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rupture de stock (part I, II, III)



Rupture de stock (chapitre I)


Marre d'entendre ces démons se foutre de ma gueule. Leurs rires stridents me vrillent les tympans. Ils peuvent crâner eux. Ils ont de quoi faire pour des décennies. C'est pas juste. Vraiment.
Marre de m'emmerder. Marre de ce patron bedonnant qui me répète comme une litanie "Rupture de stock, petit, rupture de stock". Il y croit plus le boss, c'est tout. "Les anciens doivent être des exemples pour les nouveaux arrivants" m'a t-on dit le 1er jour de la formation. Belle connerie.  
Marre de tourner en rond. Marre des collègues, ces fumistes pré-retraités qui jouissent de leur oisiveté, les doigts enchevêtrés dans leurs bouclettes grisonnantes. "Ca va revenir" me disent ils tranquillement assis sur leur nuage cotonneux. Crétins.
Dépité, je regarde mon carquois désespérément vide. J'ai pas l'air con, tiens.
Je suis allé les voir ce matin. "La loi de l'offre et de la demande, petit" qu'ils m'ont dit les gars du marketing. "C'est super calme en ce moment, Angelo. Même chez nous" me confirma un homologue et ami romain.
Alors quoi ? Plus d'imbéciles avec une mandoline qui miaulent sous une fenêtre au clair de lune ? Plus de promenade à cheval sur la plage ? Impossible.
Furieux, je me tourne vers mes collaborateurs : "Cherchez bien, tas de branleurs....Il vous reste même pas UNE flèche ???"


(à suivre)


Rupture de stock (chapitre II)


Au même moment, Dieu ouvrit Son calepin et lit à haute voix :
1) "Tu n'auras pas d'autres dieux".
Il leva la tête en direction de son conseiller: "Alors ?" demanda-t-il. Le conseiller se gratta le sommet du crâne, visiblement embarrassé : "Bah, pendant un certaine période, certains ont pensé que Kurt Cobain pouvait...." "Qui ?" coupa Le Maître, abasourdi. "Kurt Cobain. Un chanteur grunge" répondit timidement le subalterne. Dieu secoua la tête, dépité. "Très bien, on raye" dit-Il avant de faire un grand trait sur ce premier commandement.
2) "Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain".
"Pareil, je présume ?" grommela Dieu entre Ses dents. Le conseiller acquiesça. Un trait.
3) "Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage" et 4) "Mais le septième jour (...) tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes portes". Dieu jeta un regard désabusé en direction de la Terre et vit à des milliards de kilomètres sous ses pieds plusieurs centaines de très jeunes vietnamiens qui travaillaient activement et de façon ininterrompue sur des chaussures de sports. Dieu poussa un soupir et tira un trait sur les deux lois écrites.
5) "Honore ton père et ta mère"
"On garde ça, quand même ?" fit-Il plein d’espoir. "Oui Maître, c'est encore majoritairement vraie" répondit vivement le conseiller, presque aussi soulagé que son supérieur. "Bien" dit le Seigneur avant de poursuivre :
6) "Tu ne tueras point"
Là, Il ne put s'empêcher de laisser échapper un rire amer. "Clairement non appliquée". Un trait.
7) "Tu ne commettras point d'adultère"
Il tira un trait. Puis, Il en fit cinq autres par dessus le premier.
8) "Tu ne déroberas point"
Soudain, Dieu tapa un poing rageur sur Son bureau en bois d’ébène : "Merde, j'avais quoi dans la tronche quand j'ai fait rédiger ces lois ?".
N’obtenant aucune réponse de la part de son employé, Il raya férocement Son commandement.
9) "Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain"
"C'est obsolète, ça aussi ?" questionna-t-Il en grimaçant d’appréhension. "Définitivement, Maître" fit le conseiller le visage de plus en plus sombre. Un autre trait.
10) "Tu ne convoiteras point la maison (…) la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain"
"Ah, sur ça on est béton, hein ?" dit-Il sur un ton presque suppliant. Son interlocuteur baissa la tête. Dieu resta bouche entr’ouverte : "Même la femme de ton meilleur ami ?" dit-Il totalement effondré. Le conseiller baissa encore plus la tête.
Le Seigneur regarda ses feuillets criblées de ratures. Il se prit la tête entre Ses mains. "Les salauds, ils m'auront presque tous faits !"
A ces mots, Dieu prit le combiné téléphonique et composa un numéro interminable. "Faites monter la secrétaire. On reprend tout à zéro...Très bien, mer....Hein ?....Qui...?...Comment ça il fout le bordel dans le département ?....Mais il veut quoi, au juste cet emmerdeur ?....Vous lui avez dit qu'on était en rupture de st....Bon ben alors ?.....Hein ?…Qu'il se les fabrique lui même !.....Il m'a prit pour qui, ce petit con ?....."
Et Il raccrocha violemment.


(à suivre)








Rupture de stock (chapitre III et final)


Enfin ! Ca y est ! Ils m’en ont dégoté une !
Faut dire que je les ai bien harcelé ces bougres. Certes, cela m’a coûté un blâme et une réduction de 2 flèches roses (celles de l’amour romantique)  et 1 flèche rouge (celle de la passion) sur la prochaine rentrée de fournitures.
M’en fous. De toute manière, quand je vois le merdier dans lequel se sont enlisé les humains, on est pas près d’être approvisionné et de diffuser de l’amour chez ces cinglés avant un certain temps.
En tout cas, j’ai ma flèche et c’est bien ça l’essentiel. Bon, c’est une flèche blanche. Celle de l’amour fraternel. C’est déjà bien, je vais pas faire la fine bouche. Il en manque aussi de la fraternité sur la Terre. De toute façon, ce n’est pas la couleur du projectile qui compte, c’est la façon dont on va s’en servir. D’ailleurs, quand je pense à Gabriel qui a bêtement dépensé toutes ces flèches rouges en quelques minutes le 31 décembre dernier….. C’est dommage. D’un autre côté ça faisait drôle de voir pendant la dernière soirée de l’année, tout les parisiens du 11è et du 12è arrondissement copuler fiévreusement dans les rues, les parkings et autres restaurants !
En tout cas, Gabriel, lui, a méchamment morflé. Il a été muté « manu militari » chez Bacchus et sa bande d’ivrognes décérébrés. Ils l’ont fait picoler pendant tout le reste de son stage….autrement dit six mois ! Je l’ai croisé la semaine dernière, il était méconnaissable, le pauvre. Un pochetron de première classe, Gabriel. A 11 ans, c’est presque admirable.
Moi, je suis content. Je suis à nouveau en activité. Maintenant, il ne faut pas que je déconne. Surtout pas. Je dois bien réfléchir et utiliser cette seule et unique flèche à bon escient. J’ai un peu peur. Cela fait combien de temps que j’ai pas décoché une flèche ? J’espère que je n’ai pas trop perdu la main. Alors, quelle va être ma cible ? Qui pourrait-on réconcilier ? Il y a tellement de haine en bas. Ah tiens, celui-là avec le visage sévère et sa forte corpulence. Ca suffit les conneries, les mecs. Moi, Angelo, je vais mettre tout ça d’équerre. Je dois réussir. Je vais réussir. Ce serait vraiment bien, merde.
Je prend mon arc préféré…. Concentre-toi, bonhomme…. Tu n’as droit qu’à une seule tentative….Une seule…..Si tu te loupes, tu t’en voudras toute ta putain de vie céleste (sans parler de tes collègues momifiés qui ne manqueront pas de te ridiculiser)….Allez…. Ferme bien ton œil gauche….Tire légèrement la langue comme tu aimes  bien le faire...Voilà….C’est ça…Et….

Et la flèche de la fraternité pourfendit l’air dans un bruit majestueux.

(A des milliards d’années lumières plus bas, au centre de la ville de Jérusalem….)

« Oui, allô ? Ici, Ariel Sharon ….Je souhaiterais vous rencontrer.  Dès ce soir. C’est très important »


(suite et fin)

david widjet


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