Nous nous sommes regardés. Longuement. Puis nous avons grimacé un sourire.
« Promis » avait-on dit en crachant par terre pour sceller notre promesse juste avant de repartir chacun de son côté.
Bien que nous étions intimement convaincus de prendre la bonne décision, nous ne pouvions empêcher cette inévitable crainte de jouer les trouble-fête. Asséchant notre gorge, triturant nos frêles boyaux et chamboulant nos jeunes esprits, la peur était là et rampait tout au fond de nous. Non, nous ne regrettions pas ce que nous venions de décider. Mais, sans se lavouer, nous étions anxieux. Cétait normal davoir peur, dêtre inquiet. Normal dêtre triste aussi. Ce nest jamais une mince affaire que de rompre avec lhomme ou la femme que lon aime.
En fait, « rompre » nétait pas exactement le bon mot car il ne sagissait pas dune rupture définitive. Enfin, pas sur le fond.
Oui, cétait bel et bien la fin dune relation amoureuse. Pas de doute là-dessus. A ce niveau là cétait plutôt radical : on efface le numéro de portable, on ne sécrit plus et - dans la mesure du possible - on essaie habilement de couper les ponts avec les amis de lautre. Mais sur la forme cétait un peu différent. En effet, nous avions laissé une petite porte entrouverte avec la possibilité infime mais bien réelle - de la franchir à un moment donné. Mais pas à nimporte quel moment. « Le samedi 29 mars 2013 à 15h » sétait-on mis daccord. Soit 10 ans jour pour jour après notre rupture.
Naturellement, tout le monde avait été surpris par notre décision commune. « Complètement givrés » pour les uns, « Profondément débiles » pour les autres, notre entourage, perplexe ou dépité, avait donné unanimement son point de vue sur notre santé mentale. Pourquoi se quitter quand on saime ? Il est vrai que la force de nos sentiments nétait pas du tout en cause. Nous étions profondément amoureux lun de lautre, arrogants et orgueilleux comme le sont souvent les jeunes amants.
Oui, notre projet a laissé dubitatif ou suscité une totale incompréhension. Et pourtant nous étions persuadés dêtre dans le vrai. Que sait-on réellement de lAmour et de létendue de Sa puissance, de Sa féerie ? Que connaît-on des gens qui nous entourent et de leurs fascinantes complexités ? Que sait-on des joies du sexe et de ses vils tourments ? Mais surtout, que sait-on de nous-mêmes lorsque lon vient à peine douvrir les yeux à la Vie ?
Car cétait bien là le cur de notre problème. Romain avait à peine vingt et un ans et moi dix-neuf quand nous nous sommes rencontrés puis aimés. Deux imbéciles heureux qui tenaient à peine sur leurs jambes. Notre jeunesse, véritable saphir pour nos parents, sapparentait paradoxalement à une terrible et injuste malédiction dont nous étions les victimes inexorables.
Nous avions encore tant à découvrir lui et moi. Tant à apprendre des autres et de nous ; de ce que nous étions véritablement et de ce que nous étions capables. Bien sûr que nous aimions rire, sortir et faire lamour ensemble. Cétait magique au point bien souvent de nous arracher des larmes. Mais à nos âges nous manquions encore cruellement de références, déléments de comparaison pour se contenter de cette belle mais unique expérience.
« Ni regrets
ni regrets » était devenu notre devise. Romain et moi voulions nous aventurer dans des contrées inédites. Nous pensions quil était nécessaire voire vital de découvrir dautres horizons, dautres bras. Cétait comme un passage obligé, une étape indispensable dans notre parcours afin de ne pas être rongé par lamertume et la frustration davoir bradé notre vie en la privant dune éventuelle opportunité de connaître quelque chose de plus beau ailleurs. Nous étions mangés par la faim et lenvie. La faim de voyager et de nous perdre.
Lenvie de faire une avalanche de conneries. Une faim de liberté. Et essayer - puisquil le fallait - de se frotter à dautres peaux et de mordre dans dautres fruits défendus.
Mais il ne sagissait pas de réduire notre quête à la simple découverte intime de nos corps, de ses possibilités et de ses plaisirs sexuels. Bien sûr que non. Notre cur lui-même était sujet à nos multiples interrogations. Est-ce que cette éponge démotions, fascinante et mystérieuse, avait atteint ses limites ? Etions-nous, Romain et moi incapables daimer plus ou dêtre aimés davantage ? Pouvions-nous, saurions nous même gonfler ce cur telle la voile dune frégate et labreuver dimmenses vagues damour au point de le faire exploser dans sa cage thoracique ? Pour le savoir nous devions, à linstar de nos corps, pousser tous nos sentiments dans leurs derniers retranchements.
Dieu merci, nous étions pourvus tous deux dune lucidité implacable et salutaire qui faisait tant défaut à bon nombre de nos aînés. Car si nous étions pleinement conscients des risques encourus, nous étions encore plus terrifiés par la mort lente et inéluctable de notre amour si, par confort ou par faiblesse, nous refusions de mettre un terme à notre aventure amoureuse. Il nous paraissait évident quun jour ou lautre le doute nous aurait assailli, piétinant nos braises une à une sans espoir de jamais les raviver.
Ce chemin dapprentissage nous voulions le faire chacun à notre façon. Et séparément. Cest pourquoi, il y a dix ans, le sourire aux lèvres mais le cur gros, nous avions préféré mettre fin à notre union pour souvrir au monde, explorer ses possibilités et tenter de trouver un bonheur plus grand que celui que nous vivions déjà. « Et si ça ne marchait pas ? » avais-je demandé à Romain. « Comment ça ? » fit-il surpris. « Ben, si on se rend compte que rien nest mieux que nous ? » Je me souviens que Romain avait pris délicatement ma main dans les siennes, en esquissant son fameux sourire qui pouvait terrasser de désir la plus frigide des nonnes et mavait dit dune voix pleine de douceur. « Dans ce cas, on se donne rendez vous et on reprend notre histoire là où on la laissé. Ici même, à St Michel. Devant la fontaine. »
Après il a fallu tomber daccord sur la durée du supplice. Dix ans. « Putain, cest long » a t-on dit en même temps. Oui mais dix années semblaient une période idéale et intelligente pour nos deux alternatives. Cétait suffisamment étendu pour nous laisser vivre dautres expériences sans pour autant nous pénaliser dans le cas où nous nous retrouverions pour rebâtir une autre vie ensemble. « On aura à peine trente ans. On aura largement le temps de nous marier et de faire notre premier enfant » avais-je dit. « Sans oublier de prendre un golden retriever » avait malicieusement ajouté Romain, sachant combien jaimais cette race de chien.
Voilà. La projet était fou mais la règle était simple. Si pendant cette décennie la Vie ne nous offrait pas mieux que ce que nous avions connu ensemble, nous avions fait le serment de nous retrouver à lendroit, au jour et à lheure définis pour rouvrir la parenthèse amoureuse que nous avions volontairement fermé. « Quoiquil arrive » avait précisé Romain. Oui, quoiquil puisse nous arriver.
Pendant ces dix années, il mest arrivé une multitude dévènements. Tout dabord jai passé et réussi tous mes examens et je suis en train de devenir ce que jai toujours rêvé dêtre : une architecte. Lannée dernière, je suis devenue la plus jeune architecte à remporter le concours pour le Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou. Certes je nai pas le talent dun Renzo Piano ou lesprit visionnaire dun Norman Foster mais mon travail est très prometteur.
En dehors du cadre de mes études, jai beaucoup voyagé et rencontré des gens formidables (mais aussi des abrutis haut de gamme !) aux quatre coins de la planète.
Jai passé deux ans au Japon où je me suis rendu compte que mesurer un mètre cinquante-neuf était presque miraculeux, un an en Colombie où jai fumé toutes sortes de saloperies et plusieurs mois au Canada et en Nouvelle-Zélande où jai fait la connaissance dun jeune architecte qui ma donné de précieux conseils et une adorable petite fille prénommée Sarah. Lui et moi avons vécu trois années agitées avant de décider, à bout de forces et de vaisselle, de nous séparer.
Jai aussi eu la chance de publier un livre qui sest vendu
à trente sept exemplaires ! En dépit de léchec commercial, lexpérience fut riche et très intéressante. Par le biais de lécriture jai pu exorciser quelques démons et découvrir dautres facettes de ma personnalité.
Bien sûr, je suis aussi passée par des moments difficiles ou tragiques. Mon père qui était déjà atteint dun cancer à lépoque nous avait quitté. Jai aussi connu, comme beaucoup de gens, quelques déboires sentimentaux dont certains furent plus difficiles à surmonter que dautres. Et enfin il eut cette stupide chute à cheval, il y a trois ans.
Mais la vie était ainsi faite et jen avais accepté toutes les surprises, des plus sucrées aux plus amères. Toujours portée par cette fidèle devise du « ni regrets
ni regrets », javais tracé et suivi mon chemin à ma manière. A laube de ma trentième année javais la satisfaction davoir toujours fait tout ce dont javais envie.
Pendant cette longue période, je neus pratiquement aucune nouvelle de Romain. Une fois, il y a cinq ans, jétais tombée par hasard sur son frère cadet, David, qui mavait dit quil vivait à New York et quil ne rentrait en France que pour les fêtes, accompagné à chaque fois dune fille différente et dune nouvelle coupe de cheveux. Il avait ouvert une galerie darts près de Time Square qui marchait très fort, ce qui ne mavait pas trop surprise, me souvenant parfaitement combien il était amateur de peinture et avait le sens des affaires lorsque nous étions ensemble.
Pour ainsi dire, je navais jamais oublié Romain. Dune certaine façon, il avait toujours fait partie de mon existence. Son visage juvénile, linflexion tendre de sa voix et son sourire enjôleur étaient ancrés dans ma mémoire. Mes souvenirs étaient encore dune incroyable clarté. Je me souvenais même de la forme de son sexe, incroyablement arquée !
Souvent - même lorsque je vivais des moments heureux avec larchitecte ou avec mes autres compagnons - je ne pouvais mempêcher de penser à lui, me demandant ce quil devenait. Avait-il lui aussi réalisé certains de ses rêves, assouvi quelques-uns de ses fantasmes ? Avait-il, lui aussi, été béni et abîmé par la Vie ? Avait-il, comme moi, vécu sans regret aucun ?
Il marrivait aussi de me languir de nos longues discussions animées, de nos ébats dévastateurs ou de nos fous rires incontrôlables. Je me surprenais quelquefois à parler de lui à Sarah, qui, du haut de ses deux ans, ouvrait ses grands yeux en laissant échapper quelques rires enchanteurs. Malgré léloignement et toutes ces années écoulées, Romain navait jamais déserté mes pensées.
Nous sommes le samedi 29 mars 2013 et ma montre indique 14h58. Je me trouve à quelques mètres de la fontaine Saint-Michel où des musiciens grattent nonchalamment quelques accords pendant que quelques couples sembrassent à pleine bouche. Je suis là, confortablement assise. Sur mon fauteuil roulant.
Quest-ce qui mavait conduite à revenir ici après tant dannées ? Est-ce que je ressentais vraiment le besoin de le revoir ? Est-ce que mon cur le désirait réellement ? Je métais longtemps posé ces questions avant de trouver enfin la réponse au tréfonds de mon être. Non, ma paralysie navait rien à voir avec ma résolution. Non, je ne me sentais pas handicapée et navais nullement pris cette décision par détresse ou par dépit. Ce nétait pas dans ma nature.
Je faisais un beau métier, javais une petite fille merveilleuse et je continuais dépuiser la gente masculine au plumard. Jétais satisfaite de ma vie et fière de ce que javais accompli jusque là. La raison de ma venue était bien plus simple et aussi plus évidente.
Jétais encore amoureuse de Romain . Sans doute lavais je toujours été. Alors, ma présence dans ce lieu, guidée par ce sentiment indestructible, prenait tout son sens.
Je me souvins de cette phrase dite dix ans plus tôt « Si on se rend compte que rien nest mieux que nous ? ».
Jai vécu quelques belles histoires damour avec des hommes qui, consciemment ou malgré eux, mont construit et aidé à me forger un caractère et une personnalité propre. Jai connu des joies intenses et des plaisirs de toutes sortes. Mais, malgré tous ces instants passés et tellement précieux, je navais pas trouvé mieux que nous. Pas trouvé mieux que lui. Jen étais persuadée aujourdhui et me sentais désormais prête, aguerrie, à trente ans, à reprendre le conte de fée et faire de mon mieux pour le prolonger jusquà mon dernier souffle.
Mais lui, quavait-il décidé ? Etait-il arrivé à la même conclusion ? Allait-il tout simplement venir à notre rendez-vous et honorer notre promesse ?
15h03 et aucune trace de Romain. Daussi loin que je me souvienne, il na jamais été en retard. Pas même dune minute ! Une vraie montre suisse ce garçon !
Autour de moi, les gens se retrouvent, se serrent la main ou se tombent dans les bras. La place et la fontaine sont des lieux propices aux rendez vous, aux retrouvailles. Cest beau à voir.
Romain ne viendra pas. Je le sens. Peut-être était-ce mieux ainsi. Jai un peu de peine mais pas seulement. Dans la vie comme en amour, il faut savoir perdre et être heureux quand même. Heureux pour lautre car cest surtout cela aimer. Vouloir ce quil y a de mieux pour lautre même si cela veut dire ne pas être cette personne là. Visiblement Romain avait trouvé la personne qui lui convenait ; celle qui lui correspondait le mieux. Cest bien. Notre projet était sans doute insensé mais nous avions bien fait et cela en valait la peine. Aujourdhui, Romain a trouvé sa voie. Alors je suis heureuse.
Je regarde la fontaine. Je connais bien la place Saint-Michel et, comme tout architecte qui se respecte, je me suis longtemps attardée sur les monuments parisiens et donc sur cette construction du XIXè siècle. Non pas quelle soit dune beauté renversante mais aujourdhui, elle revêt une signification particulière. Mes yeux se portent sur les quatre statues de bonze représentant les vertus cardinales. Je mattarde davantage sur celle créée par Jean-Baptiste Claude Eugène Guillaume, la statue de la Force qui semble menvoyer un message. Oui, il va falloir être forte.
Mes yeux quittent la fontaine. Je pousse un petit cri de surprise qui se noie dans les notes des musiciens et dans le brouhaha des individus qui discutent autour de moi. Devant moi se tient une drôle de personne. Enfin pas vraiment une personne même si son regard noisette est empreint dune étrange humanité. Cest un chien. De couleur crème, il se tient tranquillement posté sur ses pattes arrières et me regarde avec un drôle dair, la tête légèrement penchée sur le côté et la langue pendante. Il reste immobile mais sa queue ébouriffée tape frénétiquement sur le bitume. Il semble content dêtre là, de mavoir trouvé ; un peu comme sil mavait attendu pendant longtemps.
« On aura à peine trente ans. On aura largement le temps de nous marier et de faire notre premier enfant »
« Sans oublier de prendre un golden retriever »
Les battements de mon cur prennent soudain de la vitesse et ma gorge se contracte.
« Romain ? »