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Trois secondes d'espoir



Elle est là, sur le pas de la porte. A l?heure juste, bien sûr.
Elle hoche imperceptiblement la tête pour me saluer. Je lui souris et m?écarte discrètement pour l?inviter à entrer. Comme à son habitude, elle reste quelques secondes sans bouger et en se mordillant la lèvre inférieure comme pour se convaincre qu?elle a toujours le choix, qu?elle peut encore faire demi-tour. Et, à chaque fois qu?elle marque ce temps d?hésitation, je sens mon c?ur se resserrer dans ma poitrine. J?ai peur. Peur qu?elle ne tourne les talons et qu?elle s?en aille pour de bon.
Je lui tends ma main qu?elle ne prend pas. Elle pénètre avec précaution à l?intérieur de mon appartement. Je remarque qu?elle boite encore un peu.
- Je vous prépare un café ? demande-je déjà persuadé de la réponse.
Elle fait « non » de la tête et commence déjà à ôter son magnifique manteau en laine épaisse et sa trop longue écharpe en cachemire grise.
- Vous avez bien fait de vous couvrir, dis-je. Il fait très froid ce matin. Vous?vous voulez vraiment rien boire?ou manger même ?
Elle ne me répond pas. Elle ne parle pas ou si peu. Le silence est son langage. Il fait partie intégrante de cette femme, un peu comme une seconde peau. Je dois m?en accommoder et rester attentif aux autres signaux qu?elle voudra bien émettre. Pourtant, moi, j?aimerais tellement parler, faire comme les gens normaux. Mais je sais bien que ce n?est ni l?endroit ni vraiment le moment pour bavarder. Et puis surtout, je ne suis pas celui avec qui on doit échanger des mots. Je ne suis pas là pour ça et cette femme n?est pas là pour ça non plus. Je dis « cette femme » car je ne sais même pas comment elle s?appelle.

Calmement, elle déboutonne un à un les boutons de son chemisier bleu nuit. Depuis le temps, ses gestes ne trahissent plus aucune trace de nervosité. Ses doigts, jadis, tremblants, sont désormais habités d?une triste et implacable mécanique. La tête levée au ciel et le regard perdu dans le vide, elle se déshabille devant moi avec une indifférence non feinte qui me fait l?effet d?une gifle.
- Votre chemisier est vraiment très beau, fis-je. Il vous va bien, vous savez.
Elle se tourne vers moi, esquisse un de ses sourires incolores et me regarde avec les mêmes yeux ; ces yeux magnifiques où je ne lis rien. Pas même de la candeur ou l?ombre d?un mépris. Juste du vide. Il m?a fallu un certain temps avant de comprendre. Comprendre qu?elle ne me voyait pas, tout simplement. Tous les mardis, sitôt franchi le seuil de mon appartement, elle est déjà partie, envolée. Bien sûr, dans mon métier, je suis habitué à ce que les clientes laissent leur c?ur et leur âme de côté pour ne prêter que leur enveloppe humaine. Mais elle, c?est encore autre chose. Son c?ur et son âme semblent avoir déserté son être depuis bien longtemps. Sa posture est exagérément droite mais sa démarche est fragile, mal assurée. Il arrive parfois qu?elle se balance légèrement comme si elle était prise d?un vertige soudain et allait perdre l?équilibre. En y repensant, elle me fait l?effet d?une petite embarcation abîmée, à la dérive sur une mer sans vagues ; une barque minuscule et fissurée de toutes parts, qui, de temps à autre, se met à tanguer attendant son inexorable noyade.
Au tout début, je pensai qu?elle était aliénée ou autiste. Et puis j?ai réalisé qu?elle était juste « abonnée absente ». Dans l?annuaire des vivants, elle s?était volontairement mise sur une liste à part, inconnue.

- Vous savez, dis-je en prenant un air enjoué, je vais reprendre l?écriture de mon roman ! J?y songe depuis quelques semaines mais là je sens que c?est vraiment le moment. Je le sens, je le sais. Il parlera de mon enfance, de mes erreurs, de mes rêves, de mes?
- Vous?vous ne vous déshabillez pas ? murmure t-elle.
Troublé, je feins de ne pas avoir entendu et poursuis d?une voix à peine audible.
- Ca parlera de vous aussi?.
A nouveau son regard sans éclat se pose sur le mien décontenancé.
- Vous n?avez pas envie ?
C?est à mon tour de baisser la tête, comme un gamin prit en faute.
- Si. Si, bien sûr?mais?
Mais quoi ? Qu?est ce qui t?arrive au juste depuis que cette personne, ce pantin sans vie est entré dans ta vie dépravée ? Pourquoi tu fais tant de manière et que tu retardes à chaque fois le moment ? Tu ne peux pas faire ton boulot comme avec les autres ? Au cas où tu l?aurais oublié, elle ne vient que pour ça. Oui, que pour ça.
Qu?est-ce que tu veux, pauvre crétin ? La sauver de ses sables mouvants alors que tu luttes pour ne pas y sombrer toi-même ? Toi, écrivain raté et petit gigolo de bas étage, tu veux lui redonner goût à la vie alors tu peines à retrouver la saveur de la tienne ? Mais pour qui tu te prends ? Ne vois-tu pas qu?il est déjà trop tard pour elle ?

Quelques minutes plus tard, nous sommes engouffrés dans le lit, entièrement nus. Comme à chaque fois, je lui demande si elle m?autorise à laisser un peu de lumière filtrer entre les stores. Une fois encore, elle n?exauce pas mon souhait. J?ai beau m?y attendre, cela me blesse toujours profondément.
Ainsi et comme tous les mardis depuis bientôt six mois, nous faisons l?amour presque inconsciemment dans une totale obscurité, comme deux vulgaires automates.

Je prends rarement du plaisir avec mes clientes. Non pas que ce soit défendu ou à l?encontre du code de déontologie du « manuel de prostitution » (si tenté qu?il en existe un !) mais tout simplement je m?en défends. Je prends leur argent, cela suffit. Y dérober en plus de la jouissance me met bizarrement mal à l?aise, un peu comme si c?était un acte malhonnête.
Rapidement, faire l?amour chaque mardi avec cette femme, m?est devenu pénible voire douloureux. Cette meurtrissure était autant physique que psychologique. Chaque pénétration ouvrait une plaie béante dans mon c?ur et ma conscience. Chaque fois qu?elle tournait la tête quand je voulais capturer sa bouche ? moi qui d?ordinaire ne veux embrasser personne - ou qu?elle attrapait mes deux mains pour m?empêcher de la caresser était un affront intolérable. Enfin, les billets qu?elle déposait discrètement sur la commode avant de partir étaient l?ultime torture à mon calvaire.
Oui, je souffrais de lui faire l?amour.  Je souffrais de ne lui faire que l?amour. Il n?y avait qu?avec elle que je ressentais ce déchirement, ce terrible regret d?être ce que je suis devenu. Avec elle seulement.

Pourquoi venait-elle puisque ce n?était pas pour prendre du plaisir ? Pourtant, le plaisir était là, jamais bien loin, rodant aux alentours. Son visage avait beau être plongé dans le noir, son corps, lui, ne restait pas muet. Mais, pour je ne sais quelle raison, elle s?évertuait à le bâillonner. Elle luttait, rejetait l?orgasme  que je m?efforçais de lui vendre, la jouissance qu?elle était venue s?offrir.

Voilà, elle se rhabille. Dans le noir et sans dire un mot. Je prends mon briquet, laissé sur la table de nuit et je l?allume. Sa petite flamme éclaire faiblement la peau laiteuse du fantôme avec qui je viens de faire l?amour. La femme me tourne le dos, désormais. Je vois ses mains bouger derrière, au niveau de ses omoplates. L?ombre de ses doigts anguleux se reflète sur le mur. C?est beau à voir. Je veux l?aider à agrafer son soutien-gorge. Elle me repousse le bras. Mais elle le fait délicatement, sans méchanceté.

La voilà qui se lève. Dans quelques minutes elle va me demander l?heure, elle qui ne porte jamais de montre. Et puis, elle se dirigera vers la petite commode qui se trouve près de la porte d?entrée. Elle déposera mon salaire et elle reprendra son unique bijou, une bague minuscule. La même bague en plastique de toutes les couleurs qui contraste étrangement avec ses vêtements sombres. Et comme à son habitude, elle la mettra à son auriculaire gauche, en forçant un petit peu.
La voilà qui se dirige vers le meuble. Meurtri dans ma chair, je tourne la tête.
Il faut que je lui dise tout, aujourd?hui. Maintenant. Il faut que je lui avoue tout. Il faut que je lui dise que je n?accepte plus personne depuis un moment déjà ; que je ne dors pas bien, que je mange peu et que je reste prostré des jours entiers, recroquevillé dans mes draps en l?attendant. Il faut qu?elle sache que le mardi est le jour le plus beau et le plus laid de ma vie. Et enfin que je lui dise qu?elle ne revienne plus jamais parce que cela ne me fait pas de bien ; que cela m?empêche de m?en sortir. Je sais que je dois tout lui dire. Et je sais que je n?en ferais rien.

Une sonnerie se fait entendre à l?extérieur. C?est la cloche de l?école maternelle publique qui se trouve en bas de chez moi, rue Brillat-Savarin.
En boitant légèrement, la femme s?approche de la fenêtre qu?elle entrouvre et ses yeux ne quittent plus l?établissement scolaire. Bientôt, elle va se retourner vers moi et elle va me parler. Puis, comme par magie, ses prunelles éteintes vont s?allumer pendant un court instant. Ce sera très rapide mais je suis préparé maintenant. J?ai trop souvent manqué ce moment là auparavant. Désormais, je ne perds plus une seule miette de cette éclaircie fugace mais précieuse.  
Ca y est, elle se retourne vers moi. Une petite lumière glisse dans ses yeux et son regard spectral reprend vie l?espace de trois secondes. Trois secondes d?espoir.  

Au dehors, les enfants viennent de surgir dans la cour tels des fauves libérés de leurs cages. Ils se mettent à courir dans tous les sens et poussent des cris sonores, dépensant l?éphémère innocence.
- C?est la récréation, me dit la femme en caressant sa bague et en laissant une larme zigzaguer sur sa joue. C?est la récréation.










david widjet


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2 commentaires sur ce texte :


  • david widjet (http://www.ecrivez.fr.st) le 2005-07-11 00:09:30 :
    merci veronique!
    tes gentils mots me font bien plaisir :-)
    merci aussi pour avoir acheté mon modeste ouvrage qui je te rassure contient des histoires plus "gaies" (hélas cette derniere nouvelle n' y sera pas, mais dans le prochain ;-))
    continues a ecrire aussi, je ne connais pas meilleur exutoire


  • veronique (http://www.ecrivez.fr.st) le 2005-07-09 11:30:43 :
    chère David, enfin Stephane, je trouve ta nouvelle très belle, le déchirement amoureux, entre deux êtres dans une relation à la fois réparatrice, et pourtant tellement douloureuse, ne peut laisser le lecteur indifférent, beaucoup de sentiments contradictoires viennent m'interpeller, et en fait qu'est-ce que l'amour?, douleur et bonheur... surement les deux...
    (plus perso : j'ai acheté ton livre, amitié... Véro...)