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mes arbres, mes frères



Jean-Louis COLONNA CESARI   06.18.46.06.03  
Texte déposé à la  SACEM N° 00439324648

Mes frères, Mes arbres…

Ma ferme, mon refuge est au bout d’une grande terre plantée de d’orge, de blé et de maïs. J’aime traverser ma campagne et frôler  les champs de blés dorés qui ondulent au vent.
Avant de m’endormir, quand il est bientôt l’heure, je me mets à rêver, songe aux yeux ouverts, aux champs, aux bois, aux terres qui entourent ma chaumière. Ils sont là, bien plantés, depuis bien plus longtemps que ma mémoire ne sache avoir un souvenir.
Avant même que la route ne vienne jusqu’ici, apportant avec elle les nouveaux arrivants, les gens des bourgs voisins, aux humeurs champêtres, qui tendent un tissu sur mon herbe, se prélassent et s’alimentent d’un infâme burger préparé à la hâte. Ceux-là même me laissent pour seul réconfort un peu de détritus en gage. Je me jure sans arrêt qu’à leur prochain passage ils trouveront la manne posée au même endroit, mais comment s’y résoudre et garder pouacre mon chez moi.  
Aux grandes chaleurs, quand la douce moiteur de l’été envahie l’atmosphère et qu’il devient pénible de s’endormir au lit,  j’ai trouvé, en petite foret, sous le couvert,  un espace affraîchi. L’alcôve de mes rêves.
J’habite sous les bois, un tout petit pré-vert. Les voisins du bourg n’ont jamais découvert mon coin perdu, l’herbe rase, idéale pour leur ruralité.
Là, comme moi, la lune s’y engouffre. Peut-être craint-elle la chaleur étouffante des nuits du cœur de l’Aout. Ou est-elle curieuse ? Surement elle m’envie d’écouter la forêt. Mais sans sa nébuleuse et pâlotte  lumière qui sait bien s’immiscer sous les taillis crépus, comment pourrait-on faire pour voire ceux qui s’y terrent,  à l’instar des Perdrix. Les réfugiées sont rouges, on les voie le matin. Jouant à cache-cache, elles y donnent la vie.
La Lune est là  ce soir encore, elle veille silencieuse quand mon frisson grandit. La Gorgone est passée, les arbres protecteurs sont figés, en fresque immobile qui attend que je plonge dans mes folles pensées.
Pourtant je pressens bien que le trésor se trouve là. Quelque chose se passe, on chuchote au-dessus de moi et mes yeux endormis ne peuvent pas me dire de qui vient ce message. Si déjà je comprenais ce langage.
J’ouvre bien mes esgourdes, je concentre mes sens, mes dents frisent et je suis préparé à réagir à tout.
J’attendrai, je suis plus patient que le pêcheur de rives. Mon amorce, ma mouche est bien montée, comme un grain de beauté qui attire l’adultère. Nul doute que demain sera au rendez-vous.
Pourtant  de poireauter ainsi, vrai, cela m’exaspère, je n’ai jamais aimé les pourreaux dans ma soupe.
J’en suis sur, il est là, j’entends son cœur qui bat, il cahote, il avoine plus fort que le mien encore.
Soudain, hanté par sa présence, je me réveille en sursaut dans ce nouveau silence. Tout se fige si vite. C’est un colin-maillard doublé d’un chat perché.
L’aube déjà, mais qu’ais-je donc vécu dans mon profond sommeil ?
Quelqu’un se trouvait là, une essence de sylphes. Les Gnomes étaient là eux-aussi, je crois, j’en suis même sur, je n’étais pas tout seul. Ce soir je réédite, alors nous verrons bien, je prends l’engagement de dormir d’un seul œil pour pouvoir tout vous dire, vous en faire un récit clair et circonspect.
Bon j’y vais, le jour m’appelle et la besogne me réclame. Je ne quitte jamais mon ile sans, avec attention, prendre le soin de saluer mon plus vieil abri, un chêne centenaire, que dis-je millénaire peut-être. Je lui confie mon âme et mon lieu, d’une caresse tendre toujours disposée au même endroit sur une bosse ronde et lisse, un défaut de son anatomie . . . Tiens les grives sont rouges, encore ce matin.
Je me suis équipé pour la nouvelle nuit. La nuit de ma trouvaille, de la révélation. J’y attache une grande importance, ne vous ais-je pas dis que la preuve formelle, par devers vous, vous en serait donnée, et que tous mes écrits ne serviront jamais à nourrir, ne fusse qu’une fois, un feu de Salamandre.
Toute la journée, préparant bien mon coup,  j’ai pris la sage précaution de boire du café pour veiller à la nuit, malgré la fatigue dont le jour me charge. J’ai mangé bien léger pour ne pas alourdir ma digestion et exonérer les habitants du bois de mes flatulences habituelles. Tendre et courtoise attention me disais-je.
Je m’installe à nouveau, mais ce soir je ne dormirai pas allongé sur ma couette. Trop de confort pour un soldat dont la mission est de donner raison à son état. Je vais m’adosser au vieux chêne pour ne pas m’assoupir. Veiller en sentinelle, aux aguets des soupirs, des murmures. C’est en entendant tout, en prenant quelques notes, que je pourrais demain expliquer les discours. Bon silence à présent, la lune est là aussi.
Moi je m’adosse, je pense, je délibère, d’un œil seulement. Il ne faut surtout pas que je rêvasse. Que J’élabore, soit, mais sans trop préjuger. Je peux prévoir, certes, mais sans présupposer.


Il est confortable ce vieux chêne. J’y ai trouvé une petite niche, un creux du tronc assez profond pour m’y bien engoncer, au-dessus d’une grosse racine. J’étends même mes jambes la dessus. .Mes bras m’en tombent, enfin pas tout à fait grâce aux formes de la base qui s’avance de chaque coté de ce trône rustaud. Bien calé, bien au contact. N’est-ce pas l’érosion ou le moule d’un homme de ma taille qui aurait amené l’arbre à se modifier ainsi pour se faire habitacle ? Il a du, tout de même, vivre vieux et garder très longtemps je ne sais quel trésor pour que, par le temps durant, la pousse épouse ainsi les formes de son corps. Epouse –t-il mes formes ou bien alors d’autres générations m’ont-elle précédé, usant le logement de sorte qu’aujourd’hui je m’y sente, comme eux, un bien loti ?
C’a y est, un tic, un tac, quelqu’ …., non, ce n’est rien qu’un gland qui ricoche, qui tombe. C’est très régulier, je me mets à compter s’il change de seconde, mais non pas, ils s’entraident en égrenant les tics, les tacs, chacun le sien, pour rappeler à l’autre qu’il participe aussi, fraternel surement, à compter, en commun, les temps d’une comtoise. Je réglerai ma nuit sur cette pendulette. Mais comment faire pour le réveille-matin ? Baste on verra bien.

Je sens bien sa chaleur dans mon dos et le sang dans mes veines, dans ses veines, je ne sais plus.
Quel œil déjà ? Je ne sais plus non plus.
Mon cœur se calme peu à peu, ses battements se calent sur le rythme des glands ou celui de mon sang, de son sang. Je ne sais plus. En tout cas il se calme et ca c’est bien, je me sens bien.
Je frissonne comme le soir où j’avais, pris d’un vaillant courage, glissé au fond du lit de ma mère endormie. Comme lorsqu’elle nous serrait dans ses bras si longtemps que le souffle finissait par manquer mais que nous n’osions point changer la donne de peur qu’elle ne relâche l’étau de l’embrassade.

J’en suis là maintenant, dans les bras de ce chêne, à susurrer, mais qui susurre ? Moi où lui ? ca je ne sais plus !...
-M’entends-tu mon jeune ami ?
Je tremble d’émotion. Ca y est ! Il est là, ma patience saura vous apporter la preuve de tout mes beaux discours.
Mon œil, quel œil ais-je gardé ouvert ? Je me sens obligé de répondre aux mots que j’ai compris :
-Oui je t’entends mon brave, mais dis-moi qui es-tu ?
-Le chêne posé sous toi, le chêne mon Ami, Je te dis « jeune ami », car je suis millénaire et qu’aujourd’hui je cherche quelqu’un pour m’appuyer.
Mais c’est moi qui m’appuie pas le lourd chêne vert, il m’écraserait. ..
-Je cherche un vrai héros, comme ceux que j’ai connu, du temps des Demi-dieux, ou du temps des croisades.
-Un héros pourquoi faire ? Mais suis-je fou à écouter les suppliques d’un arbre vieux  de plus d’un millénaire….Il doit en avoir vu, connaitre notre histoire, pouvoir parler de tout, des Amours et des Guerres, me donner ses secrets, l’origine de la Terre, qui sait ? Continuons cela est salutaire…
-Je recherche un Brave, un Héros un Soldat, mais voila bien des lustres que je n’en ai point vu, un vrai un pur, capable d’écouter et d’épouser ma cause !
-Mais ta cause justement, dit moi donc, quelle est-elle ?
-Ma cause tu l’as vu en passant en lisière, on a tué mon frère, de cent ans mon ainé…
-Qu’avait-il fait le bougre pour mériter la mort ?
-Le buché est gratuit, seulement pour chauffer, pour faire des buchettes et faire de sa souche un peu de charbonnette.
-Mais n’est-ce point normal que cela ?  Que veux tu que j’y fasse ? Il est clair que l’homme se chauffe de ton bois ! Quel héros veux-tu donc ? Et pour quelle mission ?
-Attends ne bouge pas, je vais te faire sentir ce que souche veut dire. Demain au gué du jour tu resteras ici à entendre taper la cognée des tueurs en te cachant, profond, dans le creux qui ce soir te donne un bel abri. Tu sauras ce que c’est que de trembler de peur à perdre ses racines.

Voila qu’il point déjà, que la Lune s’efface et le ciel rougit comme tous les matins, je reste là, acceptant  la besogne en commisération. Il est tant sympathique ce vieux chêne pourri.


-Regarde bien ce rouge, il monte, il nous inonde, sais tu d’où il provient ? Et ce qui fait que  Dieu, à tous les jours qui naissent,  voudra que le monde ne cesse à jamais de contempler ce ciel rougeâtre, approfondi ?
- Pourquoi donc dis-tu ? Va donc plus avant, vends moi donc la mèche de cette belle intrigue !
- Ce sont les Sarrasins qui lavent leurs sarraus et les Chrétiens hurlants, souquenilles rougies par tant de bains de sang qui ont sali le monde où nous avons grandi.
-Mais Comment ?
-Dieu lui-même a lavé la terre de cette empreinte, et son linge a séché aux caresses du vent. Las, la couleur s’accroche aux larmes de l’espace qui a pris la couleur des fièvres empourprées.
-Et que faire ? Est-ce là ma mission, de laver l’infini ?
-Mon Frère, mon Ami, il fallait pour cela que tu viennes sur terre bien avant l’holocauste, que tu sois le Messie, le fils de Dieu le Père  et qu’il te soit donné d’éviter ce gâchis.
-Ecoute maintenant, c’est le moment terrible, reste bien contre moi pour me sentir trembler, il est là…

Dans le matin, rouge contours, un chien aboie… Ce peut être une caravane…Des hommes en grand nombre traversent la prairie, j’entends leurs rires, leur baratin affable, jacasserie faconde pour réveiller matin.
Ils approchent de nous, j’entends bien mieux leurs chiens. Ils se sont arrêtés au bord des frondaisons.
Ont-ils froid ? Que font-ils ? Je n’entends plus leur pas, ni leurs chiens, plus de boucan infâme…un cliquetis régulier caquète à l’unisson….
-C’est comme au temps jadis quand au mur des remparts avant l’assaut finale il fallait méditer. Ils fourbissent leurs armes, ils nettoient, ils polissent, ils frottent et ils aiguisent, bientôt ils vont nous attaquer.
Vois-tu combien ils sont ? Soit prudent et surtout ne te laisse pas surprendre. Sois discret mon Ami.
-Nombreux c’est sur, mais de là je ne vois pas tout, le taillis est épais !
-Reste caché je t’en conjure, ces hommes n’ont ni foi ni loi.

Soudain les branches cassent, de grands coups de butoir : « celui-là il est bien, y en aura quelques stères, après cela suffit » . . . Et voila ce beau monde qui tape, qui coupe, qui crie. Les machines qui hurlent quand l’arbre va tomber : « gar ‘avous » disent-ils… Ils tapent et tapent encore le chêne anéanti, à dix mètres du mien, où je suis atterré. Mon vieux chêne frémit, je sens que son corps tremble, il a peur comme moi de finir tranché, de faire du petit bois.
On se tait tous les deux en espérant la nuit, en scrutant cette Lune qui tarde à arriver.
La Journée fut très longue et j’en suis éprouvé. Je dors, je crois à poings fermés, prés à la défensive.
Le silence, soudain peut-être, me réveille un peu. Mon Ami le chêne est resté durant tout ce calvaire, debout, fier, veillant sur moi, sentinelle aux aguets.
En silence il a vu où est tombé son frère ou était-ce un cousin, une sœur, je ne sais !

-Etais tu un parent de cet arbre ? As-tu donc perdu un frère ou un Ami ?
-Ce n’étais ni un frère, ni un Ami non plus, n’as-tu pas vu qu’il datait de bien plus que moi, il était mon  Père !
-Je pensais Mon Ami qu’il ne pouvait pas être d’arbre plus vieux que toi.
-Maintenant il est vrai que, de ce que tu vois, seule ma descendance pourra peupler ce bois.
-Pourrais-je moi aussi penser être ton fils, puisque tu me protèges de ce monde maudit ?
-Sens-tu bouillir mon sang, même au creux de tes veines ? Veux-tu tenir le rang du fils du grand chêne ?
-Quel est donc ce rôle ? Faut-il vivre longtemps ?
-Nul n’est besoin, mon fils, de vivre en immortel pour savoir relever les défits du présent. Tu pourras si tu veux nous libérer des chaînes des machines qui tuent tes frères, mes enfants…
-Je m’y engage, Père, sur toi je veillerai, sur ma famille entière je pourrais faire le guet, patrouiller en cerbère, mourir ou vous sauver.

La nuit nous accueille à nouveau et en conciliabule le grand chêne raconte à la postérité que je suis le nouveau, le héros d’avant-garde, que je vais les aider contre les abatteurs…

- Je prends l’engagement ce jour, je suis formel, maître des hautes œuvres, de tous vous sauver, et que si sanguinaire le tueur nous agresse je lui dirais qu’il parte ou qu’il me voit séant comme un exécuteur.

Les arbres alentour en frémissent de joie, mes racines me poussent et mes veines se gonflent d’une sève nouvelle, sorcelante alchimie, transmise par mes frères et mon père réunis.


Le jour du Maudit, c’est bien ainsi que je dois dire, fatalité irrévocable de cette désastreuse malédiction qui nous frappe.
Le jour du maudit est là, je le sais, c’est Dimanche pourtant, le Seigneur les attends en sa grande bonté mais, tels des mécréants, ils fuient le baptistaire pour traverser le champ.

-PREND GARDE ! Je crie une volée d’insultes à la troupe qui déjà s’avançait vers nous.

Mes frères et mon père me regardent, fiers de mon courage, ils me le disent même en battant la mesure de leurs branches croisées d’un rythme cadencé.

-Le premier qui ira toucher à l’un des miens aura sur sa conscience la mort de l’un des siens ! C’est un dernier présage, lors, n’y restez pas sourds !

Je m’enfonce dans le bois caché sous les branchages que ma famille entière a mis à mon profit. Aux aguets, je me terre, le soldat enfoui.
Je suis prêt, le bras prolongé d’une branche bien dure, à l’affut du moment où je devrais cogner.
Les voila qui avancent, rien ne sert de prêcher…

-Tue tue disaient mes frères nous avons à venger…

Méfiants ils s’éparpillent, c’est à moi qu’ils s’en prennent car pour eux j’ai trahi toute la race humaine…

-Le premier qui s’avance aura affaire à moi.

Deux d’entre eux seulement continuent d’avancer, gaillards, conquérants, ils veulent me rosser…
Gare à eux, je me garde enfiévré par l’instant..

Et toc ! et toc et toc !

-Que les hommes le sachent ! A qui viendra au bois pour abattre les arbres, je serai toujours là pour y faire la loi.


JLCC

colonna (http://www.ecrivez.org)


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