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Vivante



Vivante


Le silence et l’obscurité planaient autour de Nathalie. Enfin pas tout à fait le silence. Un bruit imperceptible bourdonnait dans l’air sans qu’elle fut encore capable de l’identifier.
Nathalie essaya d’ouvrir les yeux mais n’y parvint pas. Chacune de ses paupières lui semblait peser une tonne, comme le reste de ses membres. Ses bras et ses jambes étaient comme englués dans une toile d’araignée.
Bizarrement cela ne l’affola pas. Son esprit était encore trop embourbé pour réfléchir et encore moins pour céder à la panique.
Nathalie déglutit ce qui la fit grimacer de douleur. « J’ai soif » fut sa première pensée.
Sa gorge était sèche et râpeuse. Les yeux fermés, les membres vissés et les lèvres scellées, Nathalie essaya d’analyser la situation avec le seul élément dont elle disposait pour le moment : le faible son qu’elle entendait.
Elle se concentra pour essayer d’en deviner la source. Ce bruit semblait provenir d’une voix.
« Quelqu’un parle » se dit-elle intriguée.

Décidée à garder son calme, elle tenta de rassembler ses souvenirs afin de se remémorer ce qui lui était arrivé. Les sourcils froncés, elle puisa dans sa concentration et, après quelques longues et intenses secondes, sa mémoire fit extraire un visage d’homme. De longs cheveux d’une blondeur angélique et deux yeux d’un gris pénétrant se dessinèrent dans l’esprit de Nathalie. « Anthony » fit elle. Nathalie était rassurée : elle ne souffrait pas d’amnésie. Elle se souvenait de son nom et elle avait pu reconnaître son mari. Elle se dit que c’était de bon augure pour la suite de son investigation cérébrale.
Malgré l’endormissement qui gagnait chaque membre de son corps, elle put bouger légèrement ses doigts qui émirent un petit craquement. Cela lui fit un peu mal mais eut le mérite de la rassurer sur le fait qu’elle n’était pas paralysée non plus.
Elle essaya d’ouvrir les yeux à nouveau mais sans succès. Elle se sentait encore trop faible. Dépitée, elle décida de reprendre le fil de son enquête. Sans effort, elle revit le visage d’ange d’Anthony auquel s’ajoutèrent d’autres figures familières : celles de ses parents, de son amie Hélène et même la gueule de son chien Bacchus, un berger allemand. Puis ses souvenirs la conduisirent machinalement dans une pièce qu’elle reconnut sans difficulté : sa chambre. Elle revit le papier peint vert émeraude et le grand miroir accroché au milieu du mur qui avait l’habitude de la regarder se coiffer chaque soir. Elle reconnut la petite table de chevet où elle aimait poser ses bijoux. Sur la table de nuit trônait « L’Amant », le best-seller de Marguerite Duras.
Nathalie fronça les sourcils. Elle ne se souvenait pas avoir lu ce bouquin. Pour ainsi dire, elle était même certaine de n’avoir jamais lu un seul livre de Marguerite Duras. Puis son regard se porta sur son lit et, à sa grande stupéfaction, elle vit des dizaines d’exemplaires de ce même ouvrage répandus sur la couverture défaite. Que faisaient tous ces livres au beau milieu de ses souvenirs ?

La voix humaine semblait s’être tue. Mais à la place elle entendit d’autres sons. Ils étaient plus étouffés et semblaient saccadés.
Nathalie pouvait à présent bouger ses mains et ses doigts sans trop souffrir. En grimaçant elle fit même l’effort de bouger ses orteils et réalisa qu’elle était pieds nus. Lentement, elle essaya d’ouvrir la bouche. Après quelques secondes de résistance, ses deux lèvres se décollèrent dans un bruit sec. Nathalie avala à nouveau sa salive avec difficulté. Sa pomme d’Adam frottait douloureusement contre sa gorge et sa langue lui paraissait d’une épaisseur démesurée. La soif la tenaillait de plus en plus.
Dans cette épaisse obscurité, la voix humaine se fit à nouveau entendre couvrant les autres sons. Elle avait l’impression qu’elle était plus forte, à moins que son ouïe se fit plus fine. Bien qu’elle n’arrivât toujours pas à comprendre les mots qui se disaient, elle put toutefois analyser le son de cette voix. Elle était monocorde et sombre. C’était une voix d’homme. Nathalie remarqua autre chose qui l’a troubla: cette voix semblait venir d’au-dessus d’elle.

Une multitude de questions commençait à l’assaillir. Persuadée que les réponses se trouvaient au fond de sa mémoire cadenassée, Nathalie reprit le chemin de ses souvenirs éparpillés. Elle se mit à réfléchir pendant plusieurs minutes mais rien ne vint. Alors qu’elle était sur le point de renoncer, sa mémoire la projeta en plein milieu d’un jardin. Son jardin. Celui qui entourait son immense maison. Elle aperçut les deux arbres fruitiers, un pommier et un abricotier qui trônaient en plein milieu, tels deux souverains de la nature. Bacchus courait partout, la langue pendante et sa queue fouettant l’air comme un chasse-mouches. Près d’une allée de bégonias, Nathalie distingua un homme au cou massif et aux larges épaules portant une salopette bleue délavée et coiffé d’une casquette trop large. Bien qu’il fut de dos, Nathalie le reconnut sans peine. «Andorre » souffla-t-elle entre ses lèvres entr’ouvertes et séchées. Andorre était le jardinier noir qui travaillait pour eux depuis plusieurs années. Il était d’une gentillesse infinie et Anthony et elle s’étaient rapidement pris d’affection pour lui. Alors qu’elle se voyait s’approcher du jardinier, celui-ci se retourna brusquement. Son regard était habité d’une grande tristesse. Il se décoiffa : « Je n’ai rien volé, madame, je vous jure » dit-il en baissant les yeux et en prenant une valise qui se trouvait à ses pieds. Nathalie le vit s’éloigner et alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la bouche, elle sentit quelque chose d’humide sur sa main. Elle baissa la tête et vit Bacchus en train de lui lécher les doigts.
Nathalie sentit les battements de son cœur s’accélérer violemment : le chien avait les babines couvertes de sang !

Quelque chose la fit sortir de ses songes. Elle venait d’entendre la voix prononcer son prénom !
Soudain les idées les plus folles se mirent à germer dans son esprit. De plus en plus inquiète, elle se dit qu’elle devait quitter cet endroit au plus vite. Elle bougea prudemment sa tête et ses épaules en continuant de remuer tous ses doigts afin de faire circuler le sang dans son corps de plomb. Alors qu’elle gesticulait péniblement dans tous les sens, elle sentit quelque chose rouler le long de sa poitrine et tomber légèrement sur son épaule. Au même moment, une légère effluve vint lui picoter les narines. Elle s’arrêta de bouger et resta quelques instants à renifler cette odeur familière. Elle se laissa ainsi enivrer de cette senteur pendant quelques minutes et sombra petit à petit dans un léger sommeil. Rapidement, une image se projeta violemment devant ses paupières fermées.

Elle conduisait sous une pluie battante sur l’autoroute en pleine nuit. Les phares aveuglants des voitures d’en face éclairaient son visage blafard. Anthony venait de l’appeler et lui avait dit qu’il était arrivé quelque chose d’affreux. Elle roulait vite, très vite. La pluie tombait avec une force incroyable rendant la visibilité impossible malgré les essuie-glace. L’aiguille du compteur ne cessait de grimper : 110….120….130 km/h
Les eaux diluviennes inondaient son pare-brise. Nathalie appuya sur la pédale de frein. Il ne se passa rien. La voiture prit de plus en plus de vitesse et malgré les coups de frein répétés, elle ne ralentissait pas. …140….150 km/h. Nathalie, la bouche tordue et les yeux exorbités par la terreur se cramponnait fiévreusement à son volant. Soudain un virage apparut. Nathalie lâcha le volant et mis ses mains devant son visage horrifié en poussant un hurlement strident.

Nathalie sortit de son rêve mais garda les yeux fermés. Elle secoua la tête et fit craquer les os de son cou. Sa gorge privée d’eau continuait de la démanger et sa langue semblait avoir gonflé. A chaque déglutition, elle avait l’impression d’avaler une poignée d’aiguilles.
La senteur sucrée était encore présente devenant même entêtante.  « Une rose » se dit-elle.
Elle fit à nouveau l‘effort de reconstituer les pièces du puzzle qu’elle avait réussi à récupérer du tréfonds de sa mémoire : Andorre, son jardinier, « L’Amant » ce livre qu’elle n’avait jamais lu, Bacchus et sa gueule imprégnée d’un sang qui n’était pas le sien. Et enfin cet accident.
Plongée dans un voile obscur, elle se décida à appeler : « Y’a quelqu’un ? » demanda t’elle d’un timbre rocailleux. Cela la fit tousser et lui déchira atrocement la gorge. Elle regretta aussitôt son initiative.
L’odeur de rose devenait si envahissante qu’elle commençait à lui donner mal à la tête.
Elle continua de bouger ses membres doucement mais d’une façon régulière. Après quelques minutes, elle sentit des picotements envahir ses bras et ses jambes. «Ca vient » se dit-elle un peu rassurée. Avec sa bouche et son nez, elle prit de profondes et multiples inspirations.
Etait-ce une impression ou avait-elle de plus en plus de mal à respirer ?

La voix humaine au dessus de sa tête s’était arrêtée à nouveau. Un silence angoissant planait dans l’air entrecoupé de murmures inaudibles. « Qui est là ? » lança Nathalie à l’aveuglette. Aucune réponse ne vint.
Après un long moment, Nathalie, l’esprit étourdi par l’effluve sucrée, se remit à sonder son cerveau et tâcha de se remémorer ce qui s’était passé avant l’accident. Ses souvenirs - à moins que ce ne fussent ses rêves - l’entraînèrent pour la seconde fois dans le jardin.
Elle marchait nus pieds sur l’herbe fraîchement coupée. Une légère brise lui griffait les joues et le soleil lui mordait la peau des épaules.
Près de la petite cabane où ils avaient l’habitude de remiser du bois, elle reconnut au loin Andorre et sa salopette en jean. Il était adossé contre un arbre et paraissait lire. Elle l’appela en lui faisant un signe de la main auquel il ne répondit pas. Puis en se rapprochant elle reconnut le visage radieux de Anthony. Il portait exactement les mêmes vêtements que le jardinier noir, jusqu’à sa casquette qui était trois fois trop grande pour lui. Anthony leva les yeux de son livre et esquissa un large sourire à destination de son épouse. Nathalie posa les yeux sur le titre du roman.
Sur la couverture était écrit en caractère gras « L’Amant » de Marguerite Duras. « Je croyais que tu ne lirais plus jamais » fit-elle le regard brûlant de colère. Anthony referma le livre, se leva, la bouche toujours souriante et les pupilles grises imprégnées d’une excitation malsaine. « Promis, ma chérie, je ne recommencerai plus…...Je ne lirai plus jamais….Tu peux demander à Bacchus… »
A ces derniers mots, Anthony se mit à éclater d’un rire sonore et diabolique. Au même moment, le berger allemand se mit à aboyer. Nathalie se retourna et vit son chien en train de gratter rageusement la terre. Le cœur battant la chamade elle accourut près de l’animal. Arrivée près du chien, une insupportable odeur de chair putréfiée lui souleva le cœur. Comme envoûté par l’odeur de la viande humaine, Bacchus continuait de déchirer la terre de ses griffes faisant remonter des flots bouillonnants de sang qui se mirent à inonder le jardin tout entier.
C’est alors qu’elle sentit derrière elle le souffle chaud et fétide d’Anthony. « C’est terminé pour toi, Cendrillon. Demain on te débranche »
Avec horreur Nathalie vit d’un seul coup toutes les pièces s’emboîter une à une dans son esprit.

C’est alors qu’elle entendit un aboiement. Mais celui-ci ne sortait ni de ses souvenirs ni de ses rêves. Il était réel !
« Bacchus » lança t-elle d’une voix sifflante. Elle répondit à l’appel de son chien en essayant de donner plus de volume. Sa gorge était en feu et l’air devenait de plus en plus irrespirable. Mais elle s’en moquait. Elle devait sortir d’ici et faire éclater la vérité.
Soudain un bruit sourd se fit entendre au-dessus d’elle. Enfin, Nathalie ouvrit les yeux en grand. Elle jeta un regard affolé, tournant la tête dans toutes les directions. Elle se trouvait plongée dans une épaisse pénombre. Nathalie tendit le bras vers le haut et sa main heurta quelque chose qui lui sembla être une sorte de coussin mais en plus ferme. Le tissu était assez épais et plutôt doux. Le grand bruit mat tomba à nouveau avec fracas. L’odeur de rose devenait écœurante, insupportable envahissant tout son espace et son oxygène qui se comprimait irrémédiablement. Nathalie tendit son autre bras puis remua ses deux jambes qui se cognèrent sur cette même matière douce et légèrement rembourrée.  « Non, non » dit- elle le souffle court et étranglé.
Elle continuait d’entendre son chien aboyer et, dans sa terreur croissante, elle crut même entendre des sanglots se mélanger aux beuglements canins. Un autre bruit plus lourd, plus effroyable s’écrasa au-dessus de sa tête.
« A l’aide, au secours » hurla Nathalie en proie à une panique incontrôlable.
Elle appela ainsi pendant une durée infinie.

Les nuages étaient gris et lourds. Dans quelques minutes un orage allait éclater arrosant le cimetière du Père-Lachaise de ses larmes salées.
Le prêtre venait de refermer son livre de prières et d’un pas traînant s’approchait de la famille en leur serrant la main et les réconfortant de paroles bienveillantes et inutiles. Les parents et les amis de Nathalie, le visage défiguré par le chagrin hochaient la tête ou balbutiaient quelques mots incompréhensibles. Près de la mère, Anthony, tête basse et la bouche silencieuse, laissa échapper quelques filets de larmes. Seul Bacchus brisait le silence funèbre de ses aboiements désespérés.

Comme hypnotisés, tout le monde regardait le cercueil qui disparaissait peu à peu sous des amas de terre et de graviers, ne se doutant pas un instant que, quelques mètres plus bas, Nathalie hurlait ses derniers souffles de vie…..




david widjet


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