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les secrets d'arkham (suite)



Brooks enclenche les sirènes de police et fonce à tout allure dans la rue principale de Rockton. Le toit de chaume en feu provient de la grange d’un haut pavillon, quelque peu en périphérie au sud du village. Nous dépassons une série de ruelles à l’architecture torturée pour aboutir au cœur de la grande place. Près d’une antique fontaine, nous repérons une agitation au pied de l’église du Clocher où quelques autochtones alertés nous font signe. Selon les indications d’un vieil homme à l’accent rude, il nous faut rejoindre la maison en feu en empruntant un petit pont en pierre ramassé entre deux rives où passe le fleuve.
Nous obéissons, gagnant rapidement la berge opposée après le petit viaduc.
A ce moment, sans le moindre avertissement, un étrange bourdonnement s’immisce dans mon crâne. Mes oreilles sifflent fortement et mon cœur palpite en d’incessantes expirations. Ce n’est pas comme un malaise mais plutôt comme un tumulte hallucinatoire. Je sombre dans une sorte de transe dans laquelle j’entends et vois les crépitements distincts des flammes léchant le parquet lambrissé où se tient les restes démembrés d’un homme en blouse blanche…
─ Barlow ? Quelque chose ne vas pas ? Barlow, vous m’entendez ? jappe une voix rude qui me ramène soudain à la réalité.
─ Blake !!! je hurle au capitaine qui me regarde d’un air désabusé alors que les dernières images de mes visions cessent de me torturer l’esprit.
─ Le Docteur Stewart Blake ? Bon dieu mais qu’est-ce que vous me racontez, Barlow ? beugle Brooks qui accélère de plus belle alors que la façade en feu de la propriété brille sous nos yeux, à moins d’une cinquantaine de mètres.  
─ Il est là-bas, je vous dis…Etendu au milieu des flammes…Mort ! Je l’ai vu !
─ Mais que me chantez vous, Barlow…
Nous stoppons enfin devant la masure, près d’une bordure menant à une terrasse. Immédiatement, je me glisse hors du véhicule et cours vers le foyer, dévalant les marches vers le perron. La porte d’entrée, d’où s’échappe une fumée étouffante, est bloquée. Je l’enfonce d’une série de coups d’épaule et elle cède enfin, difficilement.
─ N’y entrez pas Barlow ! C’est de la folie ! Attendez les pompiers…Tout risque de  s’effondrer, brame Brooks derrière mon dos.
Le mouchoir sur le nez, je fais fi des ordres du capitaine et pénètre dans l’antre fumant.
Je longe le couloir du vestibule. Rapidement, la fumée qui stagne en d’épaisses volutes m’aveugle et me pique les muqueuses de son acidité carbonique. Les murs sont brûlants et de larges flammes volent déjà sur les poutres en rotin. Je suffoque, me déplaçant à l’aveuglette de pièces en pièces. La chaleur fait se briser les vitres comme des coups de feu et je me dis que je dois faire vite. Dans ce danger crématoire, je hèle quelques survivants mais nulle réponse ne se fait entendre. Et si ma vision s’avérait juste, il n’y en aurait jamais… J’investigue plus avant, bravant les craquelures d’un feu violent mordant à l’étage et qui menace de s’effondrer sur ma tête. Mais ce que je recherche n’est pas en haut, non, mais quelque part à au sous sol, à la cave…Je trouve l’entrée par hasard, alors que je me penchais pour éviter le pan d’un mur s’affalant dans l’embrasure d’une chambre. Cette chute me fait découvrir une porte dérobée tout en chêne, encastrée sous l’escalier en colimaçon.
A l’aide de mon mouchoir, je tire fortement sur la poignée ardente qui cède dans un grand fracas. Sans attendre, je descends les marches qui craquent sous la furtivité de mes pas. Ce que je trouve en bas, malgré la répulsion que j’en éprouve, n’arrête pas mes recherches. Stewart Blake − ou ce qu’il en reste − gît piteusement sur les lambris déjà suintants de chaleur. Je passe sur l’horreur de ses membres lacérés de part en part tant leur seule évocation n’a pas de mots exprimant une telle épouvante. Je découvre sa tête, décapitée, gisant dans un coffre ouvert sur les effets éparpillés de son défunt père. Deux marques, dont je reconnais désormais l’écriture sanglante, barbouillent son front de leur signification vengeresse. Je cherche frénétiquement le journal mentionné par le psychiatre mais ne le trouve nulle part. J’ai l’intime conviction que l’ombre mystérieuse a du s’en emparer…avant de mettre le feu à l’édifice. Voici une nouvelle pièce à conviction qui s’échappe…
N’en pouvant plus de ce spectacle, je jette une vieille couverture sur le visage tuméfié de Stewart Blake et fais demi tour pour m’enfuir de ce lieu morbide. Je piétine au milieu des marches branlantes lorsque l’encadrement de la porte du cellier cède sous les morsures régulières des flammes en action. L’implosion qui s’en suit me projette en contrebas. Poussant les débris juchés sur mon corps, je me relève difficilement, meurtri par les impacts d’échardes rutilantes qui m’ont lacéré les membres. Mais ce n’est pas le moment de tergiverser. Le feu avance dangereusement et je dois faire vite pour m'arracher à son insatiable courroux.  
J’écarte le fatras de vieilleries entreposées qui obstrue mes mouvements et me taille un chemin vers un rai de lumière qui perce à travers un mur de brique. Je fouille partout, à la recherche d’un instrument contendant. Par bonheur, j’empoigne enfin un pied de biche qui traînait parmi un attirail d’outils de jardinage et commence à frapper le muret de toutes mes forces. De plus en plus fort, de plus en plus vite…
Je sens les flambées me lécher douloureusement le dos lorsque la première brique cède enfin. Je dégage une ouverture à travers les gravas et m’extirpe docilement, sourd au éraflures qui meurtrissent ma chair de toute part. En fin à l’air libre, je laisse très loin la mélodie crépitante de l’âtre siffler ses dernières notes et me traîne près d’un petit ruisseau. Alors que je rince mon visage de la suie qui obstrue mes narines, j’entends derrière mon dos s’affaisser la charpente du pavillon dans un éclat assourdissant.
Quelque peu remis de ma folle et vaine tentative pour récupérer le carnet de notes du Docteur Stewart, je contourne l’édifice qui n’est plus qu’un amas de cendres incandescentes. Au loin, j’entends les sirènes des pompiers siffler vers nous.
─ Barlow ! Dieu soit loué ! J’ai cru que vous étiez resté sous les flammes ! rugit le capitaine Brooks qui se jette bras ouverts à ma rencontre.

***

─ Mais qu’est-ce qui vous a donc pris de vous jeter dans le cœur des flammes ? m’engueule-t-il un peu plus tard, alors que je retrouve un semblant d’humanité grâce aux soins de Mily, mon infirmière de charme…
Nous sommes assis tout trois dans un box un peu en retrait du « Bluefish », sur High Lane. Mily soigne mes plaies devant le capitaine Brooks, qui de son côté sirote un gin glacé. C’est plutôt calme dans le café où les clients arrivent plutôt en début de soirée.  
─ Je n’avais pas le choix…Il fallait tenter de récupérer ces notes…J’étais sur qu’elles nous auraient éclairés sur toute l’affaire…Aïe, ça brûle !
─ Tiens toi donc tranquille, petit héros…siffle Mily qui bande habilement mon bras gauche. Elle a au préalable appliqué sur ma peau contusionnée un baume apaisant.
─ Vous auriez du attendre les pompiers ! J’ai bien cru que vous y été resté, mon vieux…, bougonne le capitaine la mine déconfite.
─ Le capitaine a raison, tu es fou ! s’emporte-t-elle soudain. Tu ne penses pas aux conséquences de tes actes ! Et si tu étais resté coincé là-dessous, dans cette cave… ?
Les yeux noirs de Mily s’humidifient à cette pensée et je baisse la tête, conscient de ces élans stupides qui m’emportent parfois dans une fougue périlleuse. De son côté, Brooks dessine un petit sourire revêche, satisfait que je me fasse sermonner de la sorte.
─ Et vous allez me dire comment vous avez su que ce pavillon était celui de Stewart Blake ! ajoute-t-il en beuglant.
Je scrute la pendule de la brasserie qui balance inlassablement ses aiguilles entre les stoïques chiffres romains.  
─ Je ne sais pas…une intuition, je marmonne faiblement.
─ Vous ne seriez pas entrain de vous moquer de moi, hein Barlow ?! t’empestes un brooks furibond.
Je grimace une moue pathétique avant de continuer.
─ C’est que depuis quelque temps, j’ai d’étranges visions qui apparaissent, j’essaie de me justifier.
─ Des visions ?! Voilà autre chose…, ironise Mily qui s’en retourne dans la réserve avec sa boite à pharmacie, nous laissant seuls, le capitaine et moi.
Ce dernier me fixe intrigué, triturant son verre où s’agitent faiblement deux petits glaçons au crépuscule de leur vie.
─ Des images, dites-vous…De quels genres ? demande mon supérieur dans un soufflement.
─ Oh…Arrêtons avec tout cela ! je réponds lascivement. C’est bonnement ridicule. Je dois être pris de fatigue, j’imagine…
Le capitaine Brooks grince des dents, bois une gorgée de son verre puis fige à nouveau son bleu regard sur moi. Je me sens carrément harcelé par leur miroitante clarté.
─ Bon…d’accord, si vous insistez…dis-je en m’accoudant pensivement sur la table. Disons que ce sont plutôt des pressentiments…J’ai la sensation qu’ils m’avertissent quand je me trouve en danger, voyez-vous…
Brooks balance son menton carré en signe d’acquiescement.
─ Et depuis combien de temps ces apparitions se manifestent-elles ?  me demande-t-il d’un air sérieux.
Je fais mine de réfléchir un moment, passablement ridicule à l’idée de parler de ces grotesques apparitions. Elles n’étaient pour moi qu’un égarement de ma conscience, causé par un probable surmenage après ces longs jours d’enquêtes infructueux.
─ Oh…Je dirais depuis que je suis arrivé à Arkham. Cela doit faire cinq mois environ…
─ Et vous n’en aviez jamais connu avant, n’est-ce pas ? Je veux dire lorsque vous habitiez New-Angeles ? interroge à nouveau le capitaine.
J’acquiesce d’un petit hochement.
─ Je vois, je vois…Bon, n’en parlons plus pour l’instant, voulez-vous ? Je retourne au commissariat, dit-il en se levant pour enfiler sa veste. Si ce que vous avez « vu » dans cette cave se vérifie, nous voilà avec un nouveau crime sur les bras de ce culte maudit…. L’autopsie nous le dira très bientôt…Quant à vous, prenez un peu de repos jusqu’à demain et songer à oublier cette enquête. Vous en avez bien besoin, lâche t-il dans un clin d’œil complice alors que Mily me rejoins un plateau dans les mains…
─ A demain, Lawrence…A demain ma petite Mily et prenez soin du Lieutenant ! lâche-t-il en faisant grincer la porte de l’office.  
─ Bonne soirée, capitaine…Je m’occupe de lui, promis, lâche ma fiancée dans un sourire écarlate.
Elle dépose un soda pétillant devant moi.
─ Bois ça, monsieur le devin… Et d’un coup…, ricane-t-elle en posant un baiser sur ma joue. J’y ai mis une aspirine pour calmer ton mal au crâne.
Je la regarde de l’air faussement pathétique du malade récalcitrant. Mais devant l’air réprobateur de ma fiancée qui pèse comme une menace si je n’obtempère pas à ses attentions, je cède enfin. Je lève mon verre dans une gestuelle ironique − comme si je portais un toast −  puis l’avale cul sec.
─ Satisfaite, votre altesse ? je maugréais dignement.
Mily se serre contre moi et passe son bras autour de mes épaules. Puis, de ses doigts effilés, me caresse délicatement la joue.
─ Je n’aime pas ça, murmure-t-elle en apposant sa tête sur mon omoplate. Hier cet ombre étrange qui te suivait…Aujourd’hui cet incendie criminel qui manque de t’engloutir…Je n’ose pas imaginer comment tout cela va se terminer…
Elle ne le voit pas mais mon regard est perdu dans le vide…
─ Toute cette histoire n’est pas prête de se finir, Mily…, je réponds d’une voix gutturale. En fait, cela commence à peine…

Je fais asseoir le professeur Hattameyer sur une petite chaise en bois que je sais inconfortable mais qui est la seule à ne pas être bancale dans ce bureau. Je propose même mon propre fauteuil à mon invité mais le vieil homme refuse poliment.
─ Cela ira très bien, jeune homme. Ne vous alarmez pas pour si peu…
Nathan Hattameyer avait expressément tenu à me rencontrer dans la matinée. Il s’était fait conduire sur Marsh Street par son chauffeur dans une superbe Packard 626, modèle de 1925 en parfait état. La fortune du parapsychologue faisait partie du prospère patrimoine d’une très vieille lignée d’aristocrates d’Arkham. Il jouissait de rentes immobilières qui placées, lui permettait un train de vie confortable.
Je débarrasse le professeur de son pardessus en peau de chien et de son chapeau de feutre que je place délicatement sur mon portemanteau.
─ Je peux vous faire monter un café si vous le désirez ? demandais-je à mon visiteur en apposant l’index sur le bouton de mon interphone.
Le professeur décline poliment mon offre puis s’affaire à ouvrir son attaché-case qui patiente à ses pieds. Il en sort un gros livre que je reconnais aisément à son enveloppe unique. Il s’agît du «De Verbooten Wissens » dont il m’a révélé l’existence deux jours plus tôt.
─ En faisant des recherches plus approfondies dans les passages liés à l’invocation du culte Volkk, j’y ai relevé des épigraphes très intéressants pour votre enquête, monsieur Barlow.
Depuis les deux derniers jours et leurs mystères respectifs, certains actes − qui auparavant j’aurais refusé par leur aspect irrationnel − faisaient partie désormais d’une audience particulière. Il m’avait fallu du temps pour admettre l’existence de «choses » dépassant l’entendement humain. Mais mes inquiétantes hallucinations n’en étaient-elles pas une preuve ?
─ En m’intéressant à la classification des sortilèges inventoriés par Henri Beerens dans le sombre chapitre des « Incantations oubliées », j’ai réussi à y détacher des descriptions significatives quant au déroulement de la cérémonie d’invocation du Dieu Volkk.
─ Je vous écoute, monsieur Hattameyer…
Deux petits toussotements précèdent la suite de ses propos.
─ Ce sort − dans ses aspects préparatoires et solennels − se rapproche de l’appel commun au pouvoir d’un Grand Ancien à demeure stellaire. Je passerais sommairement sur la préparation du rituel qui nous intéresse peu ; il s’agît néanmoins d’annoter sur un sol de pierre disposé en forme d’étoile le sceau de la divinité choisie. Pour implorer la venue du dieu Volkk, l’invocation doit être prononcée au crépuscule, par temps dégagé et face à l’étoile d’Aldébaran qui est son symbole planétaire. Sachez que cette étoile est particulièrement visible entre Janvier et mi-Mars où son auréole atteint son hâle le plus brillant dans le ciel.
─ Et nous sommes le 2 Février…remarquais-je en jetant un œil inquiet sur mon interlocuteur.
Hattameyer confirme mes craintes d’un acquiescement entendu avant de se replonger dans les pages du « De Verbooten Wissens ».
─ Suivant la coutume, le prêtre partage alors son sang avec celui d’une victime innocente qu’il verse dans un gobelet en fer. Il arrose ensuite les pierres de l’autel de cette mixture sanguine avant de prononcer la litanie d’appel ou de révocation.
─ Et d’après vous, qui est susceptible de connaître cette litanie ? demandais-je dans un espoir.
Le parapsychologue lève la tête de son grimoire qu’il referme avec une délicatesse soutenue. Il me scrute avec un petit sourire satisfait.
─ Notre problème n’est pas de savoir qui connaît l’appel de Volkk, lâche-t-il d’un air éloquent, mais d’apprendre qui détient le ténébreux pouvoir de l’invoquer !
─ Comment cela ? Je ne comprends plus rien…arguais-je en fronçant les sourcils.
─ C’est sur ce dernier point que vous devez investiguer, mon jeune ami. Seule une personne ayant le titre de Prêtre peut appeler un être stellaire tel qu’Hastur, Ithaqua ou Volkk…Et ce titre est uniquement héréditaire, monsieur Barlow, ajoute fièrement le professeur pour ponctuer son débat.
─ Héréditaire….Cela voudrait donc dire que l’investigateur des meurtres d’Arkham possède obligatoirement un lien de parenté avec la grande prêtresse condamnée par le tribunal de Boston. Mrs Whateley…
─ Exactement… et il en est ainsi depuis les origines de ce culte. Les adulateurs au sein de leur caste ont délégué à leurs pairs dirigeants trois titres: Le Guide, Le Prêtre et le Bourreau (ou Pourfendeur). Ils sont sensés représentés les qualités divinatoires des Grands Anciens ; à savoir le pouvoir, la magie et la force. Et la succession de ces titres a, pendant des siècles, était prononcée dans des unions secrètes, afin de faire perdurer dans une même consanguinité le règne des futurs leaders du culte.
─ Cette information est d’une importance capitale, Professeur. Elle permettrait de mobiliser nos soupçons sur les seuls descendants de Caroline Whateley.
Nathan Hattameyer s’agrippe à sa canne puis hisse sa haute silhouette. Je me lève à mon tour, contourne mon bureau et lui rapporte ses effets pendus à mon portemanteau. J’achève d’aider mon visiteur à enfiler son pardessus lorsqu’il soupire ces mots :
─ Trouvez l’héritier des Whateley capable d’appeler Volkk le terrible et vous aurez votre assassin, lieutenant Barlow…Pour ma part, je ne puis plus vous aider désormais…Je ne suis plus un homme d’action…lâche-t-il en ricanant d’un dépit d’amertume alors qu’il appose son feutre sur sa coiffe grisonnante.
Je lui serre fortement la main alors qu’il empoigne son attaché-case pour ranger son grimoire aux lourds secrets. Avant de loqueter sa sacoche, il en extirpe un petit objet abrité sous un chiffon en coton. Il tend bientôt le paquet sous mon regard intrigué.
─ Prenez ceci, jeune homme. C’est une amulette de protection appelée Pierre de Lune. Portez la autour de votre cou et ne l’enlevait sous aucun prétexte avant la fin de votre enquête. Bien que limitée dans ses pouvoirs, elle vous gardera des sortilèges du culte.
Je reste impassible alors que je déroule le tissu qui entoure le talisman. C’est un pendentif relié à une étoile à cinq branches, moulée dans un plâtre blanc. Malgré un naturel sceptique pour ce genre de gris-gris, j’enfile cependant le fétiche autour de mon cou. Je ne crois pas aux pouvoirs de telles babioles mais pour cette fois je m’exécute de bonne grâce. Cela aura au moins eu l’effet d’arracher un sourire apaisant au professeur Hattameyer avant que ce dernier prenne congé de mon bureau.  


***

Le capitaine Brooks pique un morceau de viande qu’il porte à sa bouche gloutonne. Nous déjeunons tout deux dans un « Bluefish » bondé de monde. Dans mon assiette j’attrape une feuille de salade que je croque avec appétit. De temps en temps, je lance un regard compatissant à Mily qui sert à elle toute seule les 30 couverts que comptent le restaurant.
─ Fameux ce steak, lâche John Brooks entre deux bouchées alors que mon regard perdu vaque entre les tables. Et bien qu’avez-vous, Barlow, vous ne mangez pas ?  
─ Je réfléchissais…J’ai du mal à faire autre chose tant cette enquête me tracasse.
Il finit de mastiquer sa viande puis porte son verre de vin à ses lèvres.
─ Patience, Barlow…lâche t-il en reposant son verre sur la table. Nous mettrons bientôt la main sur notre homme. Filmore, délégué adjoint du bureau des états civils d’Arkham, recherche activement tous les actes de naissance de la branche des Whateley de 1950 jusqu’à nos jours. Dès que nous aurons en mains ces informations, il ne nous restera plus qu’à remonter jusqu’aux descendants de la souche demeurant dans le Massachusetts ou dans le Rhodes Island. Le District Attorney est déjà prévenu et les autorisations de perquisitions seront délivrées en temps record.
Le regard que je lance au capitaine cache à demi mon scepticisme. Depuis combien de décennies se jouait en coulisses d’Arkham d’étranges ballets sectaires ? Au fil du temps, leurs adorateurs avaient toujours échappé au collet de la police. Sans compter les complots qui s’étaient tramés au plus profond des classes bourgeoises de la région, souillant par la corruption nombres d’enquêtes de terrain.  
Je craignais que les investigateurs de ces sectes sans noms nous échappent à nouveau. Profitant de ma matinée de repos, j’avais pris le temps d’étudier l’histoire d’Arkham en retournant investiguer à la bibliothèque de Miskatonic. Suivant les conseils du professeur Hattameyer, je m’étais penché sur les évènements énigmatiques relatés par la presse locale depuis la fin du 19ème siècle.
J’avais relevé des dizaines de témoignages qui, par leur obscurantisme douteux, couronnaient à exposer l’ampleur des mystères d’Arkham. Déjà, au début du vingtième siècle, précisément en 1907, la police avait démantelé les agissements d’une secte curieuse qui officiait son culte dans des repères marécageux prés du port de pêche de Kingsport. Une cinquantaine d’autochtones avaient été interpellés ; tous arrêtés dans un temple de pierre à demi enfoui dans les rochers où ces adulateurs se prosternaient en psalmodiant des chants impies devant l’idole d’une immonde créature tentaculaire. Et ce n’était que le début…
Pendant une quinzaine d’années, la région d’Arkham souffrit d’une série d’affaires pernicieuses impliquant des disparitions sans explications ou des morts mystérieuses. Les explorations policières de l’époque avaient, dans presque tous les cas, ajournaient ces affaires faute d’éléments percutants. Des déroutes régulières qui allaient assombrir la réputation d’Arkham au fil des ans.
La mort non élucidée du scientifique Herbert West ; le rasage pur et simple du port d’Innsmouth pendant l’hiver 1928 ; la disparition soudaine de Randolph Carter, célèbre auteur d’Arkham et ancien héros de guerre ; l’inconnue météorite qui chuta sur la ferme de Nahum Gardner…Tous des exemples éloquents parmi tant d’autres.
C’est pourquoi un pessimisme latent transpirait de tous mes pores à l’évocation du culte Volkk. Le sens prémonitoire des paroles de Nathan Hattameyer lors de ma visite dans son manoir de Crowningshield claquait dans mon esprit ; « Arkham recèle bien des secrets dépassant la raison des mortels… »
Je décide d’atermoyer pour l’instant ces mauvaises pensées et achève mon déjeuner en silence. Mily vient nous rejoindre au moment du dessert, nous portant un plateau de pâtisseries faites maison. Je remarque qu’elle est étrangement pâle.
─ Que t’arrive-t-il mon chou ? j’interroge, très inquiet de la mine blafarde qu’elle affiche.
─ Oh…Rien, rassures toi…Je suis un peu ballonnée depuis ce matin. Une petite migraine passagère, c’est tout, me dit-elle dans un petit sourire tourmenté.
─ Tu travailles trop, Mily. Quand le patron du « Bluefish » se décidera-t-il à engager une autre serveuse pour te suppléer à midi ?!
Le capitaine Brooks, qui attaque à pleines dents une tarte aux fraises, grommelle son assentiment.
─ Ne te tracasses pas…La situation ne durera plus très longtemps maintenant que je te suis à Boston, expire-t-elle un faible sourire aux lèvres.
Je lui serre vivement la main. J’admirais le courage dont faisait preuve ma fiancée. Qu’il était bon d’avoir une personne à qui se rattacher dans les moments de doute. Mily était pour moi une bouée de secours dans une mer de mystères, une bouffée d’air pur dans un environnement malsain.
─ Bon…Je dois continuer, siffle ma fiancée en se relevant lourdement de la banquette. Ma pause est terminée. Je te rejoins tout à l’heure, Laurie…
─ Cette petite est une vraie perle, Barlow ! jacte Brooks alors que Mily rejoint les cuisines. Ne la lâchez pas !  
J’acquiesce en silence, me félicitant d’avoir au moins trouver une chose qui en valait la peine à Arkham ; une chose qui annihilait toutes mes autres amertumes : l’amour de Mily.

La morgue d’Arkham est un bâtiment sis à la faculté de science de Miskatonic. Le médecin légiste Jenson Brings nous guide à travers les longs couloirs blancs jusqu’à la salle d’autopsie. Il nous demande d’enfiler des masques aseptisés puis nous fait signe d’approcher. Au centre de la pièce obscure, un drap recouvre une forme étendue sur une table de dissection en inox. Lames, scalpels et bistouris de toutes tailles et de tous tranchants reposent sur un plateau attelé à un trépied métallique.
─ Même conclusions que pour Baker, messieurs, commence Brings qui retire délicatement le drap recouvrant le corps démantelé du docteur Blake.
Malgré nos masques, une bouffée nauséeuse nous prend à la gorge mais  elle se justifie tant le spectacle qui s’offre à nos yeux est des plus morbide. J’avais déjà vu ce corps démembré dans la cave en feu du pavillon de Rockton. Mais le revoir à nouveau − et qui plus est complètement brûlé − était d’une insoutenable horreur. Les stigmates de l’incendie avaient effacé tous signes distinctifs de cet homme jeune et entreprenant avec lequel j’avais échangé des paroles courtoises moins de 48 heures auparavant. Ce corps noirci et défiguré ressemblait à une momie égyptienne déterrée d’un sombre tombeau de la vallée des Rois.
─ On a sectionné ses membres de la même façon, en tirant dessus. Comme ça ! Clac !
Le légiste nous mime le geste ; ce qui a pour résultante un détestable frisson qui nous coure sur l’échine de la colonne vertébrale.
─ Regardez par exemple la coupe de l’occiput ; celle-ci est irrégulière et les tissus de la peau pendent comme si ils avaient été arrachés par une force surprenante. Une lame aurait décapité la tête dans une coupe rectiligne…
─ Qui aurait pu faire une chose pareille ? demande un Brooks écœuré.
Jenson Brings nous jette un œil accablé pour signifier son incapacité à satisfaire une réponse rationnelle.
─ Je me répéterais en vous disant qu’une personne normalement constituée est incapable d’un tel geste. Un grizzli en aurait la force, peut-être un gorille mais qui a vu de telles créatures en dehors d’un zoo ou d’un cirque ? lâche le médecin légiste passablement désappointé.
Sur ces conclusions morbides, nous sortons de l’établissement et retournons au commissariat. Brooks est le premier à rompre le silence alors que nous patientons dans son office, la mine pensive et tendue.
─ Vous aviez vu juste, Barlow…On essaie de se débarrasser de ceux qui se sont mis en travers de cette secte maudite. Baker par ce qu’il avait défendu Dunbar dans ce procès bidon, Blake par ce que son père détenait des révélations compromettantes sur ce dernier…
Je regarde le tableau noir où sont piqués les portraits des deux victimes ainsi que toutes les annotations rapportées par nos services d’enquête.
─ Et attendez, capitaine…Et si nous faisions fausse route…
Brooks me dévisage sans comprendre.
─ Hein ? Mais comment cela ? jacte-t-il fortement. Expliquez-vous lieutenant…
Je me lève et me dirige vers le panneau.
─ Et si plus que ces deux hommes, on avait cherché à se débarrasser en priorité des preuves qu’ils possédaient…
Les yeux de mon supérieur sortent presque de leur orbite.
─ C’est à dire…
─ Pourquoi alors avoir attendu quinze longues années pour éliminer ces hommes au nom d’une quelconque vengeance ? Cela n’a pas de sens. Non…et puis Le docteur Blake Fils n’était pas impliqué directement dans tout cela…C’était son père…
─ Vous pensez que l’on a essayé de masquer les indices révélant l’identité de l’orchestrateur de ces actes ? se hasarde Brooks, pensif.
─ En effet, cela se pourrait fortement. Le carnet de notes et les dossiers de Baker ont disparu. Que contenaient-ils de si confidentiel ? je grimace.
Brooks se lève à son tour pour me faire face. Nous scrutons tout deux la liste des documents d’enquête.
─ Ils essaient d’éliminer toutes les traces qui remonteraient aux origines du culte. Si ils y parviennent, plus rien ne pourrait interrompre la résurgence des sectateurs du dieu Volkk.
─ On protège donc les héritiers du culte selon vous, Barlow…
─ Exactement…Et si l’avènement de leur dieu impie aurait du avoir lieu, cela ferait longtemps qu’ils l’auraient exaucée. Non…Ils ne sont pas encore prêts ; ils cherchent à reconstruire secrètement leur cabale…
Je jette un coup d’œil à ma montre qui marque 15 heures passées.
─ Mais à quelle heure votre ami Filmore devait nous appeler…Il est presque…
Je n’ai pas achevé ma phrase que nous en comprenons tout les deux son sens révélateur.
─ Bonté divine ! Filmore ! Vite Barlow ! A l’hôtel de Ville ! grogne le capitaine en bondissant de son siège vers la porte. Je le suis à toutes jambes…

A travers le crachin uniforme qui mouille le bitume, nous atteignons la mairie d’Arkham sur Peabody Avenue en même temps que les pompiers. L’aile droite de l’édifice municipal est la proie d’un feu virulent. Une foule de badauds patientent sous la pluie, la tête levée vers les flammes qui lèchent la nuit de leur folle incandescence.
Brooks montre son insigne à l’agent qui bloque le périmètre de sécurité puis s’engouffre d’un pas rapide vers le Q.G d’intervention. Alors que je le précède de quelques mètres, je suis brusquement stoppé par une nouvelle vision. Ma tête me lance à éclater et je m’adosse sur le capot d’un véhicule de Police pour reprendre mes esprits. Un agent en faction vient me trouver mais je lui fais signe qu’il ne s’agit que d’un petit étourdissement passager.
Ces visions impromptues, je les avais désormais acceptées comme des pressentiments positifs. C’est pourquoi je fais immédiatement demi tour et contourne l’Hôtel de Police par Armitage Street. J’espérais qu’il ne soit pas trop tard…Je trottine en longeant les murs, me faufilant  jusqu’à la cabine téléphonique qui se trouve derrière un petit bosquet. Dissimulé de la sorte, j’ai un champ de vision privilégié sur les toits. Je commence à douter de mes hallucinations lorsque j’aperçois celui que je recherche qui atterri après un saut vertigineux sur la pelouse humide d’un jardin public, campé dos à la mairie. Il se relève sans heurts et rejoint la chaussée en sautant par-dessus les haies de cyprès nains qui contourne le jardin. Là, il traverse la rue en direction d’une berline noire qui stationne près d’un commerce aux volets abaissés, tous feux allumés. Je me glisse silencieusement de ma cabine, le col de ma veste relevé jusqu’au menton. J’espérais que la grisaille me dissimile au regard du fuyard. Quelques secondes plus tard, un taxi passe silencieusement et je le hèle de la main. Au même moment la berline quitte son parcage dans un petit crissement de pneus.
─ Police, je beugle au chauffeur en lui montrant ma plaque. Suivez cette voiture, la noire,  juste devant …
Le conducteur s’exécute, faisant glisser son véhicule sur les chapeaux de roues. La circulation est ralentie par la pluie, ce qui avantage notre course-poursuite. La berline sort bientôt d’Armitage Street et bifurque sur Garrison street, remontant le fleuve Miskatonic par le Pont de l’Indépendance. Sur la rive opposée, nous suivons la West. River. Street pendant dix bonnes minutes, plongeant vers la vallée du Miskatonic qui rejoint Alesbury, puis qui continue par l’ouest à Dunwich.
Les automobiles se font de plus en plus rare alors que la rase campagne approche et je commence à m’inquiéter qu’ils nous repèrent. Je donne l’ordre au chauffeur de laisser une distance conséquente entre les deux véhicules, afin de minimiser les risques. Après trois kilomètres d’une chevauchée tendue, la berline emprunte une route tortueuse de gravillon et de sable qu’elle dévale en cahotant. J’ordonne au taxi de s’arrêter en amont du chemin. Le chauffeur immobilise notre auto sur une petite aire verdoyante où des hêtres et des ormes nous dissimulent efficacement.
Je dicte au conducteur de taxi une série d’instructions, les notant en détail sur un bout de papier. Je le sommais d’aller retrouver le Capitaine Brooks et de lui donner cette feuille en mains propres si je ne revenais pas d’ici vingt minutes. L’homme acquiesce et je lui file un billet de cinquante qu’il engouffre dans son portefeuille. J’espérais qu’il tienne son engagement…Sinon, je serais seul face à l’ombre mystérieuse et à ses acolytes…
Je quitte le taxi et m’engouffre à travers la végétation. La pluie redouble et le tonnerre commence à bourdonner dans le lointain. Je traverse avec peine des buissons ardents pour rejoindre le chemin rocailleux qui déambule au bas de la vallée où coule le Miskatonic. Dans un fracas étourdissant, la pluie et un vent violent font chavirer le fleuve sur les pontons glissants des débarcadères. J’aperçois la berline noire à quelques mètres de la rive, prés d’une digue. Elle est cachée derrière une rangée de bouleaux qui serpentent en remontant vers un petit pic escarpé. A son sommet, une vieille chapelle abandonnée patiente dans la brume. Je découvre au loin un minuscule passage pierreux et brimbalant qui conduit à l’édifice. L’arme aux poings, je m’approche du véhicule à pas de loup. Les sièges sont vides…
J’hésite entre rebrousser chemin et retourner à Arkham mais ma curiosité l’emporte. Trop de fois, ces criminels nous avaient échappé. Désormais, j’avais la possibilité de les démasquer et de mettre fin à leurs agissements démoniaques. Et c’est ce que je comptais bien faire…
J’emprunte le chemin envahi par la végétation et atteint les ruines de la Chapelle. Une odeur abjecte de pourriture mêlée à l’humidité se dégage tout autour de ces vestiges centenaires. Un orifice perce à travers le bois vermoulu d’une ancienne porte d’entrée.
En me glissant sous l’ouverture, je remarque une inscription gravée à mi hauteur dans le bois. Le sceau de Volkk fraîchement entaillée dans le pan de chêne. J’avais donc la certitude que je me trouvais bien dans l’enceinte du culte d’un des Grands Anciens…Je pénètre sous les décombres de la chapelle. Tout est noir là-dessous. Des débris de vieilles poutres moisies et des blocs de pierre envahis par la mousse gisent en nombre. Je pousse quelques ruines mais abandonne très vite tant ce ramassis de débris s’amoncelle sur mon passage. Le toit du monument est à demi effondré et des gouttes de pluie filtre en saccades, suintant sur les gravats. Je n’avais aucune chance de trouver quelque chose d’intéressant ici. Soumis, je sors de l’oratoire, espérant découvrir une issue dissimulée qui me conduirait au repère de mes fuyards. Je fais quelques pas en direction d’un muret en ruine que j’enjambe difficilement. Je découvre alors en contrebas d’un tertre sablonneux une cinquantaine de stèles plantées dans le sol comme la dentition abjecte de quelque ogre de conte. Un cimetière…J’investigue dans ce lieu sinistre fait de pierres tombales séculaires et à moitié brisées pour nombres d’entre elles. Un mausolée attire mon attention. Ses façades sont sculptés de bas reliefs étranges et représentant des scènes d’une cérémonie macabre. Deux colonnes de marbre gardent l’entrée du mausolée. En m’approchant, je remarque que la grosse porte en chêne est entrouverte. J’avais trouvé leur cachette mais je ne devais pas m’en féliciter bien longtemps. J’ai à peine mis le pied sur la première des trois marches qui mène à l’orifice que deux ombres surgissent ; l’une au dessus de ma tête se jette sur moi en criant dans un horrible dialecte, l’autre m’attaquant de flanc avec une matraque. Je n’ai pas le temps de lever mon arme et de faire feu qu’un coup traître par derrière m’emporte dans le néant.

***

Je sors de ma torpeur la vue brouillée et la bouche pâteuse. Mon crâne se ressent d’une douleur lancinante en lieu et place du coup de lapin qui ma conduit à l’évanouissement. Je me relève péniblement et constate que j’ai les mains attachées derrière le dos à une grosse boucle en acier plantée dans le mur. Je tire sur mes chaînes mais leur résistance me suffit à penser que c’est peine perdue. Je concentre alors mon regard diffus sur ce qui m’entoure. Je suis prisonnier d’une pièce sans mobilier qui ressemble à une galerie souterraine. Tout est silencieux ici, d’un calme inquiétant comme si cela précédait l’annonce d’un concerto d’hurlements et de souffrances.
Face à moi, un escalier en pierre aux marches sinueuses et polies par le temps grimpe vers un inconnu palier supérieur. Les murs latéraux − tout comme le pan de granit où je suis enchaîné − ont été taillés à même la roche. Sur chacune des parois rocailleuses dansent la flamme solitaire d’une petite torche, jetant un éclair opalin sur la noire obscurité.
Je commence à faire des suppositions qui me plongent dans un profond pessimisme quant à mes chances de revoir un jour les rayons du soleil. Je devais me trouver dans l’enceinte d’un ancien temple voué au culte d’une secte d’Arkham, aujourd’hui disparue. Probablement dans la geôle qui accueillait les victimes prisonnières avant la cérémonie sacrificatoire. Les sbires du culte Volkk y avaient installé leur nouveau prieuré. Aller bientôt ressurgir dans ces arcanes rocheux les cris de supplice d’innocentes victimes, sacrifiées sur l’autel au nom d’une divinité monstrueuse. L’armée n’avait pas découvert ou raflé tous ces lieux de cultes infâmes et combien d’entre eux se cachaient encore sous les terres d’Arkham ?
Je me posais bien d’autres sombres questions quand le fracas métallique d’une porte grinçant sur ses gongs rouillés siffle à mes oreilles. Un rai de lumière blafard se dessine sur les marches séculaires de l’escalier graniteux. J’entends aussitôt le claquement régulier des semelles de mes geôliers s’approcher de plus en plus. Je lève la tête et entrevois deux silhouettes encapuchonnées, chacune dans une combinaison en tulle brun. Je ne vois pas leur visage et dissimulés de la sorte, ils ressemblent à de sombres prêtres païens. J’avais envie de leur cracher ma façon de penser mais je me retins. Si je devais mourir, je refusais de l’être en proie de sacrifice. J’attendrai le moment propice à ma rébellion, espérant pousser dans le trépas quelques uns de ces vils adorateurs.  
Le sectateur à ma droite retire bientôt son capuchon, me découvrant son faciès sordide. J’avais reconnu dans cette démarche et cette silhouette famélique l’ombre que j’avais tant poursuivie. D’abord dans les rues d’Arkham, puis se faufilant sur les toits tel un félin…
De cet animal, il avait la ressemblance jusqu’aux traits de son visage cireux. De larges yeux noirs luisants comme ceux d’un nyctalope, enfoncés dans des orbites violettes. Un nez aquilin aux narines démesurées, une bouche large dont les lèvres tombantes ricanent d’une horrible manière et des oreilles longues et pointues comme celles d’un orque complètent cet éloquent portrait.
─ Qu’allons nous faire de lui, Miss Whateley ? marmonne la parodie féline d’une voix comminatoire, en me montrant du doigt.
Je dirige mon regard vers l’ombre de gauche. J’ai, en scrutant ses formes  charnelles une détestable appréhension. Elle se matérialise en cauchemar lorsque qu’elle retire sa coiffe. Soudain, mes jambes flageolent et je m’affaisse dans un râle incrédule. Mon cœur me parait exploser de souffrance et des larmes perlent sur mes joues. Je devais donc tout perdre dans cette histoire…
─ Je t’avais pourtant mis en garde, Laurie. Mais tu n’as écouté que ton devoir, comme toujours… J’aurais préféré que cela ne se passe pas ainsi…
Je regarde ma fiancée qui se tient devant moi telle une déesse de l’olympe se moquant d’un simple mortel. Elle est belle et impassible. La même lueur ardente que je lui ai toujours connue brille dans ses yeux sombres. Ces cheveux plus noirs que la nuit sont enroulés en chignon, lui dégageant la nuque. Sa peau laiteuse est autant de marbre que ses traits figés.
─ Non…Mily…C’est impossible. Dis moi que tout ceci n’est qu’un mauvais rêve…je murmure faiblement. Pourquoi, Mily ? Pourquoi… ?
Elle me scrute d’une horrible façon, comme si j’étais un poison pénétrant ses veines.
─ Ils méritaient de mourir…Ils ont tué ma mère…à l’aube de l’avènement de notre Grand Seigneur Volkk, le redoutable. Cela nous a retardé dans son appel. Mais Bientôt, oui très bientôt…Volkk gouvernera à nouveau sur le monde en attendant le réveil des autres Grands Anciens d’Aldébaran…Alors l’univers s’abaissera sous son courroux.  Ahkj’rghh  Volkk Kitr’hajay !
─ Mais tu es complètement folle ! Qui es tu ?
Mily éclate d’un rire sardonique qui se répercute dans un écho caverneux. L’ombre féline l’accompagne dans un feulement strident.
─ Mon vrai nom est Milidence Whateley, mon cher Lawrence. Je suis la fille de l’union secrète entre Caroline Whateley et Erwin Dunbar. Mon père, cet immonde être, nous a trahi, nous précipitant tous dans le chaos. La plupart d’entre nous ont été arrêté par les autorités militaires qui ont détruits nos lieux de cultes. Mais certains, une poignée seulement, ont pu s’enfuir. J’avais dix ans lorsqu’on me plaça chez ma tante de Dunwich. Dés années durant, elle m’initia aux cultes de notre rang. J’eu droit aux lectures révélatrices du Necronomicon et du Culte des Goules. J’appris les bases des pouvoirs de mes ancêtres Noah, Wilbur, Lavinia et tous les autres. Puis lorsque je fus enfin prête, je retournais à Arkham pour préparer notre retour. Il y a deux ans, je fus intronisée Grande Prêtresse lors d’une cérémonie d’initiation en présence des derniers adorateurs dont Raak est le pourfendeur.
Elle me désigne l’ombre à ses côtés. Raak me sourit sournoisement. J’aurais donné tout pour pouvoir lui ravaler à coups de poings ce rictus malsain…
─ J’espérais libérer mon père de son entêtement à absoudre notre culte, continue Mily, mais il refusa de nous rejoindre, préférant se suicider lâchement. Volkk le punira dans l’autre monde !
J’étais effaré par tant d’absurdités. Le dégoût que me procuraient ces deux adulateurs était insondable. Mais le pire, c’est que j’avais été aveugle pendant  six long mois…
─ Et moi dans cette histoire, Mily ? j’argue dans un râle d’apitoiement. Je n’ai été qu’un pantin à tes yeux, j’imagine ?
Elle glousse de plaisir pervers avant d’ajouter.
─ Il me fallait une personne hautement placée dans la police pour m’avertir en temps réel des enquêtes d’Arkham. J’ai essayé de te faire rester à Arkham le plus longtemps possible, toi qui voulais déménager à tout prix à Boston… Sombre idiot, jamais je n’aurais quitté Arkham ! Mais maintenant je n’ai plus besoin de toi. Oui… toutes les preuves de mon existence ont été détruites. Et puis ce que j’ai tant espéré de toi, je l’ai finalement obtenu…
Elle s’approche et tend une main élancée vers ma joue humide. Je me détourne vivement, lui crachant un juron.
─ Ah, Ah…braille-t-elle. Tu resteras toujours le même, Lawrence…Tu auras été un bon amant, le meilleur que j’ai connu. Tu devrais être fier de ce qui va arriver, mon cher fiancé.
Elle se touche le ventre en gloussant de plus belle. Je la regarde, inquiet de l’air satisfait qu’elle affiche.
─ Que veux tu dire ? je demande, ourdi de ces paroles obscures.
L’expression de satisfaction qui se peint sur ses traits est celle d’une reine de Sabbat à l’aube d’un nouveau règne.
─ Volkk sera bientôt parmi nous, mon chéri…Définitivement…Et tu en seras le père. Je suis enceinte, ajoute-t-elle en ricanant.
Cette dernière révélation finit de m’anéantir et je sombre dans une frénétique colère. Je tire sur mes chaînes comme un damné en criant ma haine et mon dégoût.
Mes geôliers se moquent en gloussant.
─ Qu’on prépare la cérémonie sacrificatoire pour invoquer Volkk, Raak. Le Lieutenant Barlow sera son prochain présent en attendant sa résurrection.
Raak remonte sa cagoule brune et glisse en silence vers les escaliers de pierre. Une torche dans la main, je le vois disparaître vers l'embrasure de la salle comme un feu follet mourant sous la terre.
─ Nous reviendrons te chercher très bientôt, Laurie…siffle Mily Whateley en s’apprêtant à prendre congé de moi. Dans une heure, le crépuscule tombera sur Arkham. Alors tu feras la rencontre avec le Pourfendeur d’âme en personne…Ta dernière rencontre…
Je l’observe filer dans la nuit pendant quelques secondes avant de tomber dans un voile funèbre pour enfin m’évanouir.

Je me réveille allongé sur un autel de pierre, incliné légèrement vers le sol. Mes bras sont attachés en croix et mes pieds liés ensemble. Tout autour de moi, brillent les feux de torches portées par des dizaines d’adorateurs encapuchonnés.
Ils patientent en silence, le trou béant de leur visage dirigé vers l’autel sacrificatoire. Je relève la tête et parviens à trouver une inclinaison pour observer plus au loin. Je suis au centre d’une vaste coursive circulaire, probablement une cavité pratiquée à même dans la roche par les adeptes insensés d’un ancien culte. En face de moi, un trône orné d’enluminures dorées est posé sur un large piédestal surélevé. Une terrasse sépare le siège étrange et l’autel où je suis enchaîné. J’en examine le sol et découvre un monticule de pierres disposé en cercle. En son centre est peint un curieux pentagramme. Je lève la tête vers le plafond et découvre, à la lueur des torches des sectateurs, l’horreur d’une frise cérémoniale peinte jadis par des artistes aux inspirations démentes. Je n’ose en regarder davantage tant les scènes qui sont décrites dans d’affreux ornements dépassent la raison. Je ne me faisais pas d’illusion quant à mon proche avenir ; j’allais être crucifié en l’honneur du Dieu Volkk. Je me souvins de ma rencontre avec le professeur Hattameyer qui m’avait décrit en détail la cérémonie et je commençais à trembler.
J’attend ainsi dans l’angoisse pendant un long moment quand s’ouvre à ma droite une nappe de lumière d’où jaillit une petite procession. Je reconnais Raak à sa démarche caractéristique qui se tient aux côtés de Mily. Tout deux sont en habits de cérémonie. Deux sbires encapuchonnés marchent à leur suite. Ils tiennent chacun un plateau qu’ils déposent au pied du trône doré.
Mily se dirige vers le siège impérial où elle s'établit dans une gestuelle altière. Elle porte une robe de mousseline transparente, à la coupe obscène, qui lui découvre une poitrine voluptueuse aux mamelons tendus et écarlates. Sa coiffe, qu’elle porte en chignon, est faite d’une couronne tressée qui ressemble aux parures de cérémonie des anciens prêtres égyptiens. Le sceau du dieu Volkk y est peint en lettres d’or.
L’assistance s’agenouille au moment où elle débute un discours dans une langue aux diatribes inconnus, dont les syllabes happées par des intonations défiant la sémantique bourdonnent disgracieusement à mes tympans. Si je ne comprends rien à ce qu’elle dit, j’en imagine le sens. La cérémonie allait commencer… Dans une pantomime grotesque, les adulateurs se prosternent tout autour de l’autel. Ils répondent en chœur dans une litanie gutturale aux injonctions de leur prêtresse. Ce jeu dure une bonne minute avant que commencent les incantations. Raak, qui traîne une longue cape grenat sous ses effets de parade, prend un des deux plateaux − celui contenant un petit poignard et un gobelet en or où sont pointées d’étranges arabesques − puis de dirige vers le laraire de granit. Il est assisté dans cette tâche par un fidèle qui le suit avec l’autre plateau ; ce dernier contient un grimoire dont la couverture en peau humaine ne met pas inconnu. S’agissait-il du Necronomicon, ce livre dont Nathan Hattameyer détenait un exemplaire dans sa collection ? Aussitôt, Milidence Whateley quitte son siège et dévale lentement les quelques marches qui la conduisent au cercle pavé en forme de pentagramme. Elle s’agenouille et l’adorateur lui apporte le livre des morts…Elle l’ouvre à une page inconnue puis psalmodie en chuchotant dans un obscur jargon qui ressemble à de l’arable ancien.
J’essaie de me débattre en tirant sur mes liens quant je la vois se relever. Je ne reconnaissais plus dans cette créature la femme que j’avais aimé mais bien la sanglante sibylle d’un culte irréligieux. Une harpie ne m’aurait pas plus dégoûté. Il y a dans son regard quelque chose de profondément abject que je ne peux expliquer ; comme si j’avais en face de moi la prophétesse réincarnée du mal.
Elle me sourit narquoisement tout en s’approchant de l’autel, suivi de Raak.
─ Il est temps de mêler ton sang au mien, Lawrence, débute-elle en approchant le petit poignard de mon bras tremblant. Accepte ta destinée et tout ce passera bien, mon chéri…Pense à l’honneur qu’il t’est fait de mourir pour notre Dieu ! Gloire à Volkk !
Je lui crache au visage alors qu’elle entaille mon avant bras avec la passion de la folie qui brille dans ses noires prunelles. Je ne ressens rien car ma colère dépasse ma douleur. J’insulte son clan ignoble des pires jurons de mon vocabulaire lorsque elle récupère mon sang dans le godet en or. Je n’ai juste que son sourire frondeur en réponse.
Ils s’écartent bientôt de moi, me laissant me vider de mon sang, puis s’en retournent sur la terrasse de cérémonie. Ma vue se trouble mais j’ai le temps de voir Mily s’ouvrir une entaille et en mélanger son liquide vital au mien. Elle verse le tout sur le pentagramme en déclamant la venue de Volkk, les mains levées au ciel. En arrière plan, les adorateurs se dandinent abominablement en invoquant derechef leur maître…

Je crois divaguer lorsqu’un vacarme étourdissant me brise les tympans. Un froid glacial me gifle le visage et j’ai alors la conviction que Volkk arrive des cieux pour me démembrer de part en part et m’emporter dans les abysses insondables d’Aldébaran. Mais en entendant les cris des adorateurs qui conspuent de haine, je comprends que quelque chose est entrain de se passer. Je relève la tête et aperçois un groupe de sbires armés de lances enflammées qui se dirigent vers un orifice où filtre un rayon lumineux. Quelques instants plus tard, des coups de feu claquent dans l’obscurité et des cris incrédules font écho.
─ Police ! beugle une voix rude, Que personne ne bouge !
J’ai à cet instant un sentiment de joie immense. Je venais d’entendre la voix du capitaine Brooks ! Les minutes qui suivent s’égrènent au fil d’une longue bagarre entre les adorateurs du culte Volkk et les forces de police. Je vois des hommes se battrent et tomber, d’autres fuir par des passages dérobés. Armé d’un cimeterre, Raak se jette dans la bataille, découpant tout sur son passage. Quant à Mily, elle est toujours hideusement prostrée dans le cercle de pierre. Et elle ricane…
Je me dis qu’elle a du perdre la raison quant un hurlement insondable honnit dans la nuit. Le sol tremble et un fatras de grognements gutturaux percent mes oreilles. Ce à quoi j’assiste par la suite est proprement incroyable ! Un tourbillon, d’une opaque fumée blanche, remonte du pentagramme dans un maelström assourdissant, venant s’entourer autour de la prêtresse. Des éclairs statiques jaillissent de toute part, illuminant la vaste salle souterraine. C’est alors qu’apparaît à nos yeux la plus abominable vision d’horreur qui puisse exister. Je me souvins de l’indescriptible illustration représentant Volkk dans le livre du professeur Hattameyer, là j’avais devant moi sa personnification, en dix mille fois plus monstrueuse. La chose, grotesque et hurlante, mesure plus de trois mètres de hauteur. De l’aspect humain ou animal, elle n’a rien de commun propre à une créature terrestre. Non… Sa morphologie venait d’un ailleurs cosmique, d’une dimension fantastique où l’homme puise ses plus vils cauchemars…On pouvait bien l’en approcher d’une image anthropomorphe, mais il aurait fallu exagérer les puissances de la nature pour en représenter une description…Pourtant, je me prends à hasarder une image de ce que je vois…
Volkk a la morphologie d’un ogre à la peau squameuse et brunâtre, comme le derme visqueux d’une sangsue géante. Son torse soutient des  membres ballants à la musculature impressionnante qui se terminent par des mains aux griffes longues et pénétrantes…Je ne me posais plus de questions quant à savoir de quelle manière étaient morts sir Baker et Stewart Blake. J’avais devant moi les armes du crime…
Mais le plus écœurant chez ce dieu stellaire, c’est ce faciès indicible qui me scrute sournoisement. Ces crocs avides de ma chair, ces orbites simiesques où brille le feu du chaos. J’essaie de me détourner de cette vision de cauchemar alors que Volkk s’approche de mon autel. A chacun de ses pas, le sol tremble. Il est à moins de cinq mètres de moi lorsque sans raison, il s’immobilise, reniflant l’air tel un mufle mécontent. Je le sens contrarié d’une fureur noire alors qu’il me regarde en bavant d’envie carnassière. Que se passait-il ? Quelque chose semblait l’empêcher de me lacérer de part en part, comme si une barrière invisible se dressait entre ce monstre antédiluvien et ma maigre personne. Je n’ai pas le temps de me poser d’autre question qu’une ombre silencieuse et titubante s’intercale entre nous deux.
─ Bonté divine ! Professeur Hattameyer ! fuyez ! je crie en reconnaissant la mine fluette du vieil homme.
─ Ne vous inquiétez pas, Lieutenant ! beugle le professeur. La Pierre de Lune nous protège !
─ L’amulette ! J’avais complètement oublié cet étrange pendentif que m’avait offert le professeur et dont ce dernier devait avoir la pareille autour du cou.
─ Il est temps de renvoyer ce monstre dans ses pénates ! lâche le vieil homme en exhibant un grimoire comme un exorciste montrerait La sainte Bible au démon. Je reconnais sans peine le « De Verbooten Wissens » qui patiente dans les mains ridées du parapsychologue.
Il ouvre une page de ce recueil aux sombres secrets et débute la lecture d’un passage en langue latine.
Aux sonorités de cette litanie de révocation, Volkk commence à reculer pesamment, bousculant le cercle de pierre en balançant ses griffes dans l’atmosphère. Une plainte horrible est poussée par la divinité alors qu’elle commence à se dissoudre dans un remous hallucinant, laissant s’ouvrir une porte dimensionnelle dans le plafond où Volkk est contraint de s’engouffrer pour quitter notre monde.

Quelques secondes plus tard, Brooks vient me libérer de mes liens.
─ Nous avons pris le dessus sur ces fous, Lieutenant, m’avertit le capitaine en me tendant mon arme.
─ Dieu soit loué, vous m’avez retrouvé…Je grommelle en me lustrant les poignets pour réactiver la circulation de mon sang.
─ Le chauffeur de taxi m’a apporté votre mot…Nous avons encerclé la chapelle. Il nous a fallu du temps pour découvrir la cache derrière le mausolée…
Je jette un coup d’œil et aperçois nos agents qui tiennent en joue une dizaine de sbires encapuchonnés, dont Raak, qui me fustige d’une haine sans nom.
─ Et Mily ? Où es-t-elle ? Je demande avec fureur.
Le capitaine me regarde sans comprendre.
─ Mily ? Mais que vient-elle faire là-dedans ? beugle mon supérieur.
─ C’est elle l’investigatrice de ce culte, John ! Elle est la descendante des Whateley !
─ Comment ?
─ C’est exact, crie une voix féminine derrière notre dos. Et vous allez laisser m’enfuir si vous ne voulez pas que j’égorge ce vieux sénile, ajoute la sirupeuse Milidence Whateley…
Nous nous retournons. Elle tient un poignard sous le menton du professeur Hattameyer, lequel a lâché son grimoire sur le sol poussiéreux.
─ Ne l’écoutez pas… Barlow. Tuez la ! Ma vie importe peu, déglutit difficilement le vieil homme.
─ Silence, vieux fou, t’empestes Mily plus colérique qu’une furie alors qu’elle bride davantage la lame tranchante sous la gorge du professeur. Lâchez vos armes ! Et vite !
Brooks grommelle un juron et pose son python sur l’autel. Je fais l’inverse, braque mon arme sur Mily et relève le chien de mon Luger.
─ Lâche le immédiatement ! Je n’hésiterais pas à te tuer froidement, Mily…
Elle me considère un instant d’un air dubitatif. Puis l’instant d’après, éclate d’un rire tonitruant.
─ Pauvre idiot ! Tu n’oserais jamais…Tu es fou de moi, Laurie…Tu ne le sais pas ? Tu es f…
Elle ne termine pas sa phrase car j’ai appuyé sur la gâchette, lui logeant une balle en plein front.
Comme dans une scène suspendue, elle me regarde, les yeux exorbités, un filet de sang coulant de ses lèvres flamboyantes. Puis ses mains lâchent le poignard et elle s’effondre sur le sol comme un paquet de chiffon, son corps reposant à quelques centimètres du gobelet renversé où se mêlera pour la dernière l’union de notre sang.  

***

Je finis de vider mes tiroirs dans un petit carton lorsque Brooks frappe à la porte de mon bureau. Il est accompagné de Nathan Hattameyer qui déambule sa petite masse vers un fauteuil. Le capitaine s’accoude sur le flanc de mon bureau, les bras croisés.
─ Vous êtes sur de vouloir nous quitter, Barlow ? aboie Brooks. On a besoin de vous ici. Vous êtes un bon flic, Lieutenant.
Je ne prends pas la peine de regarder mes visiteurs pour répondre.
─ Arkham et ses secrets… C’est fini pour moi, Cap’. Mon train pour Boston part dans une vingtaine de minutes. Mon taxi patiente en bas…Je quitte à jamais cette région maudite…
Je sens le regard scrutateur du professeur Hattameyer percer dans mon dos.
─ Il y a bien des conflits qui demandent la fougue de votre caractère, jeune homme. Restez nous soutenir dans notre combat. Rejoignez-nous…
Je me retourne et fait face aux deux hommes. Leur élan d’amitié me touchait mais c’était au dessus de mes forces que de rester à Arkham. Trop de souvenirs hanteraient mon esprit. Et la révélation du dieu Volkk et de ses abominables adorateurs me suffisait amplement. J’avais envie de retrouver une existence calme et simple. Boston m’offrait tout cela.
─ Je suis désolé, messieurs. C’est impossible…
Ils me regardent d’un air peiné.
─ Et comment va Filmore, au fait ? demandais-je espérant couper court à toute discussion prétextant mon départ.
─ Il s’en remettra…Il est encore à l’hôpital pour un petit bout de temps. De toute façon l’hôtel de ville est toujours en travaux.
─ Bien…Je vous retrouverai donc pour le procès, alors ?
Hattameyer acquiesce et prend la parole.
─ J’ai été honoré faire votre connaissance, jeune homme. Si vous passez par Crowningshield, venez donc me rendre une visite au manoir. J’en serais ravi…
─ Je n’y manquerais pas, professeur, promis-je avec sincérité.
Le vieil homme prend congé et nous le regardons filer avec amusement au rythme de sa petite canne.
─ Un personnage attachant, n’est-ce pas ? plaisante Brooks en me serrant la main d’une franche poignet. Vous allez nous manquer, Barlow. Prenez soin de vous mon petit, ajoute-t-il derechef.
─ Merci pour tout Capitaine. Je vous dois la vie…Je ne l’oublierais pas.  

Je quitte le commissariat quelques minutes plus tard, mon carton sous le bras. Sur le perron où attend mon taxi Arkham me souhaite un ultime salut. Il se concrétise par un rayon de soleil qui perce les gris nuage. Il me semble même apercevoir un arc-en-ciel à l’horizon…


FIN

Freddy Cash


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