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Ce matin



Ce matin


J?ai toujours entendu dire que tenir un journal intime était une activité de fille. Je ne pourrais pas jurer si c?est vrai mais c?est ce qu?on dit. En tout cas, je suis sur le point d?en commencer un. Pourtant, je suis un homme en dépit de ce que pense ma mère qui me répète toujours que « je viens à peine de naître ».
Je ressens ce besoin d?écrire pour exorciser les démons qui, dès à présent, rongent ma conscience. Je ne peux en parler à personne ? même pas à Hans, mon seul compagnon de chambrée - parce que c?est trop dangereux. Ici, si tu as des états d?âmes, tu les gardes pour toi et tu fais en sorte de ne pas les montrer.
Je regarde ma main : elle tremble encore. Est-ce que je vais être capable d?écrire au moins ? J?ai tellement peur. Tellement honte aussi.
Je vais quand même essayer. De toute façon si je ne le fais pas, je vais aussi devenir dingue.

C?est arrivé aujourd?hui. Ce matin. Ce mercredi 21 décembre 1942. Je sais déjà que je n?oublierai jamais cette date. Elle sera gravée dans ma mémoire, marquée au fer rouge pour toujours. Comme un poison, elle se répandra dans mes veines et infectera chaque goutte de mon sang. Je sais aussi que d?autres jours ressembleront à ce matin. Mais c?est celui là qui viendra hanter mes nuits et torturer mon esprit jusqu?à mon dernier souffle. C?est bien connu : on n?oublie jamais les premières fois.

J?avais froid. Pourtant j?étais chaudement vêtu. On s?occupe bien de nous ici c?est vrai. On est bien nourri et on nous soigne bien aussi. Mais rien à faire, ce matin j?avais froid. On a fait quelques pas de courses et des étirements afin de ne pas laisser nos membres s?engourdir par le gel.
Je ne pensai à rien d?autre qu?à ce que j?allais devoir faire un peu plus tard. « Demain, c?est ton tour » m?avait informé Hans, la veille au soir. « Comment t?as fais toi ? ». Il a baissé les yeux et a murmuré d?une voix sombre « Je ne veux plus y penser »  avant de retourner vers sa couche. Moi, je n?ai pas pu fermer l??il de la nuit.
Après l?exercice matinal, le commandant s?est dirigé vers moi et m?a demandé de le suivre. « Le jour de ton dépucelage, petit » a-t-il ricané en ajustant son képi. Je le dévisageai. Un porc ce type sous son épais manteau beige au col fourré. Les cheveux gras, les dents jaunies et l?haleine empestant le schnaps de bon matin. Un porc, oui. On dit que sa femme couche avec un des infirmiers. Ce sont sans doute des rumeurs mais ça me plait de le penser.  
Quelques minutes après et quelques centaines de pas plus loin, je me trouvai sur une petite bute enneigée. Le visage face au vent et un pistolet à la main. « Tire et va rejoindre les autres » m?a dit le commandant.
Jusque là, la chance m?avait sourit et j?avais toujours réussi à passer entre les mailles du filet. Ce matin, la chance m?a tourné le dos. Ce mercredi 21 décembre 1942 n?était pas un jour comme les autres pour moi. C?était le jour de mon baptême. Mon baptême d?assassin.

Je m?arrête d?écrire. Avec mon index, j?essuie les premières gouttes de sueurs qui perlent sur mon front. Je tremble à nouveau et j?ai la sensation d?avaler une poignée d?aiguilles. Je ne dois pas paniquer. Il faut que je respire normalement et que je continue à raconter les choses telles qu?elles se sont passées.
Je pose mon crayon et je laisse mon esprit vagabonder quelques instants. Je me souviens de mon bizutage la première année à l?Ecole de Commerce de Berlin. On nous avait mis des grappes de raisins dans notre pantalon. Des filles, les yeux bandés et en sous-vêtements devaient récupérer les fruits dans notre slip. Ce n?était pas toujours de bon goût mais avec le recul c?était plutôt innocent et assez amusant.
Ici, les épreuves ont changé. Le décor est sordide. On ne récolte plus de rires et on ne sème plus de raisins dans le pantalon des étudiants. Vous récoltez une arme et on vous ordonne de semer la mort. Il n?y aucun échappatoire. Vous avez beau tourné la tête dans tous les sens, il n?y a rien de doux par ici. Le diable est partout.
Je suis calme enfin. Je me penche à nouveau sur mon petit cahier, je reprends mon crayon et je pousse un long soupir avant de me remettre à écrire.

« Qu?est-ce que tu attends ? » m?a lancé le commandant. « Descends moi cette vermine ».
Vermines, parasites, chiens galeux. J?ai entendu ces insultes cent fois. Je n?ai toujours pas compris leurs motifs. Je dois être un mauvais élève car ce n?est pas faute d?avoir été « instruit ». Le premier jour de notre arrivée, ils nous ont abreuvé de discours sur eux, sur le danger qu?ils représentent, sur le Mal qu?ils portent en eux. Jour après jour, on nous a apprit à les détester, à les humilier, à les faire souffrir.  A mon âge, on est encore novice en matière de sentiments ; quels qu?ils soient. Je suis incapable de reconnaître l?amour que déjà on m?inculquait la haine.

Ce matin, le froid me griffait le visage, me brûlaient les lèvres et les paupières. Mes jambes avaient du mal à me soutenir. J?avais l?impression que mon corps tout entier allait se briser. Je restai plusieurs secondes, le bras armé tendu et figé comme une statue de glace.  Et le doigt collé sur la détente.
A côté de moi, la voix du porc devenait agressive. Il ne me parlait plus. Il  m?injuriait. Je me tournai vers lui et je le regardai une nouvelle fois. Ses yeux injectés de sang étaient habités par quelque chose que je ne saurais décrire avec des mots. Je n?entendais plus très bien car le vent glacial avalait en partie ses ordres. J?observai sa bouche porcine se tordre en une grimace hideuse. Les veines de ses tempes se gonflaient et donnaient l?impression qu?elles allaient gicler de son visage satanique. Je n?esquissai toujours pas le moindre geste. Paralysé par le froid et tétanisé par l?horreur de mon acte, je restai debout sur ce talus de neige.

Ca y est, je commence à avoir mal au c?ur. Pour la seconde fois, je stoppe mon récit. Est-ce que tout ceci est bien réel ? Est-ce que cet endroit noyé dans la brume et le sang existe véritablement ? Une semaine que je suis arrivé et j?ai vu et entendu assez de choses pour m?écoeurer de l?Humanité le restant de ma vie.
L?Homme est une créature incompréhensible, une énigme baignée d?ombre et de lumière. Il peut vous bouleverser le c?ur et vous transporter l?âme rien qu?en posant ses doigts sur un piano et, le jour d?après commettre des actes d?une barbarie inimaginable. L?Homme souffre d?une schizophrénie incurable.  
Ici, hélas, on ne voit que la face sombre et cruelle de l?être humain, toute son ignominie et toute sa laideur. Aujourd?hui je la distingue encore. Mais demain ? Combien de temps avant de me fondre dans ses ténèbres, de me vêtir de sa peau répugnante et de sa chaire vérolée ? Combien de temps avant de ressembler au pourri gradé qui ce matin hurlait à mes côtés ?
Maîtrisant tant bien que mal la nervosité qui gagne ma main, je poursuis l?écriture de mon histoire.

Soudain le commandant, rouge de fureur, sortit son arme de l?étui et me frappa le visage avec la crosse. La violence du choc me fit tomber par terre. Un flot d?hémoglobine s?échappa de mon nez cassé et vint inonder ma bouche. Avec ma langue, je gouttai le liquide chaud. Je ne reconnaissais même plus le goût de mon propre sang. La mutation avait déjà commencé. J?étais en train de devenir quelqu?un d?autre ; quelqu?un qui ne me plaisait pas. Une envie de vomir me souleva le c?ur et les tripes.  
Le porc me fit signe de me lever. Je ne pouvais pas. Il commença à me rouer de coups de pieds. Les talons de ces bottes me piétinaient le ventre et écrasaient mes côtes. Il me faisait atrocement mal mais j?aurai donné n?importe quoi pour qu?il continue de me battre. N?importe quoi.
Puis il m?a empoigné par les cheveux et m?a forcé à me relever. Il a ramassé mon arme qu?il a remise dans ma main et a braqué la sienne sur ma tête. « Tu es prêt à crever pour un sale juif ? » m?a-t-il craché au visage.

Tuer ou mourir. Existe-t-il un choix plus cruel et plus injuste ?
Bizarrement, à cet instant précis, je n?ai pas pensé à ma famille, à ma mère et à mes frères que ma mort anéantirait de chagrin. Je n?ai pas pensé à moi non plus. Mon esprit s?est étrangement arrêté sur cette jeune fille qui travaille à la boulangerie au coin de la rue, juste derrière le camp. Je ne sais rien d?elle, pas même son prénom. Je sais juste qu?elle est belle et que si j?arrivais à lui parler, elle pourrait peut-être me sourire. Peut-être même qu?elle accepterait de sortir avec moi. Peut-être.  
Je n?ai pas voulu mourir sans lui avoir adressé la parole. Je voudrais vivre cet instant là, cet espoir là. Pardon.

J?étais debout. Le visage ensanglanté, je me suis tenu le ventre, essayant de supporter l?intense douleur qui irradiait mon corps meurtri. Des larmes amères se sont mises à rouler sur ma joue. Mais cette fois ci, l?hiver et son vent rude n?y étaient pour rien. Je pleurai sur cette guerre infâme qui n?en finissait plus. Je pleurai sur ma jeune existence à jamais transformée. Et je pleurai sur cet homme nu et recroquevillé à quelques mètres de mes pieds dont je fuyais lâchement le regard.
J?ai vu mon bras armé se lever comme hypnotisé par une force fantomatique. Je le regardai étrangement. Il ne m?appartenait plus tout comme je ne m?appartenais plus. Je l?ai vu se diriger puis s?immobiliser sur ce corps prostré et inconnu. Enroulé autour de moi, le vent soufflait de puissantes bourrasques un peu comme s?il cherchait à étouffer le bruit de mon atrocité.  

J?ai fermé les yeux et, de toutes mes forces, j?ai pensé à quelque chose de beau.





david widjet


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