vivante aujourd’hui.
- Qu’est-ce qu’elle a fait des diamants à ton avis ?
- Elle les a largués en route. En tout cas, c’est ce que j’aurais fait. Trop dangereux, impossible à refourguer sans se faire pincer par les informateurs des deux siciliens.
- Elle aurait du rentrer en France, tout simplement, sans se fourrer dans ce guêpier.
Félix fit la moue :
- On ne quitte pas comme ça une telle organisation, en sachant autant de choses. C’est à la vie à la mort dans ce milieu. Ils ne prennent pas le risque que leurs employés deviennent des repentis.
Ils firent silence quelques secondes puis Félix ajouta en manière de conclusion :
- T’as bien fait de te tirer, c’était pas beau à voir.
Tout en parlant, ils avaient remonté l’allée qui menait à la maison. Une jeune femme se présenta sur le pas de la porte. Sélim vint tout de suite se placer à sa hauteur.
- Ma sœur, dit-il seulement, l’air un peu contraint
- Elle est plus jolie que toi, dit Félix en tendant la main à Sofia.
Elle ne bougea pas, ne tendit pas la main en retour. Elle se tenait en retrait, sur ses gardes. Sélim pensa qu’il faudrait qu’il explique vite à Félix à quel point elle redoutait les inconnus, un peu comme ces chats sauvages qu’on met longtemps à faire venir en les attirant avec une soucoupe de lait. Que l’inconnu soit un flic qui accompagnait son frère ne changeait rien.
Félix se sentit mal à l’aise. Sofia LaRocca le regardait comme si elle savait tout et il eut honte de ce qu’il montrait. Car il voyait bien que cette môme aux yeux tristes portait une misère encore plus grande que la sienne. Elle ressemblait étonnamment à son frère, le visage en moins ombrageux. Mais ce qui le stupéfia, c’était la longueur de la natte brune que la jeune femme avait ramenée sur son épaule. A quelques centimètres près, elle balayait le sol.
Elle se détourna et rentra dans la maison.
- Pourquoi sa natte est-elle aussi longue ? chuchota Félix
Sélim se contracta :
- Cherche pas. C’est un symbole.
- C’est un truc religieux ?
Sélim leva les yeux au ciel :
- Non. Cherche pas, je te dis.
Puis, il ajouta :
- Sa natte, c’est l’histoire de sa vie.



- Raconte, intima Félix
Ils s’étaient installés dans le petit jardin, derrière la maison. Il s’ouvrait sur les champs et les bois à l’horizon. Félix s’avisa de l’isolement du lieu. Pas une baraque à la ronde même s’il distinguait les toits du hameau à sa droite. Il comprenait maintenant que Sélim était inquiet pour cette petite sœur qui n’avait pas encore dit un mot. Bizarre pour une jeune femme cette idée de vivre à part même s’il avait déjà bien percuté à la manière dont son lieutenant volait au secours de sa frangine que tout n’allait pas dans le meilleur des mondes pour Sofia LaRocca. Rêveur, il songea qu’il avait croisé ces derniers jours beucoup de femmes déconcertantes : Jeanne la morte, Nathalie, Fanny, Elisabeth, Fiona et maintenant Sofia. Clémentine, elle aussi avait traverséson espace en y laissant son empreinte.
Il étala ses jambes devant lui. Sur la table du jardin, Sofia avait silencieusement posé du café et des croissants. C’est vrai qu’il n’était que neuf heures du matin. L’envie d’un verre vint le taquiner. Il la repoussa vite fait. Pas de ça, ici. Respect pour la gosse. Il faudrait se retenir.
- D’après ce qu’elle m’a dit, fit Sélim en montrant du menton Sofia qui nourrissait un chat au fond du jardin, l’histoire a commencé il y a trois mois environ. Un matin, elle a découvert ses massifs de fleurs piétinés. Elle a alors pensé qu’un animal avait sauté la clôture pendant la nuit. Par ici, ça arrive encore. Biche, chevreuil, renard, avec les champs et les bois tout à côté, ça ne serait pas la première fois d’après elle. Elle n’y a pas prêté plus d’attention que ça sur le moment.
Sofia revenait vers eux à travers la pelouse. Sa natte se balançait au rythme de ses pas, effleurant les brins d’herbe. Félix essaya d’imaginer ses cheveux défaits. Ca devait être quelque chose. Elle prit un siège et s’installa un peu en retrait.
- Plus tard, la fenêtre de sa cuisine a été brisée par une pierre en pleine nuit. Le caillou a atterri dans l’évier.
Il gronda en regardant Sofia de travers :
- Cette folle a mis cet épisode sur le compte de jeunes désœuvrés qui seraient passés par-là. Sauf que c’est allé plus loin. Elle a eu des visiteurs, certaines nuits.
- C’est-à-dire ?
- Des bruits de pas, des frottements. Heureusement que le chien était là pour monter la garde. Et puis un matin justement..,
Sélim se tut, hésitant. Il observait Sofia. Il avait l’air de se demander s’il devait poursuivre.
- Continue, dit Félix
- Elle a trouvé son chien éviscéré sur son paillasson, dit Sélim très vite.
Félix jeta un œil à Sofia, impassible devant eux. Elle avait du cran la frangine de ne pas avoir pris la tangente.
- Et puis, ce régime de terreur est monté d’un cran depuis une semaine, reprit Sélim. Plusieurs habitants ont découvert certains de leurs animaux sacrifiés en se levant le matin. Chats empalés, poules clouées sur les portes, une vache a même été empoisonnée, enfin je te passe la liste complète. Et ce n’est pas tout.
- Montre-lui, dit-il à Sofia
La jeune femme se leva, sortit plusieurs feuillets repliés de la poche arrière de son jean et les tendit à Félix.
- C’est ce que les gens d’ici trouvent épinglé sur le corps mutilé de leurs animaux, dit Sélim. Et Sofia a droit à un double dans sa boite aux lettres, sympathique non ?
Félix parcourut rapidement les feuillets l’un après l’autre. Quelques lignes à chaque fois, sorties d’un ordinateur.
- Les corbeaux ne sont plus ce qu’ils étaient, dit-il. Fini la colle et les ciseaux.
- Police Arial 14, annonça Sélim. 99% des ordinateurs en sont équipés. Pas d’empreinte, papier ultra ordinaire.
Les textes étaient courts, incisifs, lourds de menaces. L’étrangère doit quitter le pays, vite. Aujourd’hui ton chien, demain ton bétail, après ta femme peut-être, qui sait ?
Elle n’a rien à faire ici, chaque jour qui passe, quelqu’un trépasse.
Cela continuait ainsi sur une dizaine de feuillets. Félix releva les yeux et regarda tour à tour le frère et la sœur.
- Pourquoi cet acharnement ? Vous avez une idée ?
Sélim haussa les épaules :
- Je n’en sais rien. Sofia est arrivée ici quand le précédent instituteur a pris sa retraite il y a cinq ans. Elle n’a pas d’ennui, avec personne. Tout allait bien jusqu’à ces trois derniers mois.
- Il n’est survenu rien de nouveau dans le coin ? insista Félix
Sofia secoua la tête.
- Non, dit-elle s’exprimant pour la première fois.
Sélim se pencha vers Félix, les yeux sombres, les mains serrées l’une contre l’autre.
- Félix, toute cette histoire est en train d’enflammer les esprits. C’est une cabale. Les gens commencent à lui tourner le dos. Ils ont peur, la haine progresse. Le message du corbeau est sans ambiguïté : si elle ne débarrasse pas le plancher, il promet que ça ira de mal en pis. La communauté lui devra tous ses ennuis. On est encore en milieu rural ici. Au lieu de lutter contre le corbeau, ils vont s’en prendre à elle, tu comprends ?
Il se rejeta contre le dossier de sa chaise.
- D’ailleurs, la police rurale n’a pas encore levé le petit doigt. Je ne sais pas si elle est dépassée ou indifférente.
- C’est quoi ça, la police rurale ?
- Les gardes champêtres du XXI ème siècle
- Ah ! Rien que ça !
Sofia se cabra sous le ton désinvolte de Félix :
- Ils sont bien utiles dans nos coins reculés. Ils maintiennent des liens.
- Alors, s’ils maintiennent du lien, c’est bien. Mais quand il se passe des choses bizarres, la vraie police ça sert encore pas vrai ?
Sofia se leva en replaçant sa natte sur son épaule :
- Il est un peu pénible ton patron, dit-elle à Sélim et elle disparut dans la maison.
Sélim souriait, goguenard devant l’air penaud de Félix.
- Elle est tranchante, ta sœur.
- Elle n’a pas le choix si elle veut survivre. Tu sais les gens d’ici ne se posent pas de questions sur les motivations du corbeau. Ils en sont plutôt à se demander ce qu’elle a bien pu faire pour déclencher une telle colère. Elle commence à en baver sérieusement. Depuis deux jours, je ne l’ai pas quittée, je pose des verrous partout. Elle a la trouille. Je ne donne pas longtemps avant qu’elle ne se fasse agresser d’une manière ou d’une autre.
Félix se mit debout en se palpant le ventre.
- On ne va pas attendre que ce jour-là arrive. Si on allait rendre visite aux gardes-champêtres qui font du lien, pour commencer ?


27

Ils marchèrent au bord de la route, le long des talus en herbe jusqu’au hameau. Ils débouchèrent sur une place déserte où se dressait une fontaine de pierre moussue qui crachait un filet d’eau.
- Il y a foule, dit Sélim
Le bureau de la police rurale était blotti entre le bâtiment étroit de la mairie et le café-épicerie-dépôt de pain. Une affichette scotchée sur la porte indiquait : je serais de retour vers 12 heures.
- On ne sait même pas où le trouver, dit Sélim
Une vieille femme qui tirait un cabas à roulettes s’arrêta à leur hauteur :
- A cette heure-là, il inspecte les chemins forestiers.
Elle les regarda en plissant les yeux :
- Vous n’êtes pas d’ici, vous ?
- Comment on fait pour le rejoindre ? demanda Félix
La vieille femme agita le bras vers la sortie du hameau :
- Les bois, c’est par-là. Après, des chemins forestiers, il y en a quelque-uns. Mais vous n’êtes pas d’ici, vous ?
Ils laissèrent la commère indécise sur place, son cabas dans une main et prirent la direction qu’elle avait indiquée. Il y avait un bout de chemin à travers la campagne et Félix commençait à regretter d’être parti à pied de chez Sofia. Sélim lui, marchait à longues enjambées souples et pressées. Félix le sentait tendu et nerveux, un peu limite à vrai dire. Il se faisait du souci pour sa sœur. Il avait raison. Le pays était gangrené par les agissements inquiétants d’une sale bête.
Il remonta ses manches de chemise. Il était sur le point de trouver le trajet interminable lorsqu’ils entrèrent enfin dans les bois par un chemin forestier normalement fermé par une chaîne tendue entre deux poteaux de bois. La chaîne était abaissée.
- Notre bonhomme a du passé par-là, dit Félix.
Ils s’enfoncèrent dans la lumière verte que le soleil diffusait sous le couvert des arbres. Il faisait bon, presque frais là-dessous. Le Kangoo bleu et blanc de la police rurale, frappé du blason de la commune d’Andel-les-Anges était garé un peu plus loin, sur le bas côté.
Ils marchèrent encore sur quelques dizaines de mètres avant de s’arrêter. Des sentiers s’évadaient sous les arbres de part et d’autre du chemin.
- Il vaudrait mieux l’attendre près de sa voiture, proposa Sélim. Il a pu prendre n’importe laquelle de ces allées.
L’idée plaisait bien à Félix que la marche en forêt emmerdait profondément.
Une voix les interpella :
- Bonjour, messieurs. Je peux vous aider ?
Ils se retournèrent. Un homme en tenue bleue de policier venait tranquillement vers eux. L’homme avait un grand corps large et mou qui semblait difficile à déplacer.
- Ah ! dit-il à Sélim quand il fut tout près, vous êtes le frère de l’institutrice.
Il leur tendit la main :
- Aurélien Delorme, enchanté.
- Vous êtes bien renseigné, dit Sélim
Aurélien Delorme eut un sourire sous la moustache épaisse qui recouvrait ses lèvres et retombait jusqu’au bas de son menton. Félix trouva qu’elle lui donnait un air à la fois triste et négligé.
- Le téléphone arabe, vous connaissez ? dit Delorme
Et il leva la main en signe d’excuse en comprenant sa bévue.
- C’est idiot, murmura-t-il, en tripotant les jumelles qu’il avait autour du cou.
- Vous observez quoi ? demanda Félix
- Les braconniers surtout, ils sont nombreux. Nos bois sont riches en gibier alors évidemment ça attire. Et puis rien de tel qu’une bonne paire de jumelles pour voir loin et précis, hein ?
- Certainement, dit Félix souriant. Est-ce qu’elles vous ont appris quelque chose sur le corbeau qui mutile les animaux du coin et terrorise Sofia ?
L’homme prit le temps de ranger ses jumelles dans l’étui qu’il portait à la ceinture avant de répondre :
- Rien, hélas. Pourtant, je passe du temps dehors, croyez-moi.
- Il serait peut-être temps de prévenir la police, non ? dit Sélim, un peu sec devant la placidité de son interlocuteur.
Aurélien Delorme porta un regard indécis sur le lieutenant :
- Comme vous y allez, dit-il en lissant sa moustache. Pour quelques animaux morts et du verre brisé ?
- Et des lettres de menace, ajouta Félix
- En effet. Mais entre vous et moi, la police a d’autres chats à fouetter que des histoires de corbeau en rase campagne, pas vrai ? Et puis n’oubliez tout de même pas que j’ai aussi des compétences en matière de police judiciaire.
Le policier rural dansait d’un pied sur l’autre, à moitié à l’aise, comme s’il ne croyait pas vraiment à ce qu’il disait. Félix le devinait un peu sur la réserve mais il ne sentait rien remuer de mauvais au fond de l’homme. Ils avaient affaire à un type doté d’une intelligence un peu courte, tendre. Il manquait de discernement et de hauteur de vue. Il ne s’affolait pas facilement. Avec ça, la campagne était bien gardée. Il repensa aux paroles de Sofia et se demanda quelle sorte de lien ce type-là pouvait bien aider à maintenir.
- Ecoutez, reprit Delorme, je ne dis pas qu’il n’y a pas de quoi se faire du mouron mais de là à alerter les forces de police. Quelqu’un se livre à des jeux cruels et stupides, ça je suis d’accord. Il finira par se lasser ou bien je lui mettrais la main dessus.
Il remonta sa ceinture autour de son ventre large.
- C’est même plutôt comme ça que ça va se passer. Je vais le pincer, dit-il d’un ton ferme qui sonna faux aux oreilles de Félix.
Soudain, les fougères bougèrent à côté d’eux et un homme maigre, hirsute et barbu, en tenue militaire sale, des brins d’herbe dans les cheveux, en émergea d’un coup. Il les considéra un instant, l’air surpris avant de les saluer d’une inclinaison du front et de s’éloigner.
- Qui est-ce ? interrogea Sélim
- C’est Rémy Courtepointe. Moitié clodo, moitié braconnier, un peu ermite. C’est peut-être pour ça qu’il aime faire la causette avec votre sœur.
- Avec ma sœur ? fit Sélim étonné à l’idée de cet épouvantail conversant avec Sofia.
- Bon, c’est beaucoup dire mais elle est bien une des rares qu’il tolère et qu’il approche. Il n’a pas toujours été comme ça. Pendant son service militaire, il y a bien trente ans de cela, il a eu un accident avec sa moto alors qu’il rentrait à la caserne après une permission. Il a été trépané. Après, il a passé plusieurs mois en hôpital psychiatrique. Depuis, il lui manque une case. Il n’est pas très avenant mais ce n’est pas un méchant bougre, il rend des services, il jardine pour les autres. Il fait partie du paysage.
Pendant quelques secondes, ils regardèrent tous les trois la silhouette de Rémy Courtepointe qui s’en allait sur le chemin. Sélim n’en revenait pas que Sofia se laisse amadouer par un marginal à moitié dingue.
- Ne vous en faites pas pour Sofia, je veille au grain, affirma Delorme avec un clin d’œil qu’il voulait rassurant et qui donna à Sélim l’envie de le gifler. Je vous ramène ?
Les deux flics varois acceptèrent, soulagés de ne pas faire à pied le chemin en sens inverse.
Aurélien Delorme les déposa sur la place, devant le café-épicerie et les quitta sur un léger signe de la main.
- Difficile de tirer quelque chose de ce type-là, conclut Sélim, contrarié
- Ouais, je ne le trouve pas bien empressé.
- Tu crois qu’il cache quelque chose ?
- C’est à voir.
- -Qu’est-ce qu’on fait ? On appelle les collègues de Tulle ?
- Hum..Mieux vaut rester discrets. Tu sais qu’on est comme des chiens nous les flics : on aime pas que d’autres viennent pisser sur notre territoire. Les collègues risqueraient de mal le prendre et de mettre le boss au courant qu’on fouine en dehors de notre juridiction.
Il jeta un regard vers le café :
- Viens, dit-il, il y a toujours à glaner du côté des bistrots. Ca m’étonnerait que celui-là fasse exception.

28

Le café-tabac-presse-épicerie-dépôt de pain d’Andel-les-Anges était étriqué et bas de plafond. Les lieux avaient manifestement beaucoup vécu. Félix trouva qu’ils sentaient l’ennui et une vague odeur de moisi.
Du côté de l’épicerie, il nota qu’il y avait un peu de bazar dans les étagères poussiéreuses.
Derrière un comptoir riquiqui, un grand type bâti en force, le front haut et découvert, d’une cinquantaine d’années, le torchon à l’épaule, essuyait quelques verres. Sélim et Félix s’installèrent au coude à coude et demandèrent deux bières.
- Vous êtes le frère de Sofia, affirma le cafetier en posant les verres devant eux.
- Décidément, les nouvelles vont vite, grogna Sélim.
- Ca fait quand même deux jours que vous êtes là, reprit l’homme sur un ton de presque reproche et il alla porter un plateau garni de ballons de rouge aux vieux qui disputaient une partie de dames à une table près de la fenêtre tout en jetant un œil aux deux étrangers.
Sélim se tourna vers Félix, mécontent :
- Je ne sais pas comment ils font dans ces patelins pour tout savoir sans rien demander.
- Et vous êtes flics, laissa tomber le cafetier de retour derrière son comptoir.
Devant la tête que faisaient les deux policiers, il se marra franchement :
- Ca, c’est moi qui l’aie deviné, dit-il en leur tendant la main : Damien Ferran.
Il prit un air grave et sérieux pour dire un ton plus bas :
- Autant que vous le sachiez tout de suite, j’ai fait quinze ans de prison. Je suis sorti il y a dix-huit mois et depuis un an je fais tourner cette boutique.
Il eut un gros rire en passant son torchon sur le formica usé du comptoir :
- Je me suis rangé des voitures comme vous dites, vous autres !
- Vous êtes tombé pour quoi ? interrogea Félix toujours curieux de savoir à qui il avait affaire.
L’homme éluda la question d’un revers de main :
- Un sale truc dont je ne suis pas fier. Mais c’est du passé. J’ai payé pour ça.
Félix n’insista pas. Après tout, Ferran avait acquis le droit de se taire.
- Vous êtes là pour le salopard qui met le pays à l’envers ?
- Gagné, acquiesça Sélim
Ferran soupira. Les deux mains fermement posées sur le comptoir, il semblait désemparé.
- Je ne vois pas qui pourrait vouloir du mal à Sofia, vraiment. C’est une chic fille, gentille et discrète. Elle est comme un oiseau effarouché.
Un des vieux leva un œil et maugréa :
- Un oiseau de malheur, oui
Sélim se retourna d’un bloc, énervé déjà. Félix le retint par le bras.
- Tout doux, petit, murmura-t-il. On est pas chez nous, ici
- Elle tient le coup ? reprit Ferran tout en jetant un regard menaçant au vieil homme
Sélim hocha la tête.
- Pour l’instant, oui.
- Vous avez rencontré Aurélien Delorme à ce que j’ai vu tout à l’heure ?
- Vous avez bien vu, dit Félix. C’est quel genre votre policier des campagnes ?
Ferran renifla, les yeux baissés :
- Brave gars, dit-il d’une voix plate.
Les deux flics n’ajoutèrent rien. Le message était clair. Il ne faudrait guère compter sur l’appui du policier rural.
Félix se pencha un peu vers Damien Ferran pour capter son regard et pousser son avantage puisque le cafetier, épicier, libraire et ancien détenu paraissait bien disposé pour la conversation.
- Vous avez bien une idée sur ce qui se passe ici, non ? Quelqu’un ne se met pas ainsi après la peau d’une jeune femme un beau matin, par ennui ou par désœuvrement, vous êtes d’accord ? Il y a forcément une raison, peu importe laquelle. Un fait nouveau, dans le coin, ces derniers temps ?
Ferran réfléchit quelques instants puis fit la moue.
- Non, je ne vois rien.
Et puis, il eut l’air embarrassé. Félix lui tapota le coude :
- Vous pensez à quelque chose ? On vous écoute
Damien Ferran passait interminablement son torchon sur le comptoir. Il avait la tête d’un homme qui pèse le pour et le contre avant de trahir quelqu’un. Les deux flics ne le quittaient pas des yeux. Il finit par murmurer, réticent :
- Il y a bien Simon…
Et il se tut.
- Ben quoi, Simon ? le pressa Sélim
- Disons que Simon, notre docteur, ben, il a un sérieux béguin pour elle, quoi.
Un des vieux, le même que tout à l’heure, ricana :
- Ca c’est sûr ! Il a l’amour du diable, le gars !
Félix n’eut pas le temps de retenir Sélim qu’il était déjà sur l’homme. D’une chiquenaude, il lui renversa sa casquette et l’attrapa par le col :
- Dis le vieux, lui cria-t-il à la figure, qu’est-ce qu’elle t’a fait à toi Sofia, hein ?
Damien Ferran fut plus rapide que Félix. Il posa une main apaisante sur l’épaule du lieutenant déchaîné.
- Laissez tomber, dit-il gentiment. Ca ne vaut pas le coup.
Il l’entraîna en douceur vers le comptoir sous le regard pétrifié des vieillards et Ferran reprit son torchon comme si de rien n’était.
- Vous savez, ici, c’est petit, dit-il en rapprochant son pouce et son index. Deux cent âmes, à peine. C’est pas l’amérique, croyez-moi ! Je l’ai assez sillonnée pour le savoir. Aux alentours, vous ne trouverez que des vieux, pour la plupart, des têtes dures d’agriculteurs. Ils ne cherchent pas à comprendre. On tue leurs bêtes, on les menace, on les terrorise dans l’ombre. Point barre. Il ne faut pas leur en tenir rigueur.
- C’est vrai quoi, intervint un des autres vieux, le menton frémissant et les yeux durs. C’est plus vivable. Va bien falloir que ça cesse, d’une manière ou d’une autre.
- La ferme, Auguste, répliqua Ferran, brutal.
- On peut le trouver où Simon ? demanda Félix
- A la sortie du hameau, un ancien corps de ferme au bout d’un chemin, qui croise la départementale. Son cabinet médical est indiqué.
Sélim et Félix finirent leurs bières et s’apprêtèrent à partir.
- Ne vous dérangez pas aujourd’hui, les prévint Ferran. C’est jour de consultation à l’hôpital de Tulle pour lui.

29

Sélim passa une partie de la journée rivé à son ordinateur portable.
Pendant ce temps-là, Félix tourna dans le jardin et visita la maison sans vergogne, ouvrant toutes les portes sauf celle de la chambre de Sofia. La sœur de Sélim avait des goûts simples, un peu monacal : des meubles en bois brut, de facture ancienne, quelques tapis, des plantes vertes un peu partout dans lesquelles Félix se cognait systématiquement.
Elle avait mis en évidence un magnifique jeu d’échecs aux pièces de bois lustrées sur la table basse du salon qui arrracha le cœur du vieux capitaine.
Il se détourna et remonta par l’escalier étroit dans le grenier aménagé en chambre d’amis. Félix aimait déjà bien cet espace dont le plancher usé craquait sous ses pas. Les poutres entrecroisées filaient tout le long de la toiture. Ca donnait une belle superficie d’un seul tenant et du coup les deux lits avaient pu être disposés à bonne distance l’un de l’autre. Par les lucarnes, Félix apercevait les champs et les bois.
Dans son coin, Sélim leva la tête à l’entrée de Félix. Il était assis en tailleur sur son lit, l’écran de son ordinateur posé sur ses genoux repliés.
- Tu tombes bien, dit-il
Félix tira une chaise à lui et étendit ses jambes devant lui.
- Ah oui ? Vas-y, je t’écoute.
- J’ai vérifié le pedigree de Ferran. Il a été condamné à quinze ans d’emprisonnement pour le hold-up sanglant d’une agence de la Société Générale, Place d’Italie. Ils étaient quatre. Une cliente de la banque et un employé ont été salement blessés, un agent de sécurité est mort. Un carnage.
- Il a tiré ?
- Non. D’ailleurs, il a écopé moins que les trois autres qui sont toujours à l’ombre.
- Je comprends qu’il ne veuille pas s’étendre sur le sujet.
Sélim referma son ordinateur et le posa à côté de lui.
- Quant à Delorme et ce marginal, Courtepointe, rien à signaler.
Les deux hommes restèrent silencieux quelques instants, perdus dans leurs pensées. Puis, Félix dit :
- Elle est où ta sœur ?
- Dans sa chambre sûrement.
- C’est moi qui la dérange ? s’inquiéta félix
- Penses-tu. Elle est comme les souris, elle se cache dans son trou.
Sélim déplia ses grandes jambes et s’assit au bord de son lit, le visage soucieux.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? murmura-t-il. Qu’est-ce qu’il veut ce détraqué ?
Félix se passa la main sur le ventre comme il le faisait souvent.
- Il poursuit un but précis, dit-il
- Oui, mais lequel ? Pourquoi Sofia ?
- C’est ce que j’aimerais bien savoir. Il veut l’obliger à partir. Reste à savoir pourquoi. Tu as parlé à ta sœur de Simon, l’amoureux transi ?
Sélim secoua la tête :
- Non. Je veux l’emmerder le moins possible.
- Comme tu veux. On ira rendre une visite dès demain à notre médecin de campagne, histoire de se rendre compte par nous-mêmes.

30

Il franchit les ronces qui séparaient le chemin défoncé des limites de la ferme de ce connard de Marceau, à l’endroit où elles étaient les plus clairsemées.
Il regarda autour de lui et écouta les bruits un petit moment, la tête penchée. La nuit était un peu claire à son goût mais ça il n’y pouvait pas grand-chose.
Il palpa le couteau de chasse rangé dans l’étui de cuir à sa ceinture, s’assura que la cagoule en soie noire était correctement descendue sur son visage.
Il n’avait pas le droit à l’erreur. Maintenant moins que jamais avec les deux fouineurs qui venaient de débarquer avec leurs plaques et leurs flingues au côté.
L’espace d’un instant, l’idée l’effleura de tout laisser tomber. Mais il avait franchi un cap. Il prenait goût à ces expéditions sauvages. Il aimait la peur qu’il voyait le lendemain dans leurs yeux. Au fond, il les détestait tous. De vrais dégénérés. Déjà, quand il était gosse, il leur trouvait des traits bizarrement assemblés, un esprit étriqué. Il n’y avait qu’à voir cette pourriture de Marceau, avec ses yeux décalés et son obsession pour le fric et la terre. Putain, sa ferme était tellement étendue qu’elle occupait un tiers d’Andel-les-Anges. Il avait prospéré à tel point qu’il était plus gras que ses cochons.
Bon enfin, même si ça lui faisait plaisir de s’attaquer à ce gros lard, ce n’était pas pour rétablir une justice. Il ricana sous sa cagoule. Robin des Bois pouvait rester couché. Il ne poursuivait pas le même but. Il avait attendu, ruminé depuis si longtemps qu’il n’était pas question de reculer.
- ca passe ou ça casse, murmura-t-il. Ca passe ou ça casse.
A l’affût, il traversa le champs en plusieurs temps, courbé vers le sol. Même la nuit, il fallait être prudent ; à la campagne il y avait toujours des yeux qui traînaient. Ils étaient tous des insectes sous des microscopes. Ca n’avait pas l’air de gêner grand monde de vivre sous le regard des autres par ici. Lui, il avait envie de hurler à mort. Il avait hâte de se tirer de ce guêpier.
Tout en courant vers le bâtiment de la bergerie, il tira des plans sur la comète ainsi qu’il le faisait régulièrement pour tromper son impatience et l’ennui des jours. Il faisait et défaisait des projets au kilomètre jusqu’à devenir dingue.
Il se plaça devant la petite porte de côté et souleva sa cagoule pour reprendre son souffle dans l’air frais de la nuit. Il tendit l’oreille. Tout était calme à l’intérieur. Il y avait beau temps que Marceau, ses brebis, ses cochons, ses vaches et tout le toutim était couché.
Il allait aborder le plus délicat : entrer sans que les brebis ouvrent leurs gueules.
A tâtons, il explora la serrure de la porte, un truc simple qui le fit sourire. En moins de deux minutes, il tira la porte à lui, dans le plus grand silence, se glissa à l’intérieur de la bergerie et referma derrière lui.
Il resta calme, captant les respirations régulières des bêtes. Et puis, avec d’infinies précautions, il passa autour de sa tête une minuscule lampe de randonneur.
Dans son faisceau, il prit des bêtes aux yeux clos, sagement allongées dans leurs enclos.
Satisfait, il ouvrit son étui et sortit sans bruit son couteau de chasse.


31

Le lendemain matin de bonne heure, munis des quelques indications fournies par Ferran, Sélim et Félix se rendirent sans difficulté le cabinet médical, installé dans un ancien corps de ferme joliment restauré.
Ils se garèrent dans la cour pavée, sous les fenêtres de la salle d’attente.
- Personne, dit Félix, tant mieux
Ils firent une halte devant la plaque apposée à l’entrée du cabinet, surpris. Elle précisait Simon Delorme, médecin généraliste.
- Ca ne peut pas être une coïncidence, dit Sélim
- Le gros Aurélien pourrait bien être un cachottier.
Une sonnette tinta quelque part à leur entrée dans la salle d’attente. Moins de cinq minutes plus tard, un jeune homme en jean et polo ouvrit une porte intérieure et les invita à le suivre.
Les deux hommes se posèrent devant le bureau du médecin. Félix se demanda comment ce garçon au visage encore pris dans les rondeurs floues de l’adolescence pouvait déjà être médecin ? Il avait du mal à le croire. En y regardant de près, il constatait un petit air de famille avec Aurélien Delorme. Il portait des lunettes rondes, un peu étroites pour son visage. Il sourit gentiment :
- Comme je ne vous ai encore croisé nulle part dans le pays, je suppose que vous êtes les amis de Sofia.
Au moment même où il prononçait le prénom de la sœur de Sélim, Félix sut que Simon Delorme n’avait rien à voir avec tout le micmac qui régnait dans le coin. Il le disait en rougissant un peu, comme un homme secrètement amoureux. Et puis, inexplicablement, ce garçon, lui avait inspiré une sympathie immédiate.
- Je suis son frère, confirma Sélim
- Oui, bien sûr, opina Simon Delorme, il y a une grande ressemblance.
- Vous êtes le fils d’Aurélien Delorme ? demanda Félix
- Oui. Vous l’avez rencontré ?
- Nous avons eu une discussion, hier.
Simon Delorme avança le menton, un peu réprobateur :
- Il ne prend pas suffisamment au sérieux ce qui arrive, dit-il
Félix songea qu’ils étaient au moins trois à le penser.
- C’est aussi notre sentiment, acquiesça Sélim. On nous a parlé de vous au village.
Le médecin remonta ses lunettes sur son nez, un peu irrité.
- Je m’en doute. J’ai toute confiance dans les commérages sinon vous ne seriez pas ici, n’est-ce pas ? Et que vous a-t-on dit ?
Sélim haussa les épaules, fataliste :
- Que Sofia aurait repoussé vos avances
Simon Delorme rougit jusqu’à la racine de ses fins cheveux blonds. Mais contre toute attente, il se rebella :
- Et vous en déduisez quoi ? Que je veux me venger ? Et que pour cela j’aurais monté cette incroyable machine à déstabiliser ? Vous croyez que je commettrais des horreurs pareilles ? Vous êtes malades ?
Le souffle court, il poussa un grand soupir et se calma. Il les regarda vite et détourna les yeux.
- Excusez-moi mais l’idée que quiconque puisse penser que je veux du mal à Sofia me rend fou. C’est terrible de s’apercevoir que les faits les plus intimes ne peuvent rester secrets.
Il releva la tête comme pour les défier :
- C’est vrai, je suis très attaché à Sofia. C’est également vrai que je l’ai invitée à sortir à plusieurs reprises. Elle a refusé à chaque fois.
- D’après vous, qui la harcèle et pourquoi ?
Simon écarta les bras en signe d’impuissance :
- Aucune idée. J’y ai bien réfléchi, croyez-moi.
- On a croisé ce type, Rémy Courtepointe, dans les bois, avança Sélim
Tout de suite, le médecin leva une main pour couper court.
- Rémy, il est inoffensif, même s’il donne l’impression du contraire. Il me laisse le soigner, quelquefois. Je suis persuadé qu’il veille sur votre sœur du coin de l’œil. Il l’aime bien.
Un silence s’établit entre les trois hommes. Des portières claquèrent dans la cour.
- Vous savez, reprit Simon, je ne veux pas qu’elle parte, bien au contraire.
- C’est-à-dire ?
Le visage du jeune médecin rayonna soudainement de certitude.
- Je n’ai pas renoncé. J’attendrai le temps qu’il faudra, voilà tout.
Sa détermination naïve donna envie de sourire à Félix. Il se retint. Décidément, ce jeune homme lui plaisait bien.
La sonnette retentit deux fois, coup sur coup. Simon se leva.
- Il va falloir m’excuser. Mes premiers patients qui arrivent.
Avant de refermer la porte sur eux, il ajouta la voix tendue :
- Trouver qui c’est et vite. J’ai peur que cela ne finisse mal.
Sélim et Félix restèrent un petit moment dans la cour, la tête au soleil.
- Ce Simon n’est pas notre client, finit par conclure Félix. J’en suis aussi sûr que lui croit en ses chances avec ta sœur.
Sélim fit la moue.
- Et bien, il n’a pas fini d’attendre, c’est moi qui te le dit.



Plus tard dans la matinée, un agriculteur découvrit plusieurs de ses brebis proprement égorgées. Un avertissement était cloué sur la porte de la bergerie : « Les deux étrangers ne m’arrêteront pas. Pour que tout finisse, qu’ils repartent et l’emporte avec eux ».


32

Rémy Courtepointe se glissa dans un fourré avec son piège à collet. C’était un bon coin pour les lièvres. Avant la fin de la journée, il devrait en avoir chopé un. Peut-être que ça plairait à la petite Sofia vu qu’elle avait deux invités à table.
Il se redressa, à la fois satisfait de son installation et anxieux. Le mauvais œil tournait autour de l’institutrice. Ca ne lui disait rien qui vaille.
Il avait perdu depuis longtemps l’habitude de s’en faire pour les autres mais Sofia ce n’était pas pareil. Elle était gentille Sofia avec lui, un peu comme la vieille Suzanne dans le temps.
Pas causante et ça lui allait bien. Elle n’était pas constamment sur son dos à lui faire la morale, à vouloir le réinsérer, des boniments dans ce genre. Lui, il ne demandait rien à personne. Mais il fallait toujours que quelqu’un s’en mêle.
Elle l’acceptait tel quel, c’était reposant. Elle était pas mal abîmée, elle-même il le voyait bien.
N’empêche, il était inquiet. Ces histoires de corbeau et d’animaux sacrifiés allaient trop loin. Elle avait bien fait d’appeler son frère. Sa présence allait peut-être un peu calmer les esprits. Et puis, le vieux qui l’accompagnait n’avait pas l’air commode.
Il bifurqua dans un chemin, le front soucieux. Il ne savait pas bien analyser ce qui le tarabustait depuis un moment déjà mais une angoisse diffuse ne lui quittait plus le ventre. Quelque chose n’allait pas dans le tableau, un élément n’était pas à sa place.
C’était l’autre, là. De cela, au moins, il était sûr. Il le guettait depuis son arrivée. Il sentait qu’il n’allait pas tarder à mettre la main sur ce qui le turlupinait à son sujet. Rémy gloussa. Pris dans l’œil du cyclone qu’il était le gars, sans s’en douter. Parce que lui Rémy Courtepointe, tout marginal qu’il était avec sa tête fendue en deux, il possédait le flair des animaux et une mémoire infaillible. Et l’autre faisait remuer des souvenirs, il ne savait pas encore bien lesquels, c’était très confus, mais c’était une question de temps. Après tout, il n’était pas plus con que tous les péquenots du village réunis. D’ailleurs, elle le disait bien la Suzanne que…
Soudain, il s’arrêta au milieu du chemin, comme frappé par la foudre. Il ouvrit des yeux grands comme des soucoupes. Etait-ce possible ? Il resta un moment totalement immobile, pris dans une intense réflexion, connectant des fils entre eux.
Perturbé, il finit par faire demi-tour, direction le village. Ca méritait d’être vérifié.


33

Les coups sourds portés sur la porte d’entrée tirèrent Sélim et Félix du sommeil quasiment en même temps. Le jour pénétrait à peine par les lucarnes. Félix attrapa sa montre au pied de son lit tout en frottant ses paupières lourdes.
- 5h30, grogna-t-il, la voix pesante.
Il bascula les jambes hors du lit, incertain. Il avait la sensation d’avoir le crâne rétréci autour du cerveau. Il avait passé la majeure partie de la journée de la veille dans le café de Ferran. Il avait descendu un paquet de bières, entrecoupées de quelques pastis en prenant garde de ne pas dépasser les limites. Respect pour la gosse qui l’accueillait sous son toit.
Les brebis égorgées avaient fait parler jusqu’au soir sous le plafond bas du café. L’émotion faisait frémir les gosiers. A part lui, Félix songeait, dégoûté, qu’il y avait de quoi. Ils avaient accompagné Nicolas Le Faucheur jusqu’à la ferme d’un certain Marceau, un paysan doté d’une sale gueule de travers. Le pauvre type courait en pleurant entre les cadavres des animaux, ahuri, les avant-bras couverts du sang de ses brebis.
Les habitués lui avaient jeté des coups d’œil rancuniers. Ils devaient se demander ce qu’il foutait là au lieu de courir après le tueur animalier puisqu’il était venu pour ça à ce qu’ils avaient entendu dire.
Ils descendirent en caleçon à la suite l’un de l’autre. Sofia avait déjà ouvert la porte à un Aurélien Delorme paniqué, le front en sueur.
- Qu’est-ce qui se passe ? fit Sélim
- On vient de trouver le corps de Rémy Courtepointe, dans un fossé, le long de la départementale, à 2 kilomètres d’ici.
Les deux flics regardèrent l’homme à la moustache tombante, choqués. Félix se rappela avoir vu Rémy Courtepointe plusieurs fois tout au long de la journée de la veille, venir coller son museau à la vitrine sans jamais franchir le seuil du bistrot. Il paraissait aux aguets.
En fin de soirée, il avait déposé en catimini un lièvre déjà dépecé sur le rebord de la fenêtre de la cuisine de Sofia.
Sélim se tourna vers sa sœur :
- C’est bon, Sofia, retourne te coucher, dit-il doucement
Sofia s’éclipsa en silence, selon son habitude. Félix nota qu’elle ne défaisait pas sa natte pour dormir.
- Qui l’a découvert ? fit Sélim
- Une femme qui passe par-là de bonne heure tous les matins pour rejoindre son travail, à Tulle. Elle m’a appelé chez moi. J’en viens. C’est bien lui. Je crois bien qu’il a été assassiné. Sa tête est couverte de sang.
Delorme passa une main sur son front moite. Il se sentait tout retourné.
- Vous avez prévenu quelqu’un ? articula Félix lentement car son crâne menaçait d’exploser à chaque mot.
Aurélien Delorme leur jeta un regard perdu.
- Pas encore, bafouilla-t-il
Sélim prit le commandement. Félix n’était pas encore bien calé dans ses chaussures et le garde-champêtre voyageait à l’ouest.
- Bon, dit-il, avec autorité. Pendant qu’on monte s’habiller, appelez la PJ de Tulle, précisez qu’il s’agit très probablement d’un homicide.



Il faisait à peine jour et un peu frisquet sur ce bout de départementale déserte.
Aurélien Delorme avait pensé à prévenir le maire d’Andel-les-Anges, un agriculteur du nom de Raymond Tisserand, qui arriva peu après eux à bord d’une vieille Renault 4 qu’il gara pratiquement dans le fossé.
Il leur serra la main sans chercher à savoir qui ils étaient. L’homme, vêtu d’une salopette aux jambes rentrées dans des hautes bottes de caoutchouc, n’était plus tout jeune malgré un visage rond et rose qui respirait la solidité.
Il jeta de loin un œil sur le corps de Rémy Courtepointe tout en mettant une main sur sa bouche comme s’il était sur le point de vomir.
- Ca va aller ? lui demanda Félix
Raymond tisserand cligna des yeux plusieurs fois, sans répondre. La vue du corps du braconnier, à moitié renversé dans le fossé, yeux et bouches ouverts dans la figure en sang, était choquante.
Pour ce que Félix en voyait et à moins d’avoir percuté un véhicule en plein visage, Rémy Courtepointe avait bel et bien été assassiné.
Les lueurs bleues et muettes de plusieurs gyrophares apparurent bientôt. Trois véhicules de la police dont une fourgonnette vinrent se garer le long de la chaussée.
Sélim et Félix, un peu en retrait, firent signe à Aurélien Delorme de prendre les choses en main.
Les policiers et techniciens se déployèrent avec leur matériel, sous la surveillance d’un jeune type aussi petit que le permettaient les conditions de recrutement dans la Police Nationale.
Félix se glissa auprès d’Aurélien Delorme qui avait toujours l’air aussi déboussolé et lui murmura :
- Vous auriez du nous dire tout de suite que Simon est votre fils.
- Mon fils n’a rien à voir avec les agissements du corbeau, je vous le jure.
- Je sais. Je me suis fait ma religion. Mais en agissant ainsi, vous avez retardé la saisie de la police. Voilà le résultat, acheva-t-il, en tendant le menton vers le cadavre de Rémy Courtepointe autour duquel les policiers de l’identité judiciaire s’affairaient.
- Rien ne prouve que le corbeau a tué Rémy, se rebiffa Delorme
- Je vous fiche mon billet que si
Les deux hommes ruminèrent en silence quelques instants. Puis Félix fit en regardant vers le petit flic :
- Qui est-ce ?
- Nicolas le Faucheur, lieutenant à la PJ de Tulle, répondit Delorme maussade.
Maintenant, le soleil de juillet commençait à éclairer la campagne. Les voitures, un peu plus nombreuses, ralentissaient aux abords de la scène. Un flic, muni du brassard orange de la police au bras de son blouson les obligeait à poursuivre leur route.
Raymond Tisserand, qui venait d’échanger quelques mots avec le lieutenant, rejoignit les trois hommes à l’écart.
- Quelle histoire, marmonna-t-il. Non, mais quelle histoire….
Il se racla la gorge. Il se répandit longuement tout en se mouchant bruyamment par intermittence. De toute sa vie de maire, il n’avait jamais eu à gérer un événement pareil. Le corbeau lui donnait suffisamment de soucis par ailleurs même s’il en avait connu plus d’un depuis qu’il occupait le fauteuil de maire soit trente-six de mandat. Des désœuvrés à la campagne, ça courait les champs mais ils finissaient toujours par se fatiguer. Il aurait pu écrire tout un livre sur le sujet. Mais là évidemment, il devait bien avouer qu’il était dépassé.
- Pauvre vieux, il ne méritait pas ça. Il n’était pas méchant pour deux sous, vous savez. Grognon, solitaire, un peu dérangé, ça je ne dis pas. Mais pas méchant, ça non. Si la vieille Suzanne Freyssainge voyait ce qu’on lui a fait…si c’est pas malheureux…
Sélim tiqua. Qu’est-ce qui clochait ?
- C’était qui Suzanne Freyssainge ? s’enquit Félix machinalement tout en suivant des yeux le travail des policiers
- L’ancienne propriétaire de la maison de l’institutrice. Quand elle est morte, la ville a racheté son bien pour en faire le logement de fonction de l’instituteur. Que voulez-vous, pour retenir un enseignant par ici, il faut bien offrir des compensations. Elle l’aimait bien, Rémy. Gare à celui qui en disait du mal, c’est moi qui vous le dit.
Le policier de poche vint à eux. A la lumière du jour, Félix découvrit dans ce visage jeune, une intelligence vive et des yeux inquisiteurs. A la manière dont Le Faucheur avait dirigé les opérations, le capitaine s’était déjà fait une opinion sur les qualités de flic du lieutenant. Ils allaient sûrement pouvoir s’entendre.
- Nous en avons terminé. Nous allons faire enlever le corps, dit-il en s’adressant au Maire.
Puis il se tourna vers Sélim et Félix :
- Vous êtes qui, vous ?
Ils montrèrent leurs cartes tricolores. Le Faucheur les regarda dans les yeux :
- On se parlera plus tard, dit-il seulement
Félix hocha la tête, satisfait. Il avait vu juste. Ils allaient pouvoir causer.



Les trois hommes se retrouvèrent au café de la Mairie, attablés près de la fenêtre. Aux allées et venues dans le café et du côté de l’épicerie, aux chuchotements, ils comprirent que la nouvelle avait déjà voyagé à travers le hameau.
Ferran vint leur apporter du café et confirma ce qu’ils pensaient en demandant :
- Paraît qu’il est arrivé malheur à Rémy ?
Ils lui jetèrent un œil neutre, sans répondre. Vexé, le cafetier repartit derrière son comptoir.
Nicolas Le Faucheur avala d’une traite sa tasse de café.
- Bon dit-il, je suppose que vous deux, vous ne passez pas vos vacances dans la région. Qu’est-ce qui se passe, ici ?
Pas de doute, il était fin et rapide le lieutenant de Tulle. Félix laissa Sélim exposer les faits et alla prendre place au comptoir. Ferran faisait un peu la gueule.
- Alors Ferran, on a gardé des habitudes de taulard ?
L’homme lui adressa un regard en coin.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, dit-il avec aplomb.
- On balance mais pas tout. Il fallait nous dire que Simon est le fils de Delorme.
L’autre soupira tout en sortant une bouteille de pastis et deux verres. Félix aurait bien voulu trouver le courage de dire qu’il était trop tôt pour s’envoyer un jaune mais ça lui faisait bien envie quand même et il se tut.
- Comprenez-moi, capitaine, je ne voulais pas l’accabler. En même temps, vous me mettiez la pression alors bon, j’ai cédé un peu. Enfin, comme ça, vous avez vu par vous-même que Simon n’est pas un désaxé. Il est juste amoureux. Sofia ne veut pas de lui à ce qu’on dit. M’est avis qu’elle ne veut de personne.
Il eut un demi-sourire méchant qui gêna Félix. Le flic le mata avec intensité. Embarrassé, Ferran enchaîna :
- Vous croyez que le meurtre de Rémy est en rapport avec le corbeau ?
- Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est un meurtre ?
- Il paraît qu’il a eu la tête fracassée. Il ne s’est pas fait ça tout seul en tombant dans l’herbe. Et puis, l’autre flic, il est bien là pour une bonne raison.
Félix jeta un coup d’œil vers le petit flic fluet. Il écoutait religieusement ce que Sélim lui racontait. Bien.
- Vous savez ce que je crois ? reprit Ferran qui mesurait les doses de pastis. Sofia ferait mieux de partir
- Ah oui ?
- Hon,hon. Ca devient dangereux. Je sais qu’elle est têtue. Son frère devrait essayer de la convaincre.
- Et laisser le corbeau continuer en toute impunité à terroriser le hameau ?
- Le corbeau, c’est Sofia qu’il veut. Il l’a assez rabaché dans ses messages. Quand elle partira, il nous foutra la paix.
- Il y a au moins un point sur lequel je suis d’accord avec vous : Sofia est sa cible
Ferran haussa des épaules dédaigneuses.
- Pensez-vous, ce n’est qu’un fou furieux ! S’il obtient gain de cause, il s’arrêtera
- Ce n’est pas aussi simple, affirma Félix
- Comment ça ? fit Ferran en fronçant les sourcils
- Pour une raison bien précise, elle est en travers de son chemin.
Félix claqua la langue d’une manière sonore.
- Faites-nous confiance. On va trouver ce que c’est.
Il termina son pastis jusqu’à la dernière goutte et retourna à sa table sous le regard perplexe du cafetier.

34

Nicolas Le Faucheur n’avait pas l’orgueil mal placé. Il accepta sans sourciller la présence de ses collègues de la PJ du Var sur ses talons. Il comprenait les motivations de Sélim. Il avait lui-même une sœur légèrement handicapée sur laquelle il veillait comme sur un bibelot précieux. Il avait remonté les bretelles d’Aurélien Delorme pour son manque de professionnalisme et gardait un œil sur lui. Après tout, le village entier regorgeait de suspects.
Les jours suivants, méticuleux, il ratissa tout le hameau, interrogea, consigna, fouina partout. La maison délabrée de Rémy Courtepointe fut passée au peigne fin, sans résultats. Le médecin légiste avait rendu son verdict : le braconnier avait reçu un coup, un seul, assené avec une extrême brutalité à la base du crâne. La boîte crânienne avait, dit-il, littéralement explosée. Il aurait reçu un tronc sur la tête que le résultat n’aurait pas été différent, avait conclu le médecin.
Quand il ne collait pas aux basques du lieutenant de Tulle, Félix prenait ses quartiers au café, avec ses journaux étalés devant lui, tandis que Sélim ne lâchait plus Soifia d’une semelle. Depuis le meurtre de Rémy Courtepointe, elle se terrait dans sa propre maison, circulant comme une ombre avec sa natte derrière elle. Intimidé par les longs silences de la jeune femme, Félix ne s’en approchait guère. Sur l’insistance de Nicolas Le Faucheur, Sélim avait bien tenté de la convaincre de s’éloigner quelque temps. Sofia avait résisté, opposant un silence froid aux arguments de son frère. Elle avait du cran la gamine.
- Et à quoi ça va la mener ? avait grogné Sélim, irrité. Ils vont tous la prendre en grippe si ce n’est déjà fait.
Le corbeau se tenait tranquille mais la tension était à son comble dans le village. Il y avait eu mort d’homme. Des petits rassemblements, fréquents, avaient lieu sur la place. Félix gardait les oreilles grandes ouvertes et les yeux en mouvement. Depuis la fenêtre du café, il surveillait cette agitation croissante. Toute cette histoire le contrariait. Elle montait en torche. Il ne voyait pas où le corbeau voulait en venir, ni ce que ce curieux bonhomme de Rémy Courtepointe était venu faire dans le paysage. Il n’avait aucun doute quant aux liens qui unissaient les agissements du corbeau et l’assassinat du braconnier. Restait à mettre la main dessus.
Et puis, là-bas, à Fréjus, Lainé commençait à donner de sérieux signes d’impatience même si ses deux flics surfaient sur la vague de l’affaire résolue de Rachel Blanchet. Félix voyait venir le moment où il faudrait plier bagage. Il ne pourrait pas éternellement débiter de fausses excuses à Lainé. Le tôlier n’était pas un imbécile.
Sélim, lui, était chiffonné depuis qu’on avait découvert le corps de Rémy dans le fossé.
- Qu’est-ce qui ne vas pas ? finit par lui demander Félix alors que Sélim était venu le rejoindre au café.
Ferran s’assit à leur table sans façon, son inséparable torchon en travers de l’épaule. Au fil des jours, le cafetier avait pris ses aises avec les flics. Il suivait attentivement leurs recherches, donnait son avis à l’occasion sans qu’on lui demande rien. Les flics le laissaient faire.
- C’est vrai ça, dit-il, ça ne va pas fort on dirait ?
Sélim retroussa les lèvres, agacé :
- Je n’arrive pas à mettre la main dessus. Quelque chose que le maire a dit quand on a découvert le corps de Rémy, à propos de Suzanne Freyssainge.
- Quoi ? fit Félix en repliant son journal.
- Je ne sais pas, nom de Dieu !
Sélim soupira en se passant la main dans les cheveux :
- Ce n’est peut-être rien. Des idées que je me fais. J’ai l’impression d’avoir déjà entendu son nom.
- Ca a du bon les idées. Il ne faut pas les négliger. Pas vrai, Ferran ?
- Sûr, répondit Ferran un peu à contretemps. Un homme doit suivre son idée. Mais qu’est-ce que mamie Suzie vient faire là-dedans ?
Les deux hommes le fixèrent en plissant les yeux.
- Mamie Suzie ? le reprit Félix. Vous l’avez connue ? J’avais cru comprendre qu’elle était morte depuis un bon bout de temps.
Ferran s’était levé et rassemblait les verres vides d’une seule main tout en passant son torchon sur la table de l’autre.
- Ben non, je ne l’ai pas connue. Mais c’était une figure locale, apparemment. Il y a encore des gens qui parlent d’elle dans le village et c’est comme ça qu’ils l’appellent.
Sélim eut l’air déçu. Ferran n’éclairait en rien son mal-être.
- Vous venez aux obsèques demain ?
Sélim et Félix hochèrent la tête.
- C’est bien. Tout le village y sera, conclut Ferran, avec l’air satisfait d’un organisateur de fêtes.



35

Le lendemain, le ciel était couvert et l’atmosphère orageuse pour les obsèques de Rémy Courtepointe, inhumé dans le minuscule cimetière d’Andel-les-Anges.
Nicolas Le Faucheur, Sélim et Félix se tenaient un peu en retrait, scrutant les visages. Tous les habitants se pressaient autour du curé et de Raymond Tisserand, au bord de la fosse ouverte. L’absence de Sofia, que Sélim avait convaincu de rester chez elle pour ne pas envenimer les choses, suscitait des regards par en dessous.
Près de Simon Delorme, son père affichait une tête de coupable. C’était à peine s’il osait croiser les regards des trois flics.
Sélim tirait la gueule. Il n’en pouvait plus de ces éclats qui venaient le percuter depuis plusieurs jours, merde, sans rien lâcher. La vérité se tenait debout à côté de lui ; il avait cette certitude collée aux tripes.
Il se concentra sur les visages, les explorant un à un, frustré, cherchant l’éclat ultime qui lui révèlerait tout. Mais les figures sous les habits de circonstances étaient hostiles et fermées. Comment avait dit Ferran déjà ? Des têtes dures d’agriculteurs oui, c’est ça. Il avait raison l’ancien voyou. Il suffisait de…
Les fossoyeurs étaient en train de descendre le cercueil dans la fosse quand il sursauta à côté de Félix. Il attrapa sèchement le bras de son capitaine.
- Ferran ? Où est Ferran ? chuchota-t-il avec force
- Comment veux-tu que je le sache ? répliqua Félix sur le même ton en dégageant son bras et en survolant l’assistance rapidement.
Ferran n’était pas parmi eux. Il se tourna vers Sélim. Son lieutenant avait les pupilles dilatées et la bouche entrouverte.
Puis il se mit en branle.
- Putain de merde ! Viens, vite !
Sélim fendit le petit cimetière comme un bolide sous les yeux effarés et réprobateurs des personnes présentes. Félix, plus lourd, lui emboîta le pas en soufflant. Il eut juste le temps d’ouvrir la portière de la 307 et de se jeter dedans avant que Sélim ne démarre en trombe.

36

Sélim stoppa la 307 en travers du chemin devant chez Sofia, soulevant un nuage de poussière épais.
La peur au ventre, il capta le portillon grand ouvert et au bout de l’allée, la porte béante de la maison.
L’espace d’un instant, il se crut dans les caves de La Courneuve à la poursuite des salauds qui avaient enlevé Sofia.
Félix remontait déjà l’allée, la main sur son flingue. Tout en courant, il lui cria :
- Qu’est-ce que tu fous ? Magne-toi !
Alors Sélim s’aperçut qu’il n’avait pas bougé, planté comme un piquet près de la voiture, la tête plongée dans les entrailles nauséabondes de son immeuble.
Il fit son retard sur Félix et atteint le salon avant lui. Sofia était affalée sur le ventre, la tête dans le tapis, inerte. Sélim poussa un petit cri de douleur et s’agenouilla près de sa sœur. Il était blanc comme de la craie et Félix pria pour que la môme ne soit pas morte.
- Alors ? dit-il haletant alors que Sélim cherchait le pouls de Sofia à sa gorge.
Sélim se redressa légèrement.
- Elle respire.
Il lui releva doucement le visage. Une entaille à l’arcade sourcilière avait laissé échappé beaucoup de sang.
- C’est juste impressionnant, dit Félix en guise de réconfort
Soudain, quelqu’un dévala précipitamment les escaliers dans leur dos.
Les deux hommes se retournèrent d’un bloc. Sélim démarra le premier, à la poursuite de Ferran qui venait de foncer vers la sortie. Félix se prit les pieds dans les plantes en pot en râlant.
Il émergea dans le jardin juste à temps pour voir Sélim se jeter sur le cafetier.
Quelque part, dans sa vision périphérique, il aperçut un sac plastique qui s’élevait dans les airs et retombait plus loin dans la pelouse en libérant une curieuse multitude de points étincelants. Il ne s’attarda pas là-dessus, ça chauffait à quelques mètres de lui.
Sélim était accroupi sur l’homme. Il était en train de le tabasser salement et méthodiquement, le visage tendu par la haine. Sidéré, Félix mit quelques secondes à réagir et puis il se précipita, ceinturant son lieutenant pour l’empêcher de continuer. En même temps, il gueulait :
- Arrête, bordel ! T’es dingue ou quoi ! Tu vas le tuer !
Le Faucheur arrivait, coudes au corps, essoufflé. Félix lui cria :
- Allez chercher un médecin ! La fille est évanouie dans la maison !
Le jeune policier ne chercha pas à comprendre. Il fila dans la maison, son portable déjà à la main.
Félix souleva Sélim à bout de bras et le poussa de côté. Ferran se redressa dans l’herbe en tenant sa lèvre inférieure fendue. Le sang coulait sur ses doigts pressés sur sa bouche.
Sélim était déjà debout au-dessus de lui, méconnaissable. Félix qui n’aurait jamais cru voir son collègue dans un tel état de rage, gronda :
- LaRocca, tu te calmes…
Ferran frappa l’herbe de son poing libre et geignit :
- Putain, ça fait mal !
- J’espère bien, cracha Sélim. Enfoiré, qu’est-ce que tu lui veux à ma sœur ?
- Rien. Je m’en fous de ta sœur. Elle n’aurait pas du se trouver là. Elle était censée assister à l’enterrement comme tout le monde.
Une nouvelle fois, Félix repoussa Sélim. Il voyait tourner la rage sur le visage de son subordonné, comme un oiseau fou qui se cognerait contre des murs.
- Explique-toi, Ferran, dit Félix
- Il ne s’appelle pas vraiment Ferran, lâcha Sélim
- Quoi ?
Ferran leva les yeux vers le policier, étonné. Sélim ajouta sans le quitter du regard :
- Il s’appelle Stéphane Freyssainge. Ca ne te dit rien ? fit-il en se tournant vers Félix.
Avant que le vieux flic ait pu répondre, Ferran s’était mis à rire doucement, écœuré.
- Il a fallu que je tombe sur des poulets pas trop cons, c’est bien ma veine !
- Un rapport avec Suzanne Freyssainge, je suppose ? fit Félix intéressé
- Ouais, mais pas seulement, approuva Sélim
- Suzanne était ma grand-mère, interrompit Ferran. J’ai fait une bourde quand j’ai parlé de Mamie Suzie, c’est ça, hein ? Je vous ai collé le nez dessus, merde !
Sélim le considéra un instant et détourna les yeux. L’envie de piétiner ce salaud lui consumait le ventre. Il avait fait mal à Sofia.
- Quoi d’autre ? disait Félix planté à côté de lui
- Rachel Blanchet, laissa tomber Sélim d’une voix morne
De surprise, Stéphane Freyssainge alias Damien Ferran ôta la main de sa bouche.

37

Tout de suite, le sang goutta sur son pantalon. Il remit sa main en place en pestant.
- Décidément, vous en savez beaucoup vous deux, murmura le type désabusé
- Oui, mais on ne sait pas tout alors tu vas nous dire le reste, fit Sélim
Stéphane Freyssainge le regarda de travers puis il baissa la tête, résigné.
- Ben ça alors, siffla Félix en tournant autour de l’homme, Interpol te croit perdu corps et âme quelque part entre les Etats-Unis et le Canada.
Freyssainge haussa les épaules.
- J’ai réussi à rentrer en France. Ca n’a pas été facile mais je l’ai fait.
Félix fit quelques pas et courbé au-dessus de la pelouse, finit par dire :
- Tu n’es pas rentré seul à ce que je vois ?
Fronçant les sourcils, Sélim le rejoignit. Il hocha la tête. Mon Dieu comme tout pouvait être simple parfois.
- Rachel n’a jamais eu les diamants ?
- Bien sûr que non. Quand on s’est séparés au Canada, elle ne voulait plus entendre parler de rien. On est parti chacun de notre côté. Je suis directement venu ici, chez ma grand-mère. J’ai planqué les pierres dans une poutre creuse au grenier et j’ai filé sur Paris. Je voulais me faire oublier un moment. J’en ai profité pour changer de nom. J’ai pris officiellement le nom de jeune fille de ma mère et j’ai utilisé mon second prénom. Ce n’est pas bien compliqué.
Les deux hommes le contemplaient, déroutés. En définitive, Rachel et lui avaient eu la même démarche : se planquer derrière une fausse identité, devenir des anonymes pour échapper aux représailles. Ils n’auraient même pas pu se retrouver l’un l’autre même s’ils l’avaient voulu…
Freyssainge se tâtait la lèvre du bout des doigts. Le sang avait coagulé mais sa bouche était enflée.
- Continue, ordonna Félix
- J’ai pris quinze ans pour le casse de la Place d’Italie mais vous avez sûrement vérifié. Quelle connerie ce braquage ! Je me sors des pattes des frères de Vito pour atterrir à Fleury Mérogis.
Félix se tapa les cuisses :
- C’est pas de bol. Mais peut-être que d’être en taule t’as sauvé la vie
- Comment ça ?
- En 1986, ton ex-copine a dézingué deux émissaires des frères de Vito qui lui avaient mis le grappin dessus.
Stéphane Freyssainge, blême, se frotta le front. Les deux flics virent ses mains trembler.
- Vous déconnez là ?
- Pas du tout. Mais ce n’est pas le sujet.
Et Félix lui adressa un signe de l’index qui lui signifiait de poursuivre son histoire.
- Pendant que j’étais en prison, ma grand-mère est morte et mon oncle a vendu la maison à la commune.
- Mamie Suzie savait que tu avais déposé des diams dans ses poutres ? fit Félix
Freyssainge esquissa un sourire qui le fit grimacer.
- Bien sûr que non. Elle m’aurait étripé. Elle n’a jamais rien su de mes activités, je me suis toujours démerdé pour qu’elle pense que je vivais à l’étranger.
- Comme c’est touchant, ironisa Félix
L’homme le foudroya des yeux :
- Vous voulez la suite oui ou non ? Bon. A ma sortie de taule, j’ai foncé ici. Là, j’ai eu un sacré coup de pot. La commune cherchait un gérant pou son bouiboui. La bonne femme qui tenait la boutique venait de clamser.
Soudain secoué de rire, il éructa :
- Un exemple parfait de réinsertion économique et sociale !
- Et pourquoi pas ? s’insurgea Sélim. Ce n’est pas assez bien pour toi, ici ? T’étais mieux dans ta cellule ?
L’ancien voyou se mit à crier de frustration :
- Vous avez vu ce trou pourri ! Je me suis retrouvé coincé dans cette boutique miteuse ! Il n’y a que les péquenots et ta sœur pour se trouver bien dans le coin !
D’un revers de manche, il essuya ses yeux pleins de larmes. Il essaya de se mettre debout.
- Bouge pas, dit Sélim. T’es très bien où tu es
Avec un soupir, il se laissa retomber dans l’herbe.
- Je voulais seulement récupérer les diamants pour me tirer d’ici.
- - Et tu es tombé sur un os ?
- Tout juste. Au début, je l’ai observée. J’avais besoin de connaître ses habitudes, voir quel genre de fille c’était. J’ai vite compris qu’en dehors de l’école et des courses, elle en sortait pratiquement pas de chez elle. Elle me compliquait sacrément la tâche. Impossible d’approcher. Et puis il y avait son chien.
- Alors une idée t’est venue, enchaîna Sélim. Tu as décidé de lui pourrir la vie, de lui faire peur, de la faire fuir de chez elle afin d’avoir le champ libre. Bien vu. Cette tactique avait ses chances.
- Elle aurait du fonctionner.
Sélim se pencha vers Freyssainge. Félix remarqua les poings serrés de son lieutenant et se tint sur ses gardes, les yeux rivés au flingue que Sélim portait à la ceinture.
- Tu t’es acharné contre elle. Tu es allé jusqu’à ouvrir le ventre de son chien. Tu as terrorisé un village entier pour ces saletés de brillants, tu as tué leurs animaux, tu les as montés contre elle. Tu es une belle ordure, tu le sais ça ?
Sélim se redressa et recula :
- Pas de chance pour toi. Ma sœur a déjà vécu le pire.
Freyssainge lui envoya un regard dénué d’expression.
- Et Rémy Courtepointe, il s’interposait lui aussi entre les pierres et toi ? voulut savoir Félix
Freyssainge se défendit d’une voix morne :
- Il est venu me trouver pour me dire qu’il savait qui j’étais. Je ne sais pas comment il a fait pour me reconnaître. En dehors de mon bref passage pour cacher les diamants, je n’avais pas remis les pieds ici depuis mes douze ans. Il faut croire qu’il n’était pas aussi simplet qu’on le prétendait. Il m’a menacé de tout vous balancer si je ne laissais pas Sofia tranquille.
Il eut une moue désolée :
- Il n’aurait pas du s’en mêler.
Au loin, des sirènes se firent entendre. Les trois hommes levèrent la tête. La discussion tirait à sa fin. Félix dit encore :
- Tu serais allé jusqu’ou ?
L’autre baissa la tête et réfléchit. Quand il releva le front, ses yeux étaient durs et froids :
- Jusqu’au bout.



- Tu as bien fait de venir en Corrèze, dit Sélim
Ils s’étaient assis dans l’herbe sans façon, épuisés et confondus. Les renforts appelés par Nicolas Le Faucheur venaient d’embarquer Ferran après avoir ramassé les diamants un à un. Sélim et Félix les avaient regardés faire, rêveurs. Après tout, ces pierres étaient devenues presque mythiques à force d’en parler.
Simon Delorme, remorqué par Le Faucheur, était arrivé affolé et soignait à présent les blessures superficielles que Sofia portait au visage puisqu’elle avait obstinément refusé d’aller à l’hôpital. Sélim avait regardé Simon avec pitié et une sorte de regret.
- Comment t’as su pour Ferran ?
- Je n’ai rien su, admit Sélim. Depuis que le Maire avait parlé de Suzanne Freyssainge, tu sais bien, quelque chose me dérangeait. Là-dessus, il y a eu cette mamie Suzie, l’allusion de Ferran à la grandeur de l’Amérique et son absence, la seule, à l’enterrement de Rémy Courtepointe.
Il claqua des doigts.
- Déclic, dit-il
Impressionné, Félix se massait la nuque.
- Putain de merde, dit-il mollement. Elle nous a mené la vie dure, Jeanne.
- Elle ne s’appelait pas Jeanne.
- M’en fous
Pendant un bon moment, ils ne dirent plus rien, savourant le silence. Puis Sélim rigola en sourdine.
- Ta retraite, c’est un bouquet de feu d’artifice, dit-il
- Ouais, cette affaire on l’aura eu jusqu’au trognon. Un truc impensable. En terme de probabilité, ça donne quoi ?
Le visage de Sélim était triste.
- C’est tombé sur Sofia, dit-il. Elle n’avait pas besoin de ça.
- Qu’est-ce qu’elle a eu ta sœur ?
Sélim tressaillit. Trois fois rien mon capitaine. J’ai juste massacré les mecs qui ont abusé d’elle au fond d’un immeuble pourri.
- Il n’y a rien à en dire. Sofia, elle est foutue, c’est tout.
Il se leva avec souplesse.
- Alors, repartit Félix qui suivait son idée, quelle probabilité ?
Sélim évacua le problème d’un revers de main.
- Une seule sur l’infini, répondit-il sûr de lui.




38

Tard dans la nuit, Félix chuchotait dans la cuisine de Sofia LaRocca. Il ne savait pas ce qui lui avait pris, il s’était mis à parler de lui-même. Il avait trouvé Sofia avec une tasse de thé à la main, debout contre l’évier, dans la lumière maigre et floue d’une minuscule lampe posée sur le plan de travail.
Sélim était monté depuis longtemps, pour appeler Cécile. Maintenant qu’il était rassuré sur la petite sœur, il avait hâte de rentrer chez lui.
En silence, Sofia lui avait préparé une tasse de café et ils s’étaient assis côte à côte. La jeune femme avait même rapproché un peu sa chaise, ce que Félix interprétait comme plutôt bon signe.
- Sélim vous a parlé de moi, hein ? disait-il
Sofia ne disait pratiquement rien. Même quand le vieux flic faisait des phrases avec des points d’interrogation au bout, elle savait qu’il n’attendait pas toujours de réponse. Elle avait les yeux baissés, elle tournait lentement sa cuillère dans son thé.
- Je sais bien ce qu’ils pensent tous, à la brigade. Vous voulez que je vous dise ? Ils sont encore en dessous de la vérité.
Par la porte ouverte de la cuisine, son regard capta le jeu d’échecs sur la table basse du salon.
- Avec ma femme, on jouait aux échecs, murmura-t-il. Presque tout le temps. Vous jouez ?
Sofia plissa le front. Il aurait fallu être deux pour ça.
- Non. Je l’ai trouvé dans le grenier. J’ai trouvé bien de l’exposer.
Mais Félix ne l’écoutait pas. Son regard était loin d’Andel-les-Anges..
- Il y a vingt cinq ans on a commencé une partie. On ne l’a jamais finie.
Il leva les yeux vers la fenêtre. Sofia continuait de faire des ronds dans son thé avec la cuillère, tranquillement. Il resta un moment le nez en l’air. Puis il se frotta les yeux avec ses deux poings fermés en reniflant discrètement.
- J’étais mariée avec une fée, vous pouvez le croire, ça ? Alice la fée. Ma femme était comme de la soie : souple, brillante, douce à pleurer. Elle avait de l’esprit et une intelligence déconcertante qui me portait en avant. Je ne pouvais pas être médiocre avec elle, vous comprenez? C’était le genre de femme qu’on a envie d’impressionner.
Sofia entrevoyait à peine de quoi Félix parlait. Elle souffrait d’une absence d’écho. Elle avait souvent la pénible impression de se déplacer au cœur d’un désert, parfaitement aride, stérile. Au fond, cette maison entourée de champs, c’était tout comme.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? dit-elle doucement, sentant que son interlocuteur avait besoin d’aide.
- On jouait aux échecs. Elle venait d’avancer son fou quand elle a déraillé. Comme ça. D’un seul coup. Vous ne pouvez pas imaginer l’effet que ça fait.
Il se tourna vers Sofia et la regarda l’air un peu hébété :
- Vous vous rendez compte ? Elle avait trente-deux ans et elle venait d’avoir sa première crise d’Alzheimer
Oui, elle se rendait compte même si cela ne la touchait pas vraiment. Toujours ce désert au creux de l’âme.
- Si jeune ? C’est possible ?
Félix hocha la tête :
- Ca arrive d’après les toubibs. Elle souffrait d’une forme très aiguë de la maladie. Et il y a vingt-cinq ans, la thérapeutique n’était pas la même qu’aujourd’hui. Il n’y avait rien pour ralentir le processus. Rien du tout. T’es là, condamné à regarder ta femme tomber toujours plus profondément dans la démence. Elle ne reconnaît plus rien, ses yeux sont vides, elle se néglige. Tu ne dois pas la quitter du regard sinon elle laisse le gaz allumé ou bien c’est la baignoire qui déborde. Tu ne quittes plus ton flingue, tu planques tous les objets tranchants pour éviter qu’elle ne se fasse mal. Tu ne dors plus la nuit parce qu’il lui arrive de se sauver dans les rues. Tu ne la laisse plus jamais seule et surtout pas avec ton fils.
Il souleva sa tasse où demeurait un fond de café refroidi et l’avala d’un trait.
- Il s’appelle Martin. Quand la maladie d’Alice a commencé, il avait dix ans. Il ne comprenait pas bien ce qui se passait sauf que sa mère n’était plus la même.
Il soupira :
- Parfois, elle revenait. Pendant un moment, ma fée était de retour. Lucide, les yeux pleins et clairs. Ca ne durait jamais bien longtemps.
Il posa une main sur son thorax, à l’endroit du cœur. Il se sentait oppressé par les mots.
- J’ai tenu six mois. Pas un de plus. La maladie évoluait à une vitesse folle et j’étais épuisé.
Il se tut, le visage contracté par l’effort. Sofia devina une fois de plus que le capitaine de Sélim avait besoin d’un coup de pouce.
- Qu’est-il arrivé ? demanda-t-elle
- Je l’ai emmenée dans un asile, murmura Félix, avec les yeux qui se dérobaient bien que Sofia ne le regarda pas. Je l’ai abandonnée là parmi les vieux et les débiles. Elle est morte au bout de cinq ans. La maladie l’avait rendu méconnaissable. J’allais la voir une fois par an, le ventre noué. Il y avait longtemps que j’étais devenu un étranger pour elle. J’ai essayé de me persuader que j’ai fait ça pour épargner à mon fils de voir sa mère devenir un légume. Mais c’est du flan. La vérité, la seule, la vraie, c’est la trouille. Une trouille bleue, comme jamais je n’en ai eu. J’avais peur, j’avais honte et tellement mal de voir Alice disparaître comme ça, jour après jour sous mes yeux. Je me suis défilé. Au lieu d’assumer, j’ai picolé et j’en ai voulu au monde entier.
Il eut un petit rire qui ressemblait à un grognement de désespoir :
- Une mère enfermée à l’asile et un père à moitié alcoolo et à peine vivable, voilà à quoi Martin a du faire face.
- Il a vécu ça comment ?
- Mal. Plein de haine et de ressentiment envers son père. Malheureux comme les pierres. Nous étions comme deux chiens enragés, retranchés dans un coin de la maison. Je ne l’ai jamais autorisé à aller voir sa mère à l’asile. Du jour où les ambulanciers ont emmené Alice, il ne l’a jamais revue. Je ne compte plus le nombre de fois où il m’a jeté sa hargne au visage. On a vécu des années comme ça, lui toujours prêt à bondir, moi incapable de me relever. Un jour, on s’est déchiré plus profondément que les autres fois. Il a pris ses affaires et il est parti. Comme il avait dix-huit ans, il en avait le droit. Je me suis dit que c’était peut-être mieux pour nous deux. Il fallait que ça cesse. Je ne l’ai jamais revu.
Il était un peu essoufflé, vaguement épuisé. C’était la première fois qu’il parlait à quelqu’un à voix haute de cette vie tronquée qu’il menait depuis qu’Alice était partie. Il avait honte et en même temps il fallait que ça sorte. Ca l’avait assez dévasté à l’intérieur. Qui pourrait tenir aussi longtemps avec ce fardeau sur le cœur ? Il se sentait tout drôle. Il regarda Sofia dans la pénombre. Elle avait un pansement en travers de l’arcade sourcillière et son menton était bleu. C’était incroyable ce besoin qu’il avait de tout dire à cette fille silencieuse avec sa natte qui tombait au sol. Peut-être parce qu’elle ne le jugerait pas et qu’elle n’espérait rien de lui. Elle ne répéterait rien non plus, il en était persuadé, même à son frère. Elle lui faisait du bien. Lui dire tout allait de soi.
- Et maintenant ?
- Je l’ai suivi à la trace depuis qu’il est parti, répondit Félix. Il a bougé pas mal et puis il est revenu dans la région. Marié. Deux jeunes enfants, un garçon, une fille. Il vient de se faire construire une maison dans l’arrière-pays, du côté de Fayence.
Sofia se leva, elle revint avec la théière pour elle et la cafetière pour lui. Elle remplit les tasses sans bruit avec des gestes d’une grande tranquillité qui hypnotisèrent Félix, lui qui n’était jamais en paix. Il se gratta la tête.
- Je sais ce que vous pensez, dit-il, même si vous ne dites rien. C’est vrai, il m’arrive de monter là-haut le soir. A chaque fois je me dis que je vais le faire, je vais sonner et puis on verra bien. Et je renonce. Qu’est-ce que je vais trouver à lui dire, hein ? Vous le savez, vous ?
La jeune femme sourit légèrement dans l’ombre. Elle posa brièvement sa main sur la sienne.
- Vous trouverez, dit-elle. Mais cessez de perdre du temps à vous demander quoi.
Félix acquiesça, séduit et étonné. Il contemplait sa main, presque tremblant. Cette étrange fille triste avait raison. Il devait arrêter de faire le con.



Quand Sélim passa la tête dans le jardin au matin, il trouva Sofia assise seule à la table du petit déjeuner. La 307 n’était plus devant la maison.
- Il est barré où, encore ? grogna-t-il
Sofia eut un léger sourire dans le soleil et ce fut tout.


EPILOGUE

La 307 longeait les maisons pour la plupart endormies. Leur crépi neuf luisait dans la nuit claire. Il était terriblement tard.
Félix avait roulé d’une traite. Il voulait profiter du courage que le silence attentif de Sofia La Rocca et ses mots rares et précieux lui avait insufflé avant de se mettre à cogiter.
Il vint se garer devant le portail de la dernière maison. Tout était sombre et tranquille. Il coupa le moteur et descendit sans faire de bruit, déjà tenaillé par le doute. Son cœur tressautait dans sa poitrine comme s’il cherchait à en sortir.
Il avait à peine fait le tour de la voiture que la lumière s’alluma sur la terrasse.
Contrairement aux fois précédentes, il s’avança.


Octobre 2005 – Mars 2007
















Lucena (http://www.ecrivez.org)


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