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Disparitions



Disparitions


Au début, cela passait presque inaperçu : il est vrai que, de nos jours, les disparitions sont des faits divers plutôt banals : enlèvements, assassinats et autres abominations sordides envahissent perpétuellement nos écrans de télévision, nos journaux et ne provoquent en nous désormais guère plus que dépit et résignation.

Puis, d?un seul coup, le phénomène s?est dramatiquement amplifié. Le nombre de disparitions ne cessait de croître. On ne les comptait plus par centaines ni même par milliers. En l?espace de quelques jours, la planète venait de perdre environ 10 millions de ses habitants !
Comprenons nous bien : lorsque je dis « perdre », je ne fais en aucun cas allusion à des décès. En effet, les gens ne mourraient pas ou du moins aucune preuve physique ne pouvait en témoigner. Ils n?étaient tout simplement plus là.
Rapidement, le monde tomba dans une hystérie croissante que les forces armées de chaque nation pouvaient difficilement contenir. Impuissants, les scientifiques et les grands spécialistes du secteur médical eux même dissimulaient avec peine leur désarroi. « Comment faire des autopsies ou de quelconques analyses lorsque vous n?avez pas de corps ! » disaient-ils affolés.
Alors, faute d?explications rationnelles, les théories les plus alarmistes et les plus abracadabrantes se mirent à circuler librement amplifiant ainsi le climat déjà électrique. Il est connu qu?en période de crise ou de panique, l?imagination humaine est d?une stupéfiante et débordante fertilité : d?épidémies exceptionnelles en invasions extra-terrestres, tout le monde donnait son point de vue sur ce qui se passait. On parlait même de colère Divine. « Dieu a décidé de faire le ménage » annonçaient certains quotidiens religieux.
Dans les rues de n?importe quelle ville, tout n?était plus que terreur et surréalisme. Sur les murs des maisons comme sur les devantures des magasins, on pouvait lire « L?heure du Jugement Dernier a sonné », « Priez pour nous », mais aussi quelques rebelles « Vous n?aurez pas ma peau ! » ou encore « Fais chier, je suis encore puceau ». Les églises, synagogues et mosquées étaient pleines à craquer. Persuadés d?être les prochains « disparus » sur la liste, certains passaient leur journée à se confesser et à se repentir alors que d?autres, plus insouciants ou plus courageux, brûlaient les voitures, vandalisaient les vitrines ou se tiraient une balle dans la tête.  

Pendant ce temps, à une allure vertigineuse, quelqu?un ou quelque chose continuait d?effacer les gens et de semer le chaos?..

Une poignée d?irréductibles chercheurs travaillaient d?arrache pied pour essayer de comprendre l?incompréhensible. « Où partaient ces gens ? », « Que devenaient-ils ? », « Qui les faisait disparaître ? » étaient autant d?interrogations restées sans réponse. « La véritable question est : pourquoi ? »  avait dit un éminent spécialiste qui était interviewé sur une chaîne internationale.

Oui, pourquoi des personnes se volatilisaient soudainement ? Qu?avaient-elles donc fait pour mériter pareil châtiment ?

Après plusieurs jours d?études et de regroupements d?informations ? alors que le nombre « d?absents » s?élevait à près de 100 millions - certaines données statisticiennes ont pu être établies. Ainsi, il a été confirmé que ces évènements n?étaient aucunement liés à un statut social, professionnel, culturel ou même religieux.
On déplorait autant la disparition d?avocats que d?ouvriers et les victimes étaient aussi importantes en Europe que dans les pays étrangers.
Par contre, certains rapports révélèrent une information qui s?avéra capitale. Si le fléau touchait indifféremment les hommes que les femmes de tous âges, il semblait en revanche épargner considérablement les enfants et en particulier les plus jeunes, ne frappant même jamais les nourrissons.

Les disparitions n?étaient donc pas un phénomène aveugle. Plus les investigations avançaient, plus une terrifiante évidente se cristallisait : les victimes n?étaient pas prises au hasard. Si bien que très rapidement on ne parla plus de victimes? mais de cibles. A l?annonce de cette révélation fracassante, l?effervescence mondiale, déjà incontrôlable, vira au cauchemar apocalyptique. Croyant échapper à cette malédiction, des centaines de familles abandonnaient leur domicile et quittaient précipitamment leur pays. Sombrant dans la plus primaire des sauvageries, les gens du monde entier, dépourvus de la moindre trace de civilité ou de solidarité, furent aspirés dans une spirale de démence sans précédent. Emeutes, viols et meurtres se multiplièrent à une vitesse proprement hallucinante. L?état d?urgence fut signalé dans toutes les plus grandes capitales. La perte de contrôle était totale : la Terre s?embrasait littéralement et l?Homme venait de faire un bond en arrière de plusieurs millions d?années.

Les disparitions perdurèrent un certain temps? puis se mirent à diminuer. Petit à petit au début puis considérablement.

Certes, on déplorait encore de nombreuses disparitions inexpliquées (les journaux les avaient qualifiés de « Disparitions Noires ») mais cette diminution progressive et continue était tout à fait réelle. Sans raison apparente et avec la même imprévisibilité, cette force invisible et dévastatrice qui avait dépeuplé le globe terrestre de plusieurs centaines de millions d?êtres humains semblait brusquement s?essouffler, donnant ainsi l?impression que sa mission était sur le point de se terminer.

C?était le début de l?hiver. Alors que de mois en mois, la Vie retrouvait ses droits et la population sa raison, on put constater un autre phénomène. Celui-ci était plus léger mais malgré tout assez significatif : on se sentait étrangement mieux.  
Personne ne pouvait vraiment décrire cette agréable sensation mais tout le monde en avait un sentiment presque palpable. Cet indicible bien-être se sentait dans les petits détails du quotidien. Les relations entre les gens, hier encore d?une impitoyable cruauté, étaient pour ainsi dire plus saines, plus cordiales et respectueuses. En un mot inédites. De jour en jour, toutes les données se renversaient : on constatait moins de violence physique ou verbale. Les attitudes, les comportements entre les terriens n?étaient plus les mêmes (sur les routes et autoroutes, même la célèbre « queue-de-poisson » avait disparu de la circulation !) On allait jusqu?à supprimer certaines lois, jugées subitement trop arbitraires voire injustes.
Alors que les mois précédents le monde était à feu et à sang, aujourd?hui il commençait à dégager un parfum de sérénité et de quiétude inconnu jusqu?alors.

Rien ne paraissait différent et pourtant quelque chose venait de changer irrémédiablement les mentalités sans que personne ne puisse expliquer ce renouveau.

Pendant cette période d?accalmie et de paix retrouvée comme durant celle, bien plus tumultueuse qui l?avait précédé, je faisais mon inévitable service militaire avec une joie extrêmement intériorisée.
Les « pertes » avaient été lourdes dans les régiments et en particulier dans ma caserne - presque intégralement décimée ? dont je faisais figure de miraculé.

J?étais dans le train qui allait m?éloigner, le temps d?un week-end, des ordres crétins et des lits en portefeuilles. J?ignorais qui avait inventé les permissions mais cette personne avait - au même titre que Gandhi et Mark Knopfler - mon admiration et ma reconnaissance éternelles.
Inconfortablement assis mais arborant un large sourire, je regardai le paysage défiler sous mes yeux encore un peu embrumés.
Le wagon était seulement occupé par une femme d?un certain âge située à deux rangées devant et d?un homme qui se trouvait juste en face de moi. Il devait avoir une quarantaine d?années et était élégamment vêtu d?un costume gris anthracite assorti à une écharpe (en soie me sembla t-il) enroulée autour de son cou comme un boa. Arborant une discrète paire de lunettes, il lisait « Le Monde », le visage impassible. Je put discrètement lire sur la première page, dans un petit encart à droite, classé désormais dans la rubrique « Faits divers » : Disparitions Noires ? 35% de moins que la semaine dernière.
La tendance se confirmait de jour en jour : on ne gommait presque plus les gens.
- C?est un vrai soulagement, dis je à l?encontre de l?homme.
- Vous faites allusion aux disparitions, je présume, répondit l?homme sans lever les yeux de son quotidien.
- Oui, bien sûr. Cela a tout de même foutu une sacrée pagaille cet été.
Cette fois, l?homme baissa son journal et daigna enfin me jeter un regard. De sa main gauche il me fit signe d?approcher, ce que je fis. Il pencha la tête vers moi et me souffla à l?oreille ceci :
- J?ai jamais cru à ces sornettes d?enlèvements organisés par la CIA ou je ne sais quels martiens. Encore moins à la vengeance du Christ. Pour moi, tous les gouvernements ont étouffé les vraies raisons.
- Ah oui ? fis-je interloqué
- Naturellement, dit-il en haussant les épaules. J?ai mon avis là-dessus. Toutes ces disparitions sont la simple conséquence de maladies. Des maladies incurables et, j?en conviens, assez uniques.
- Vous croyez ?
- J?en suis persuadé, rétorqua l?homme plein d?aplomb en haussant un peu le ton. Et je vais même ajouter que je sais qui nous a rapporté ces saloperies, si vous me pardonnez l?expression.
En voyant mon air dubitatif, l?homme, ravit de son effet, s?empressa de continuer :
- Réfléchissez un peu, mon garçon. Je ne suis pas raciste et je n?affirme pas que leurs intentions fussent belliqueuses mais à part les étrangers dites moi qui sont porteurs de ces virus mortels dans leurs gènes ? Regardez déjà avec le SIDA !

Imperceptiblement, je me suis écarté du visage de l?homme. Je m?apprêtais à lui demander des éclaircissements sur sa théorie pour le moins douteuse lorsqu?il se passa quelque chose d?extraordinaire qui me laissa bouche bée : l?homme et son journal venaient de se volatiliser sous mes yeux !

Le train continuait de ronronner à une allure convenable. Quelques timides flocons de neige s?accrochaient aux vitres. Je demeurai perplexe tout le reste du trajet. Je pensai à ce qui venait de se passer et ne put m?empêcher d?esquisser un sourire amusé. Il semblait que, bien malgré lui, l?homme venait de donner un début d?explication sur le phénomène incroyable qui avait frappé l?Humanité durant cet été 2001.

Moi qui croyais en l?existence d?une personne divine autant qu?à la sincérité de mon conseiller bancaire, je dus bien admettre l?évidence. Oui, « quelqu?un » (Dieu ou quel que soit son autre nom de scène) existait au-dessus de nos têtes. Doté de pouvoirs exceptionnels et d?une humeur plutôt facétieuse, Il s?était levé un beau matin de Juillet avec comme programme de nous priver de la compagnie d?un bon nombre de nos semblables.

J?ignorai encore ce qu?Il nous réserverait par la suite mais il fallait reconnaître - une fois n?est pas coutume ? qu?Il semblait avoir fait les choses intelligemment cette fois : Il avait d?abord commencé par les plus cons.



















david widjet


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