Les framboises
Lundi 17 mai. Lhiver nétait plus quun lointain et mauvais souvenir. Comme chaque année depuis la nuit des temps, léternelle résurrection était en marche et le monde reprenait goût à la vie : leau était en mouvement, lair devenait plus caressant, le ciel était élégamment vêtu et la terre enfantait à nouveau. Couleurs et parfums se mélangeaient harmonieusement et les peaux, enfin libérées de leurs lainages, commençaient à narguer les premiers rayons printaniers.
Assises sur un banc à lombre dun arbre immense, deux femmes discutaient. Ou plutôt une femme, dune soixantaine dannées parlait en faisant de grands gestes alors que lautre, beaucoup plus jeune, se contentait de sourire en acquiesçant la tête.
« Incroyable, je vous dis ! » fit-elle en roulant les yeux et en se tapant les mains sur ses cuisses.
Autour des deux femmes il y avait peu dagitation. Quelques enfants se couraient après ou derrière un ballon en mousse, foulant une herbe bien verte et revigorée. Quelques promeneurs arpentaient paisiblement les allées fleuries de coquelicots sous le regard bienveillant des imposantes statues miraculeusement épargnées par les pigeons.
Ici, en Bretagne, loin du chaos parisien, tout était calme et le temps prenait son temps.
« Tenez » dit la jeune femme en tendant une grande barquette de fruits sortie dun sac en plastique. En voyant la barquette, lautre femme fit joindre ses deux mains quelle rapprocha de ses lèvres : « Des framboises, dit-elle ravie, vous mavez apporté des framboises !»
Puis elle prit la petite boite quelle ouvrit avec la même précaution que si cela contenait des émeraudes. « Le meilleur fruit du monde » dirent les deux femmes en chur.
Les épées jaunes du soleil pourfendaient les feuilles du grand chêne et semblaient construire aux deux femmes une cage intime et dorée. Un petit vent frais et agréable faisait frémir les canards du lac mais ne manquait pas dénerver les bouquineurs qui voyaient les pages de leur roman se tourner toutes seules. Perchés sur les arbres, quelques mainates colorés continuaient dexercer leur talent dimitateur.
Oui, le mois de mai offrait son plus bel après-midi.
« Voulez-vous que je vous raconte lhistoire de la framboise ?» demanda la femme en dégustant le fruit rouge avec un bonheur enfantin. « Jaimerais beaucoup » répondit expressément la jeune femme. La femme prit une profonde inspiration et commença à raconter avec une ferveur extraordinaire, lhistoire du fruit délicieux.
« En Europe, la framboise a pour origine une espèce sauvage, encore très abondante dans toutes les régions tempérées.
Cette espèce a été nommée « Rubus idaeus » par Carl von Linné, un grand botaniste suédois du XVIIIe siècle
Vous connaissez ? »
La jeune femme fit une moue confuse.
« Moi non plus », dit la conteuse en haussant les épaules.
Ainsi la femme racontait dans les moindres détails tout ce quelle savait sur lhistoire de la framboise, faisant de grands gestes avec les bras et répondant aux questions incessantes de son auditrice visiblement captivée par le récit. Régulièrement, les deux gourmandes piochaient dans la barquette pour se délecter des bijoux framboisés. Très rapidement, la barquette fut dépouillée de son trésor fruité. En guise de consolation, les deux femmes léchaient le bout de leurs doigts, la mine honteuse et sétouffant dun même rire adolescent. Si un photographe avait immortalisé linstant sur pellicule, le cliché aurait montré deux visages lumineux et parfaitement identiques.
Par moments, la femme interrompait son récit pendant quelques secondes. Le front plissé elle restait sans parler regardant longuement le visage de la jeune femme dune étrange façon avant de retrouver son sourire et de reprendre le fil de son histoire avec autant de passion. La jeune femme ne sen formalisait pas et restait suspendue aux lèvres de sa narratrice. « Il faut dire que jusqu'au milieu du XIXe siècle, la framboise n'était pas considérée comme un fruit de table ». « Ah bon ? A quoi cela servait alors ?» fit la jeune femme étonnée. La femme esquissa un sourire malicieux, fière de pouvoir apprendre tant de choses à sa compagne «A l'extraction de parfums, à la fabrication de boissons ou encore de médecines »
Le climat sétait rafraîchi et la jeune femme sétait permise de proposer son gilet à son aînée qui accepta volontiers et lui pressa délicatement la main en guise de remerciement. Le vent rapportait quelques senteurs sucrées et les deux femmes en profitèrent pour respirer à pleins poumons ses arômes bienfaiteurs qui parfumaient le petit parc paisible de Ploufragan.
La femme reprit, enthousiaste : « Le plus passionnant est la fameuse légende sur la couleur du fruit ». Après sêtre assurée de la totale attention de sa voisine, elle poursuivit : «Saviez-vous quavant toutes les framboises étaient blanches ? » La jeune femme secoua la tête. « Racontez-moi » dit-elle dun ton suppliant.
« Je vais vous le dire » gloussa la femme en sautillant sur son banc. « Un jour que Jupiter, qui nétait encore quun enfant, faisait retentir les échos de la montagne de cris furieux, la nymphe Ida, fille de Mélissos, roi de Crète, voulut, pour l'apaiser, lui cueillir une framboise ». « Que sest-il passé ? » demanda la jeune fille, le regard brillant. « Tout bêtement, elle s'égratigna le sein aux épines de l'arbuste et le sang de la nymphe teignit à jamais les fruits d'un rouge éclatant. Cest aussi simple que ça ! »
Peu à peu, laprès-midi toucha à sa fin. Le soleil était encore assez haut dans le ciel mais ses rayons étaient bien plus cléments. Les chiens essayaient tant bien que mal déchapper à leur laisse, les bébés grimaçaient en retournant dans leur poussette tandis que leurs parents embrassaient leurs parents.
Un homme au visage infantile vêtu dune blouse blanche alla à lencontre des deux femmes et sadressa à la plus jeune dentre elles. « Comme vous le savez, Marie, les visites se terminent à 18h »
Marie ne semblait pas avoir entendu. Elle tourna la tête vers toutes ces personnes qui se disaient au revoir et quittaient peu à peu le parc. Au loin, son regard se porta sur un homme grand et de forte carrure. Ses bras robustes enveloppaient une femme dun certain âge à laquelle il déposa un baiser sur le front. Marie sentit sa poitrine se contracter un peu. Visiblement, son cur navait pas encore pansé toutes ses plaies. Comme le sein de la nymphe Ida, il était encore égratigné.
« Je men vais » dit-elle au jeune homme en se levant du banc. Alors quelle sapprêtait à partir, la femme se leva à son tour et se tint devant Marie : « Si vous voulez, la prochaine fois je vous raconterai lhistoire de la framboise » dit-elle en lui tendant sa main.
Cela se terminait toujours ainsi. Cette dernière phrase involontairement assassine et cette main tendue, innocente et cruelle.
«Cela me ferait plaisir » répondit Marie.
Puis, maîtrisant le léger tremblement de ses doigts, elle serra la main de la femme en lui promettant de revenir bientôt.