Invitation impromptue
Vers onze heures du soir, on cogna à la porte. Déjà kidnappée par Morphée, ma femme ne bougea pas un orteil. Grommelant dans ma barbe, je mextirpais du lit et me dirigeais vers lentrée. Lorsque jouvris la porte, je me trouvais face à une femme dune trentaine dannées au visage à moitié dissimulé sous une épaisse tignasse en bataille et arborant la mine défaite de quelquun qui navait pas dormi depuis bien longtemps. Elle était habillée dune longue robe noire à capuche. Mon visiteur se présenta comme étant la Mort en personne. Ni plus ni moins.
Même si je navais jamais véritablement réfléchi à lapparence que pouvait revêtir la Mort, je ne limaginais pas si jolie.
« Vous venez pour ma femme ?» demandai-je.
« Pour vous » répondit la Mort en étouffant un bâillement
Aussi surprenante quétait la nouvelle, je demeurais fidèle à moi-même. Toute ma vie, javais adopté une attitude distanciée et dépassionnée face aux évènements qui ont jalonné mon parcours. Lymphatique dans la joie comme dans le malheur, mon comportement avait résigné mon entourage et bon nombre de mes amis. Lannonce de ma mort nallait pas déroger à la règle. La seule chose qui mintriguait un peu était la venue préventive de mon charmant visiteur.
« Décision hiérarchique, afin de mieux vous préparer au voyage » dit-Elle dun ton las.
« Jignorais que vous aussi aviez un patron » fis-je laconiquement.
Dans cette situation un peu surréaliste, la plupart des gens aurait sans doute posé toutes sortes de questions spirituelles ou tout simplement pratiques sur ce qui les attendait dans lau-delà : est-ce que je vais continuer à vieillir ? Est-ce que je vais retrouver des proches ? Est-ce que je vais conserver mon corps et tous mes sens ?
Moi, je me demandais surtout si je nallais pas un peu me faire chier.
La Mort semblait exténuée et particulièrement de mauvaise humeur. Je lui proposais aimablement un puissant café quElle sempressa néanmoins daccepter.
« Pourrais-je savoir quand ? » demandai-je dun ton détaché.
La Mort jeta un regard embrumé sur sa montre, une Kelton avec un magnifique poignet en laiton : « Dans 37 minutes précisément »
Il me restait donc un peu plus dune demie heure à tuer avant de mourir. Je trouvais ce délai plutôt raisonnable. Javais le temps découter neuf fois daffilée « la valse oubliée No 1» de Liszt ou encore de regarder le début dun bon porno, un des rares genres de films où sa vision partielle nuit rarement à la compréhension de lintrigue. La Mort me précisa que je pouvais aussi mettre à profit ces quelques minutes pour accomplir une ou deux actes à lencontre de mon entourage ; autrement dit faire une dernière bonne action avant de quitter le monde des vivants. Je ne prêtais aucune attention à cette proposition.
Malgré la forte dose de café ingurgité, la Mort tombait véritablement de sommeil. Lorsque je Lui fis la remarque, Elle me répondit que la plupart de ses confrères avaient pris leur congé pour la Toussaint et que faute dintérimaires disponibles, Elle et quelques autres étaient malheureusement de corvée. « Ca va changer » grogna-t-Elle. Jappris ainsi quune loi était en train dêtre votée et que dans une centaine dannée, aucun être humain sur la Terre ne décéderai les jours fériés.
Elle me confia également et un peu excédée que jétais son cent soixante treizième candidat de la journée et que juste après moi Elle devait se rendre à Vilnius, capitale de la Lituanie. « Il caille en plus à cette période » dis-je à la jeune femme. La Mort me jeta un regard noir. Pour ma dernière soirée, javais bien le droit de me foutre un peu de Sa gueule.
Les minutes sécoulaient assez lentement et je ne savais plus trop quoi dire à mon guide mortuaire. Le grand miroir placé au dessus du buffet renvoya mon reflet. Vêtu dun ridicule pyjama élimé aux manches et dune propreté douteuse, jétais loin dêtre présentable aussi bien pour lenfer que pour un hypothétique Eden. La Mort dut lire dans mes pensées puisquelle mavoua que le type avant moi était décédé avec ses chaussures de bowling.
Jesquissais un sourire. Pour être tout à fait franc, jéprouvais un certain plaisir dêtre en Sa compagnie aussi peu agréable était elle. Nous étions assis dans le salon à quelques mètres lun de lautre pendant quau fond de ma chambre, ma femme sétouffait dans ses ronflements. Cétait amusant, grisant même. A part mon épouse, peu de femmes avaient foulé le sol du parquet impeccablement lustré et vernissé de mon appartement. Même mes trop rares maîtresses navaient jamais eu ce privilège.
« De quelle façon vais-je décéder ? » fis-je. « Crise cardiaque » répondit la Mort sans émotion aucune. « A 59 ans ?». « Oui » marmonna la femme en se frottant les yeux. « Cest dommage » rétorquais-je en me levant pour lui resservir du café.
Crise cardiaque. Classique. Mais logique. A vie ordinaire mort ordinaire. Maxime Châtelain, parisien jusquau slip, postier à la retraite est décédé dans son sommeil dans la nuit du 11 au 12 novembre 2002. Amen et vive les PTT.
« Pas dans votre sommeil » trancha la Mort. « Vous allez faire une attaque cardiaque aux toilettes »
« Ah bon » fis-je simplement.
Apprendre que jallais pousser mon dernier soupir dans la soirée nétait pas en soit une excellente nouvelle mais javais accepté cette information fatale avec la docilité indolente qui me caractérisait. Maintenant, savoir que mon cur allait me lâcher au moment même où jirais faire dieu sait quoi dans les chiottes était loin de provoquer en moi une douce euphorie. Jallais beau périr sur un trône, il était clair que mon trépas ne serait pas celui dun roi. De plus, jétais convaincu que jallais nourrir les blagues graveleuses des pompiers qui me trouveraient demain matin, les fesses à lair étalé sur mes magasines « Chasse et Pêche ».
« Une bien belle fin » dis-je le plus calmement du monde.
Ignorant ma remarque la jeune femme me demanda lautorisation dutiliser ma salle de bain afin de sasperger le visage. Lorsque Elle revint quelques minutes plus tard, La Mort sembla en meilleure forme. « Lheure tourne » dit-Elle avant dajouter quil me restait à peu près vingt cinq minutes.
Cest à ce moment que je me mis à penser à Franck Rossignol, mon voisin de palier. Franck Rossignol est un ancien champion daïkido devenu professeur de gymnastique. Mais Franck Rossignol est surtout et avant tout un formidable connard. Dun tempérament violent et dun sans-gêne époustouflant, il était détesté de tout le voisinage. Plusieurs pétitions avaient circulé contre lui mais par crainte des représailles, quelques trouillards navaient jamais osé les signer. Je faisais partie de ces pleutres. Pour ainsi dire, je navais même jamais osé lui faire la moindre remarque désobligeante où lui jeter ne serait-ce quun regard dédaigneux. Ce soir, le soir de ma mort imminente était sans aucun doute loccasion rêvée de me racheter un semblant de dignité.
Pendant que la Mort dégustait quelques boudoirs avec une autre tasse de café, je pris mon plus beau stylo et une feuille quadrillée et écrivit dune traite :
Monsieur Rossignol,
Je me souviens que mon professeur de français disait toujours quà trop vouloir expliquer les choses on passait à côté de lessentiel. Cest pourquoi je serai bref : vous êtes une grosse merde.
Cordialement,
Maxime Châtelain, votre voisin de gauche
Satisfait, je quittais mon appartement et me dirigeais vers celui du professeur de gym. Courageusement, je glissais le feuillet sous sa porte avant de rentrer chez moi. « Cest ça votre bonne action ? » me demanda La Mort à mon retour. « Pour le moment oui » répondis-je en souriant. « Faites vite, il vous reste un quart dheure »
Quelque chose me chiffonnait tout de même : je ne ressentais aucunement lenvie daller aux toilettes. Je fis part de cette étrangeté à mon visiteur qui me confirma néanmoins et avec assurance le lieu de la tragédie. Quinze minutes cétait bien suffisant pour ce qui me restait à faire, autrement dit rien de bien important. Non, je navais pas envie de souffler quelques mots damour à loreille de la femme qui partageait mon existence depuis près de vingt ans. Je ne ressentais pas non plus le besoin de passer un coup de fil à Ludo, mon compagnon darme et mon meilleur ami et lui avouer au passage quun matin javais roulé par inadvertance sur le lapin de sa fille. Il y avait bien quelquun que jessayais en vain de chasser de ma pensée depuis larrivée de la Mort et de Son annonce funèbre. Quelquun que je ne navais pas revu depuis très longtemps. Trop longtemps.
Afin de me divertir un peu, je demandais nonchalamment à ma ravissante et peu sympathique invitée de me conter quelques anecdotes croustillantes sur des personnes quElle avait accompagné dans lautre monde et pourquoi pas quelques célébrités du show-business. « Je nai pas rencontré des millions de gens. Je suis nouvelle dans le métier ». « Ah, vous faisiez quoi avant ? ». La jeune femme poussa un soupir agacé. « Jétais secrétaire de direction chez Aphrodite
..Vous parlez dune promotion ». Je me retins déclater de rire.
Nous discutâmes quelques instants encore en buvant notre breuvage caféinée puis le silence tomba. Un silence opaque, mortel. Les minutes ségrenaient, témoins sans scrupules de ma fin prochaine.
Il devait me rester dix minutes à vivre. Le souvenir de ce quelquun ne me quittait toujours pas. Jeus beau fermer les yeux, javais toujours son image plantée dans mes pupilles. Son visage qui était le reflet du mien.
« Je voudrais appeler mon fils » dis-je soudainement en sentant un poids immense se libérer de ma poitrine.
La Mort grimaça ce qui me sembla être un sourire. « Pas trop tôt » dit-Elle.
Je décrochais le combiné et composai le numéro. Troublés, mes doigts se trompaient de touches à plusieurs reprises. Il narrivait pas souvent que je perde mon sang-froid. La dernière fois, je men souvenais très bien. Cétait le jour où pris dune colère noire javais jeté des paroles malheureuses et ses affaires au visage de Romain. Il avait quitté la maison et nous nous sommes plus parlés depuis. Cela faisait bientôt sept ans.
Je retrouvais mon calme pour recomposer le numéro de téléphone. Enfin jentendis la tonalité. Je jetais un regard affolé à la Mort qui de sa main me montra Ses cinq doigts. Cinq minutes. Mon cur tambourinait à lintérieur de ma cage thoracique, prêt à bondir comme un diable hors de sa boite. Ironie du sort, je ne métais jamais senti aussi ivre de vie quà laube de ma mort.
« Allô » fit une voix ensommeillée à lautre bout du fil.
Notre discussion me sembla durer des heures entières. Nous parlâmes en même temps, nous avons ri et pleuré en même temps.
Je me serais fais greffer le combiné à mon oreille pour léternité si cela avait été possible.
Lorsque enfin nous avons raccroché, je me sentis bien, apaisé comme jamais. Avec une irrésistible envie de pisser.
Le cur encore nourri démotions, je me tournais vers la Mort : « Je suis prêt, madame ». La jeune femme fronça les sourcils et serra un peu la mâchoire : « Mademoiselle » corrigea-t-Elle avant de me tourner le dos.
Je compris alors que la femme avait délibérément changé les paramètres de ma destinée, ce qui probablement allait foutre un bordel sans nom dans les bases de données de leur logiciel et qui conduirait vraisemblablement à son licenciement. « Sans indemnités » conclut-Elle sans se retourner.
La femme quitta mon appartement sans me saluer. Je restais seul dans le salon pendant plusieurs minutes encore abasourdi davoir la vie sauvée par la Mort. Au fond de moi se chahutaient deux sentiments bien distincts : la joie irrépressible de serrer bientôt mon fils dans mes bras et lenvie farouche dapprendre très rapidement les arts martiaux.