Retour sur terre
Phyllis, les naseaux dilatés dune quiétude intérieure, examinait pour la énième fois le manuscrit quelle et son mari Jinn avaient repêché par hasard dans lespace, deux jours plus tôt. Elle était confortablement allongée dans la couche douillette de la salle principale du navire spatial, une odeur de café auto-percolé réchauffant agréablement ses babines. De sa patte libre, elle caressait Igor, leur iguane de compagnie, aussi apprivoisé et ronronnant quun petit chat.
Elle ne pouvait sempêcher de trouver dans le récit extraordinaire dUlysse Mérou un élan poétique. Certes dune naïveté touchante car qui pourrait croire à cette folle allégorie quun homme soit doué dune intelligence supérieure à celle de la race simiesque ! mais le style et le ton de lauteur feraient un excellent divertissement pour le public
si ils prenaient la décision déditer le manuscrit dès leur retour sur Terre. Phyllis en était persuadée
Mais elle devait convaincre lentêtement de Jinn.
Ce dernier vaquait à les ramener sur le sol terrien. Les vacances dans le cosmos sachevaient mais les souvenirs merveilleux quils avaient emmagasinés durant ce séjour les maintenaient dans une humeur allègre. Comment pourraient-ils oublier la beauté des anneaux de Darius, les multicolores couchers de soleil de Mérica où les nuits constellées détoiles filantes de Baltor
Un circuit spatial de rêves inoubliables immortalisés dans les bobines de leur digiscope.
Jinn calculait les coordonnées séparant leur navire de la Terre. Lorsque celles-ci saffichèrent sur lécran de la console de vol, le chimpanzé jugea quun saut intersidéral ne serait pas nécessaire. Une main poilue empoigna le gouvernail à bâbord tandis que les doigts bruns de ses autres membres saffairaient à pianoter habilement les touches du programme de navigation.
Lexposition de la voile aux radiations lumineuses dun unique soleil particulièrement éblouissant promettait un vol rapide. Ils seraient rentrés dans moins dune semaine. Le vaisseau suffisamment glissé dans laxe terrestre, Jinn déclencha les fines voiles postérieures qui devaient donner à lengin toute son impulsion. Il nutilisait ainsi quun axe en ligne droite. Au moins jusquà ce quils pénètrent dans le système solaire.
Jinn prépara ensuite le diamètre de la réflexion solaire afin de régler la vitesse de vol. Il le choisit volontairement réduit pour linstant pour ne pas faire sursauter lappareil dans une course folle. Ils devaient shabituer à lallure par étapes successives et puis une trop grande impulsion agaçait toujours sa tendre Phyllis
─ Encore en train de lire ce manuscrit de science-fiction, ma chère ! , lança Jinn dun air faussement blasé alors quil rejoignait Phyllis sur la banquette de leur couche.
Phyllis ferma le petit livre et ôta ses lunettes. Jinn se pencha sur elle et leurs mufles seffleurèrent amoureusement. Igor sécarta pesamment du lit, laissant les deux amoureux en tête à tête.
─ Je continue à penser que nous devrions léditer ! , souffla Phyllis le regard attendrissant. Janus ne sy opposerait certainement pas.
─ Mais Janus - tout comme toi ou moi - nen sommes les propriétaires, Phyllis ! , répliqua Jinn en montrant le manuscrit posé sur les genoux velues de son amie.
─ Les droits appartiennent à leurs auteurs
Les lois du conseil sont très strictes
surtout quune publication à caractère symbolique comme lest ce récit risque dêtre mal perçue par la censure de lAcadémie Gorille.
Phyllis renfrogna les commissures de ses babines dans une moue dédaigneuse.
─ À écouter les gorilles de lettres, seuls les pamphlets militaires ou les essais politiques méritent une place dans nos bibliothèques. Ce ne sont que des réactionnaires séniles
et tu le sais bien mon cher Jinn ! Tu es le premier à dire que
─ Bon, bon
tu es plus bornée quun dictateur Orang-outang ! , coupa Jinn. Dès que nous poserons nos pattes sur Terre, je te laisse carte blanche !
Les yeux déjà si expressifs de Phyllis séclairèrent dun sentiment de bonheur intense.
─ Tu es un singe merveilleux, Jinn ! Le meilleur quune femelle puisse espérer !
─ Et en ce qui concerne les droits ? , réitéra son mari le museau renfrogné.
Phyllis pris une expression embêtée tout en réfléchissant à la question qui ne cesserait de se poser si elle ny trouvait pas rapidement une réponse
Soudain, son mufle rosée séclaira.
─ Nous avons trouvé cette bouteille, nest-ce pas, Jinn ?
Elle attendit que son compagnon acquiesce avant de continuer.
─ Et selon la loi simiesque sur les objets trouvés, si le propriétaire ne sest pas manifesté dici deux ans, lobjet nous appartiendra du fait de sa non demande de restitution
Je me trompe ?
Lexpression qui se peignait sur la ganache du chimpanzé nadhérait que très moyennement à la théorie avancée par son épouse.
─ Tu ten tires toujours par une cabriole, ma chère
Mais enfin, je nai rien à objecter puisque que notre loi le permet
─ En effet, répliqua la guenon dans un sourire satisfait.
─ Mais nous devons trouver un pseudonyme à lauteur de ce récit. Nous ne pouvons quand même pas limprimer du nom de son héros, Ulysse Marou
─ Mérou, chéri ! Ulysse Mérou, lhumain qui défia la race simiesque ! , corrigea Phyllis avec une ironie joviale.
Jinn pouffa de toutes ces simagrées littéraires. Le singe nétait pas un grand amateur de récits de fiction
─ Tu as raison, approuva sa femelle derechef. Cela pourrait créer du conflit au sein de la communauté. Déjà que les gorilles souhaitent affermir les lois contre lesclavage des hommes
─ Bon ! Alors que proposes tu, douce créature ?
Dun bond calculé, Phyllis sextirpa agilement de la confortable couche. Elle sautillait tout en réfléchissant, balançant ses membres dans une pantomime instinctive. Jinn se contentait de lobserver en se gratouillant le crâne, passivement étendu sur la banquette. Il laissait sa tendre et chère se dépatouiller avec ce problème.
A travers la paroi transparente qui les séparait de limmense spectacle du cosmos, Phyllis observait la nuit spatiale, constellée détoiles de toutes tailles et de touts halos. La vision de la voie stellaire était toujours aussi saisissante.
─ Notre découverte provient de là, Jinn, commença Phyllis le regard viré sur le versant extérieur de la paroi de verre. De cette mer quest lespace, ajouta t-elle.
Au moment où elle achevait sa phrase, un petit météore fluorescent traversa cette vue panoramique. Une boule de feu identique à un feu dartifice qui séteignit en un éclair, séparpillant dans locéan sidéral. Les deux chimpanzés se délectèrent de cet inouï spectacle, sans mots dires.
─ Cétait merveilleux
, dirent-ils à lunisson quelques instants plus tard, frémissants démotion.
─ Et dire que les météorites ne sont que des fragments détoiles enflammées
, ajouta Jinn.
─ Oui, continua Phyllis. De simples boules de pierre qui ricochent dans la mer infinie.
Le mufle du chimpanzé femelle rosit à nouveau dallégresse.
─ Cest décidé, Jinn ! Le pseudo sera Boule de Pierre !
─ Où plutôt Pierre Boule, rectifia ce dernier. Cest un nom à consonance simiesque. Ne trouves tu pas ?
─ Parfait ! Pierre Boule, le merveilleux écrivain chimpanzé, auteur du non moins merveilleux
Hum
Comment pourrait-on appeler le livre ? Tu as une idée, Jinn ? , sollicita Phyllis le regard grimaçant.
Jinn regarda son épouse en dessinant sur ses babines un sourire amusé.
─ Pas la moindre idée, ma chère ! Mais je te conseille de faire simple. Les titres simples, sans équivoque, sont appréciés du public et des directeurs littéraires...
─ Voyons
Que dis tu de « La planète
La planète des Hommes ! » demanda Phyllis, une lueur dexcitation vacillant dans ses noires pupilles.
─ Celui-ci ou un autre
, ma chérie, argua Jinn que cette discussion commençait à ennuyer de plus en plus. Mais cest simple et direct, je te laccorde.
─ Très bien ! Il en sera ainsi ! Jai hâte dentendre les réflexions de Janus lorsque nous lui mettrons le manuscrit en main. Il est quand même le plus grand éditeur de New-Kong !
─ Nous verrons bien
, exprima Jinn dun timbre oisif alors quil commençait à sendormir sur la couche moelleuse. Phyllis, attendrie et satisfaite vint le rejoindre. Quelques instants plus tard, tout deux, blottis lun contre lautre et membres enlacés, sendormirent tendrement alors que le navire spatial continuait sa route vers la Terre mère.
***
Un bruit assourdissant réveilla Jinn en sursaut. Sen suivit des chocs répétés sur la carlingue du bateau spatial. Il sétait assoupi de fatigue, peut-être un peu trop longtemps. Phyllis, toujours blottie contre lui, commençait à peine à émerger de son sommeil. Il se dégagea de son étreinte et bondit vers la console où les aiguilles des cadrans affolaient les instruments.
─ Bon dieu, souffla t-il, on est en plein sous une pluie dastéroïdes !
Le singe reprit les commandes en manuel, resserrant le diamètre de la voile principale afin de ralentir la vitesse du navire. Il pourrait ainsi voir venir les météores pour mieux les éviter.
─ Où sommes nous ? , requit Phyllis qui venait de sattacher à ses côtés pour le suppléer.
─ Je nen sais fichtre rien, tempestas Jinn. Il nous faut recalculer nos coordonnées. Elles indiqueront notre position suivant laxe de radius.
─ Très bien, je men charge, décida la chimpanzé. Contentes toi de nous sortir de là, mon chéri.
Jinn, qui avait pu réguler lallure de lastronef, zigzaguait avec habileté à travers le champ de météores. Par chance, la coque du navire, sous le joug fracassant des multiples collisions, nétait pas trop endommagée mais les impacts répétés pouvaient trouer la bulle de protection de lappareil, plus sensible aux turbulences. Si il sétait réveillé quelques minutes plus tard, les dégâts auraient pu être catastrophiques.
Le nombre dastéroïdes séparpillaient sensiblement, ce qui laisser des passages apparents pour glisser le navire hors du champ orbital. Lorsquil jugea quil pouvait sy essayer, Jinn étira lenveloppe solaire de la voile afin de gagner en vélocité. Le souffle de limpulsion et lagilité de son pilote extirpèrent lengin spatial de la menace.
─ Ouf, nous lavons échappé belle ! , souffla Jinn le mufle suant. Jai bien cru que nous y laisserons nos poils ! Tu as une idée de notre position ?
─ Cela vient juste dêtre calculé à linstant par lordimètre. Coordonnées appliquées à laxe de radius Y125/ X 48. Le système solaire, chéri !
─ Parfait, siffla Jinn, on ne pouvait tomber mieux. Là, à notre droite, japerçois Mars.
─ Toujours aussi verte cette planète ! , ricana Phyllis qui se sentait soulagée à lidée quils allaient rejoindre la Terre dans moins dune journée.
Jinn décrocha sa ceinture de sécurité et se dirigea par larges bonds jusqu à la salle des machines, pour faire linventaire des pénuries ayant pues endommager la carlingue du vaisseau. La moindre anomalie, la moindre fissure pouvait prendre des heures de réparations.
Phyllis avait limpression quils avaient dormi des journées entières au centre de leur ballonnet douillet. Hors du temps et hors de lespace. La guenon pris le manuscrit et en rangea les feuillets quelques peu éparpillés par les chocs sidéraux. Elle en profita pour redresser la cage renversée dIgor. Le pauvre Iguane sétait accroché au grillage, terrifié par la violence des chocs. Elle lenferma à lintérieur pour plus de sécurité. Puis elle passa à la cuisine pour se préparer un encas bio-rationné. La nourriture dans la bouche, elle relut une fois encore le texte, souriante. Ce livre va faire une grande sensation, jen suis certaine, pensait-elle.
***
Aucune fissure apparente ne fut décelée par Jinn qui préféra à lavenir manuvré le navire en manuel. Le retour se passa sans anicroche supplémentaire, la carlingue poussée par les radiations de lastre solaire à un rythme très modéré de 60Km/min.
La lune, orbite terrienne, apparut en premier dans laxe du navire des deux chimpanzés voyageurs. Ils samusèrent de sa fangeuse clarté louant les cieux que les étoiles ne fussent pas toutes aussi mortes. Sinon, point de voyages spatiaux nauraient pu être envisageables. La belle bleue apparut à son tour, et les deux êtres en apprécièrent les courbes se dessinant en un jeu de reliefs, reconnaissables à mesure que le vaisseau pénétrait les couches atmosphériques. Jinn enclencha les instruments de satellisation de lappareil, afin dorbiter autour de la terre, le temps de préparer léquipement datterrissage. A travers la paroi de verre incassable, mers et continents gravitaient au rythme du navire.
Les deux singes enfilèrent leurs scaphandres, puis Jinn calcula les coordonnées datterrissage en mode automatique afin de regagner le port de KingHattan, à lemplacement où leur embarcation reposait le reste de lannée. Une fois les derniers préparatifs recensés, Jinn activa la fermeture des voiles parallèles et prioritaires, obstruant lintérieur de la carlingue de toute luminosité. Les capteurs lumineux de secours sactivèrent dans la foulée et Jinn enclencha lautorisation de désatellisation. Le retour sur terre samorça automatiquement par lordinateur des commandes.
Les deux époux allèrent ensuite sattachés aux harnais de sécurité qui les préviendraient des secousses atmosphériques. Pour un néophyte, les chocs étaient dune grande violence mais pour des habitués des vols sidéraux - comme létaient Jinn et Phyllis - un atterrissage spatial nétait pas plus effrayant que celui dun avion.
Le vaisseau traversa les couches datmosphère, guidé comme une boule télécommandée, sans heurts et sans avaries mécaniques. Après une dense couche de nuages, le ciel apparut, étrangement vert puis de plus en plus bleuté. Les côtes coutumières des reliefs de KingHattan se dessinèrent au moment où la rétroaction du navire ralentissait sa rapidité.
A une altitude supportable, les fenêtres rétroactives de lappareil souvrirent à lunisson, laissant pénétrer les premiers rayons de soleil. Secoué mais nullement inconscient, Jinn détâcha son harnais de sécurité pour venir ordonner un relais des commandes en manuel. Phyllis, légèrement plus éprouvée, vint le rejoindre une demi minute plus tard, le manuscrit qui ne la quittait véritablement plus, calé entre ses pattes.
─ Nous voilà de retour chez nous, mon chéri ! Ce séjour fut merveilleux !
─ Nous pouvons ôter nos masques, Phyllis, lâcha le singe en ôtant le sien. Lair est maintenant ordinairement respirable.
─ Ouf ! fit la femelle chimpanzé. Tu mexcuseras de tabandonner un instant mais je vais retirer mon scaphandre. La chaleur est épouvantable et ma fourrure me carbonise !
─ Ne te gênes pas pour moi, lâcha Jinn, un demi sourire aux babines. Jen ferais autant dès quon se posera. Jétouffe littéralement !
Jinn dirigea le navire à vitesse régulière, survolant locéan en direction de KingHattan. Au loin, il apercevait sapprocher la masse imposante de la Guenon de la Liberté, arborant son flambeau de pierre dans le ciel azuré. Quelque chose dincongru attira un instant son regard mais le moment de se poser approchant, il mit cela sur le compte de la fatigue. Il lui faudrait se reposer à son retour mais connaissant le tempérament têtu de sa femme, il ne serait pas tranquille tant que Janus naurait pas accepté déditer ce fichu manuscrit. Et il pouvait faire confiance en Phyllis pour quil le soit.
Quelques kilomètres plus loin, Jinn ouvrit le train datterrissage, puis posa lengin en douceur sur le béton de la Capitainerie portuaire de KingHattan. Il ny avait personne sur les embarcadères mais ce détail était bien explicable : il nétait que 6h35 du matin, heure terrienne. New-Kong venait à peine de séveiller
Enfin sur la terre ferme, il pris le temps de se changer et denfiler une combinaison plus adéquate au climat ensoleillé du pays. Phyllis arriva à sa suite, re-fardée comme à laccoutumée, prête à conquérir les directeurs éditoriaux de Moko.
─ Noublies pas la cage dIgor, chéri
souffla Phyllis qui se dirigeait vers la soute de débarquage.
Il finissait de rassembler leurs affaires dans un caisson de voyage lorsque Jinn pensa à ce petit détail saugrenu qui lavait interpellé alors quil rangeait le navire sur le Spatio-Port. Il y réfléchit un moment mais cela lui était sorti de nouveau de lesprit.
Bah, se dit-il, cela me reviendra bien
La rame douverture souvrit, découpant les marches métalliques qui se posèrent lentement sur le sol. Lair marin souffla à leurs naseaux alors quils descendaient le petit escalier pour fouler le sol de KingHattan.
***
Phyllis fut la première à les apercevoir, alors que plusieurs véhicules, des gardes côtes à linsigne sur les flancs de leurs portières, stoppaient leur passage.
Lorsquils sortirent armés et quelle vit leurs visages menaçants, elle lâcha le manuscrit quelle tenait si fermement auparavant, avant dexploser en sanglots. Les feuillets qui sen échappèrent volèrent longtemps dans le ciel.
Jinn, lui, ne dit rien lorsquil les vit. Seul son souvenir se raviva, comme si on extirpait de son cerveau un tiroir de sa mémoire. Le détail lui revint, clairement. Il avait cru à une hallucination causée par la fatigue mais elle nen était pas une. Loin de là.
Car ce quil avait bien vu dans la pierre incrustée, alors quil survolait la Guenon de la liberté, nétait pas les traits dun singe de pierre, mais bien ceux dun saurien, oui
dune femme à tête de lézard.
FIN
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