Le cadeau de Gabriel
Gabriel était amoureux dEmilie. Il laimait dun amour quil navait jamais éprouvé pour aucune autre fille auparavant.
En son for intérieur, il était même persuadé quil naimerait plus jamais quelquun avec autant de force et de certitude. Emilie était la femme de sa vie, cétait lévidence même.
Et pourtant, Gabriel navait que neuf ans.
Quant à elle, Emilie aimait bien Gabriel. Du haut de ses neuf ans et demie, elle aimait surtout se moquer de son jeune amoureux. Elle samusait à lui demander nimporte quoi comme lui porter son cartable ou lui réclamer la moitié de ses barres chocolatées. Gabriel avait beau être fou damour pour elle, il nétait pas dupe. Néanmoins, il sexécutait, feignant de ne pas voir le manège.
La seule chose que voulait Gabriel était que tous deux grandissent très vite afin quil puisse, le moment venu, la demander en mariage.
Lorsque, le cur frémissant, il lui exposait ses projets futurs avec le plus grand sérieux, Emilie répondait que cétait « une bonne idée ».
Gabriel nétait pas un orateur enflammé. Son discours était posé, empreint de mots de son âge mais dits avec une authentique sincérité et une maturité aussi profonde quétonnante. Le verdict que lui dictait son tout jeune cur était sans appel : son amour pour Emilie nétait pas une amourette anodine denfant mais bel et bien un sentiment pour les « grandes personnes », puissant, sublime et déchirant.
Les mois passèrent mais pas lamour de Gabriel. Si bien quun jour, intriguée par la longévité de cet attachement, Emilie lui demanda de prouver matériellement son amour.
- Quest-ce que tu veux ? demanda Gabriel.
Emilie ne répondit pas explicitement à sa question mais lui dit que, de la nature de ce cadeau, dépendrait sa décision de considérer sérieusement son amour et - pourquoi pas - de lui donner le sien.
Langoisse de Gabriel fut bien plus importante que la joie ressentie à lidée de conquérir enfin le cur dEmilie.
Comment trouver un cadeau qui symbolise le plus fidèlement possible son affection pour elle ? Quel présent pouvait être si extraordinaire, si unique quil chasserait le moindre doute dans lesprit dEmilie ?
Offrir le cadeau parfait, celui qui serait le reflet naturel de son sentiment amoureux, fut le début dune longue investigation à laquelle sacharna Gabriel. A linsu de sa famille, il passait ses nuits dinsomniaque à feuilleter des magazines divers et à écouter des chansons de toutes sortes. Lui qui était plutôt casanier se portait tout à coup volontaire pour accompagner ses parents lorsque ceux-ci sortaient faire les magasins le week-end. Ainsi, pendant plusieurs semaines, il essaya de trouver matériellement ce quil ressentait intérieurement. Moins il trouvait, plus il était malheureux et amer. Malheureux de ne pouvoir relever le défi amoureux que lui avait lancé Emilie et amer de constater que cette planète, bondée de choses inutiles ou grotesques, était si peu inspirée pour créer ce qui représenterait lamour véritable.
Dans la cour de récréation, il évitait soigneusement de croiser Emilie, honteux de son échec. Cela lui était pénible de ne plus lui parler mais son incapacité à lui prouver sa profonde affection lui était encore plus insupportable.
Un lundi matin, juste avant de rentrer en classe, Emilie était spontanément venue à sa rencontre et lui avait dit « que ce nétait pas grave » avant de lui donner, en guise de consolation, un baiser sur sa joue de vaincu.
- Pas grave ? avait-il rétorqué furieux et vexé que son cur soit si méprisé.
Il continua encore ses recherches pendant plusieurs jours, non sans maudire la Terre stérile et ses habitants stupides. Il dormait et mangeait si peu quil se mit à maigrir de façon inquiétante. Lui qui était un élève de bon niveau et qui avait une excellente conduite, devint agressif avec sa maîtresse et ses copains de classe. En un trimestre sa moyenne générale chuta de moitié.
En voyant la santé et les notes scolaires de leur enfant péricliter dangereusement, les parents de Gabriel se décidèrent enfin à lui parler. Ce fut son père qui, un soir, prit cette initiative.
- Que se passe-t-il, mon garçon ?
- Je suis amoureux papa, avait répondu Gabriel le plus sérieusement du monde.
- Allons bon, souffla le père en haussant les sourcils.
Gabriel ne se démonta pas.
- Non papa, cest vrai. Je suis vraiment amoureux. Et ça me fait mal ici.
De son index, il désigna son cur.
- Cest Emilie qui me fait ça, affirma-t-il plein daplomb. Je sais pas comment le dire. Je sais, cest tout.
Le père de Gabriel regarda son fils avec ce regard quil utilisait parfois. Ce regard où se lisaient létonnement et une sorte de peur admirative lorsque Gabriel parlait de telle façon quil semblait avoir dix ou vingt ans de plus.
Gabriel lui expliqua pendant un long moment ses difficultés pour trouver le cadeau dEmilie. Il voulait quelque chose dincroyable, dinédit, de fou, de féerique. Presque dinfaisable.
Alors, son père esquissa un sourire que lenfant ne sut interpréter, et lui glissa quelques mots à loreille
- Cest vrai ? fit le garçon étonné.
- Cest la plus belle et la plus impossible preuve damour. Cest ce que demandent toutes les femmes du monde, mon garçon.
Et, comme pour lui faire une confidence, le père de Gabriel ajouta en baissant le ton :
- Moi-même je nai jamais réussi à offrir ce cadeau à ta maman.
Puis, retrouvant soudain son autorité paternelle, il ordonna à son fils daller se coucher.
Alors quil montait rapidement dans sa chambre lesprit et le cur légers, Gabriel nentendit pas les rires complices de ses parents.
Cest ainsi que Gabriel passa encore de longues semaines à échafauder le plan qui lui permettrait de faire ce fabuleux présent. Si, comme lui avait dit son père, toutes les femmes du monde rêvaient de ce cadeau, cela ne serait pas autrement pour Emilie. Gabriel restait cloîtré chez lui et préparait soigneusement la capture du cadeau convoité car il savérait que ce nétait pas le style de cadeau quon pouvait banalement soffrir avec de largent. Non, cétait bien plus compliqué que cela et cest ce qui plût à Gabriel.
Cétait le genre de cadeau qui nécessitait un grand courage et une extrême vaillance ; un cadeau insensé que seuls « les vrais » amoureux pouvaient acquérir. Ce nétait pas un cadeau qui sachète, encore moins qui se donne. Ce cadeau-là
il allait devoir le voler à quelquun.
Gabriel ne voulait obtenir laide de personne. La seule chose quil avait demandé à son père était de lui laisser un peu de bois lorsquil en rapporterait à la maison pour la cheminée. En contre partie, Gabriel promit à ses parents de manger à nouveau et de bien travailler à lécole. Il tint ses promesses. Dès lors, lorsquil voyait Emilie, il souriait et ne manquait jamais de lui dire combien il laimait et que, conformément à sa demande, il lui offrirait un cadeau à la hauteur de son amour. Emilie, elle, commençait à trouver ce jeu moins drôle et même un peu fatiguant.
Plusieurs mois passèrent et Gabriel continuait demmagasiner du bois rapporté par son père. Sa chambre, devenue trop petite, il avait entassé les bûches et les branches dans le garage. Les hivers ayant été particulièrement éprouvants, les quantités de bois étaient monstrueusement importantes ; ce qui ravit ladolescent quétait devenu Gabriel.
Il attendit son onzième anniversaire pour demander à son père lautorisation dutiliser des outils, et plus précisément la scie électrique. Naturellement, celui-ci refusa. Cependant, il sengagea à lui couper autant de bois quil le voudrait non sans lui avoir demandé ce quil comptait en faire.
- Je voudrais construire une échelle, dit fièrement le garçon à ses parents médusés.
Malgré le temps écoulé, Gabriel était toujours attachée à Emilie et impatient datteindre sa majorité pour lui proposer de lépouser. Mais il savait pertinemment quavant, il devait dérober le fameux présent que son père lui-même avait été incapable doffrir à sa mère quil disait pourtant aimer par-dessus tout.
Une chance, rien navait vraiment changé pendant toutes ces années. Ni lui ni Emilie navait déménagé ou même changé décole. Ils se voyaient certes un peu moins souvent (Emilie avait plein dautres amis, elle !) mais à chaque fois quil la rencontrait il lui rappelait leur promesse mutuelle. Cet acharnement avait fini dirriter plus la jeune fille. Elle conclut simplement que Gabriel nétait pas seulement fou damour mais quil était probablement fou tout court. Dès lors, persuadée davoir affaire à un dément inoffensif, elle se décidait dentrer dans le jeu de Gabriel en feignant de simpatienter ou à lui reprocher de ne pas laimer aussi fort quil le prétendait.
Pourtant, lannée suivante - le dimanche 23 novembre 2003 - Gabriel, tout juste âgé de douze ans, captura linestimable cadeau.
La matinée qui suivit ne fut pas une matinée ordinaire pour tous les autres habitants de la planète. Les journaux et les télévisions du monde entier faisaient mention dune nouvelle unique dans lhistoire de lhumanité. Dans toutes les rues du monde entier, la population, effrayée et stupéfaite, parlait sans cesse de ce qui sétait passé la nuit dernière. Perplexes et inquiets, les plus grands savants et autres spécialistes de tous les coins du globe avaient pris le premier avion afin de se retrouver pour une réunion extraordinaire et tenter dexpliquer cet événement exceptionnel qui, aux dires de ces érudits, « venait de bouleverser lordre cosmique ».
Ce même matin, loin de ces préoccupations intellectuelles et de ces agitations mondiales, Gabriel, habillé dun sourire triomphant, se dirigeait vers le lycée, tenant son paquet sous le bras. Il devait le remettre à Emilie avant de rentrer en cours. Avec la bande de voyous qui était dans sa classe, il ne voulait pas prendre le risque de se le faire voler ou abîmer.
Il se mit à chercher fiévreusement Emilie parmi la foule délèves qui sagitait devant les grilles de létablissement. Lorsquil la vit enfin, il courut à sa rencontre puis sarrêta à quelques mètres delle. Elle ne lavait pas encore remarqué, trop occupée à parler avec une de ses copines.
Gabriel mit ses quelques instants à profit pour la regarder. Emilie était devenue une fille assez grande elle devait avoir au moins dix centimètres de plus que lui - et un peu rondouillarde. Elle avait une longue chevelure brune et ses yeux, dun marron ordinaire, étaient maladroitement maquillés. Elle était habillée dun jean trouée et dun pull trois fois trop grand pour elle.
Peu importait son allure et ses kilos superflus, cétait toujours son Emilie, la femme de sa vie. Celle quil aimait depuis lâge de neuf ans.
Enfin, elle tourna la tête et vit Gabriel.
- Salut minus, dit-elle ce qui fit pouffer de rire sa copine.
- Salut, répondit Gabriel nullement décontenancé.
Emilie posa les yeux sur le paquet que portait le garçon.
- Je suppose que cest le fameux cadeau, fit Emilie.
- Exact, répondit Gabriel les yeux pétillants en lui tendant le paquet.
Au même moment les grilles du lycée souvrirent laissant entrer les centaines dadolescents qui se bousculaient.
Emilie grimaça un sourire et de ses deux mains découvrit ses oreilles cachées sous ses longs cheveux. Sur chacune delle, il y avait un anneau dune brillance aussi éclatante que douteuse.
- Te prends plus la tête Gabriel, fit Emilie un peu embarrassée. Je crois que Benjamin ma déjà offert le cadeau que je voulais.
Emilie prit sa copine par le bras et toutes deux se dirigèrent vers les grilles ouvertes, laissant Gabriel et son paquet au beau milieu du trottoir et des rires moqueurs des élèves retardataires qui avaient assisté à la scène.
Le soir même, Gabriel remit le précieux cadeau à lendroit où il lavait prit et monta dans sa chambre sans dîner et sans embrasser ses parents.
Alors que le jeune garçon laissait la tristesse inonder ses yeux, les astrologues comme les simples amateurs du télescope poussèrent un soupir de soulagement en admirant la nuit : la lune avait refait son apparition dans le ciel.