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la chose dans la cave



La chose dans la cave

Je crois devoir expliquer les causes de mon futur suicide. Je ne veux pas que l’on croie que je me sois donné la mort pour les futiles problèmes du quotidien. Il y a des choses qu’il ne vaut mieux pas savoir, car elles dépassent de tant l’entendement des humains que lorsque ceux-ci viennent à en prendre connaissance, ils ne peuvent qu’en perdre la raison, ou la vie. Mon cousin les a supportées, mais, pas moi. Je vais raconter par le détail ce qui s’est passé, je vais être le plus précis possible, dans la mesure où l’on peut décrire l’indescriptible. Je souhaite tout de même émettre deux requêtes : vous qui me lisez, qui êtes entré dans cette bibliothèque, faites que ce récit ne soit jamais publié aux yeux du public, et par pitié, quittez ces lieux, et faites que personne ne mette jamais plus les pieds dans ce maudit manoir. Je vais maintenant commencer le récit de ces derniers jours.
Mon petit cousin décéda le 13 août 1926 d’une insuffisance cardiaque. Son testament me laissa comme seul héritier, aussi me retrouvais-je en possession de sa maison en Angleterre, dans le Devonshire, de tout ce qu’elle contenait, d’une assez importante somme d’argent, ainsi que de toute une collection de livres digne des plus grandes bibliothèques. Mon cousin était ce que l’on pourrait appeler un personnage original. Il naquit en 1861 à Londres. Peu après sa naissance, sa mère quitta la capitale, et partit s’installer dans la maison dont j’héritais, emmenant son fils à sa suite. Il y coula une enfance que je crois heureuse, mais recluse sur lui-même. Il ne voyait quasiment personne, et passait ses journées à errer dans le vaste parc du manoir. Désoeuvré, il se prit très tôt d’une grande passion pour les livres, il apprit très vite à lire, et dévora la majeure partie des livres de la bibliothèque de son père, bibliothèque qu’il compléta par la suite de nombreux ouvrages. Des professeurs venaient tous les matins lui enseigner les principales matières.  Son père, lui, resta dans la capitale où il était directeur d’une grande compagnie d’édition. Ses affaires prospérèrent, et il fit rapidement fortune. À la majorité de son fils, il le rappela à Londres pour qu’il y mène des études plus sérieuses. Il ne fut malheureusement pas un élève assidu et bien qu’il fut très intelligent, et brilla souvent par des connaissances très pointues, il n’avait aucune motivation pour les cours. Il s’intéressait uniquement à l’histoire, et se désintéressait de toutes les autres matières. On le voyait rarement assister aux cours, à la place on pouvait souvent le voir errer dans les ruelles du vieux Londres. Il ne revenait guère que pour les cours de littérature ou d’histoire. C’est à cette époque qu’il se prit de passion pour le dessin, il reproduit de nombreux bâtiments de Londres. Je trouvais aussi dans ses papiers nombre de dessins représentant d’étranges créatures que j’associai à des représentations de ses cauchemars, ou à des reproductions de tableau de Füssli. Il n’étudia qu’un peu plus de deux années à Londres, il cessa les études lorsque son père décéda d’un arrêt du cœur en 1884, il revint alors dans la maison familiale, et s’y installa définitivement, laissant la maison d’édition paternelle être gérée par d’autres mains. La fortune que leur laissa son père, à lui et à sa mère, leur permit de vivre confortablement le reste de leurs vies. D’ailleurs, ils ne dépensaient pas beaucoup. Ils ne sortaient pour ainsi dire jamais du manoir, et ils avaient fini par renvoyer tous les domestiques. Sa mère mourut 3 ans plus tard, et il vécut seul le reste de sa vie dans le manoir, désormais sien. Tous les lundis un homme venait le livrer en nourriture, en journaux de toutes sortes, ainsi qu’en livres, précisant lesquels chaque semaine. Cet homme était son unique contact avec le monde réel. Il mourut peu après mon cousin, et je ne pus jamais lui parler.
Non plus que je n’avais jamais parlé avec mon petit cousin. Je le tenais pour quelqu’un de très érudit, mais de très étrange, et surtout pour un solitaire. Pour moi qui fus élevé dans la banlieue de Londres, c’était pure folie que de vivre seul dans un endroit désert tel que son manoir. J’adorais être en compagnie de mes amis, et je ne restais quasiment jamais seul. La petite librairie que je tenais était plus connue pour l’ambiance qui y régnait que pour les livres qu’elle proposait. Béni soit ce temps où j’étais ignorant. Désormais, j’ai peur de tout, le moindre grincement me met dans un état que seule la terreur ne saurait expliquer. Je me suis à mon tour reclus dans le manoir de mon cousin, où j’écris ces lignes. Mais moi, je n’y resterais plus très longtemps. Étant d’un naturel fêtard, et ayant un besoin continuel de monde autour de moi, on conçoit l’ennui que me causa l’idée de me rendre plusieurs jours dans le Devonshire pour régler les exécutions testamentaires de mon cousin. En tant que seul parent qui lui restait, je pensais néanmoins qu’il était de mon devoir d’examiner tous ses papiers, et de les remettre dans l’ordre. J’envisageais de revendre sa maison, et avec cet argent de quitter mon appartement de banlieue pour emménager dans une maison plus confortable, plus proche du centre-ville de Londres. Aussi partis-je le 20 août, promettant à mes amis de revenir bientôt. J’ai au moins l’excuse de ne laisser ni veuve ni orphelin. Mais à ce moment je ne prévoyais que de rester quelques jours.
Lorsque j’arrivais au manoir familial, je fus étonné par la grandeur de celui-ci. Je m’attendais certes à une belle demeure, mais ce qui s’étalait devant moi était tout simplement colossal, grandiose. Le jardin abandonné depuis de nombreuses années laissait entrevoir que dans le passé il aurait pu rivaliser avec les plus beaux jardins d’Angleterre. À l’époque de ses parents, il devait sûrement y avoir en permanence toute une armée de jardinier pour gérer ce parc. En arrivant, je pris l’allée principale. Elle était encore en excellent état malgré les années, bardées de chaque côté de lampadaires, et d’arbres centenaires, et menant après maints méandres devant une façade dans le plus pur style victorien. Je descendais de la voiture. L’après-midi était belle, et malgré l’abandon manifeste des lieux, on avait plaisir à se trouver ici. Il me vint à l’idée que peut-être finalement je pourrais aimer ce séjour. Ce serait de petites vacances. Je marchais dans l’allée gravillonnée, et gravis les marches de marbre blanc. Depuis la mort du propriétaire, personne n’avait pénétré ici. C’était l’homme qui lui apportait chaque lundi sa nourriture qui avait signalé sa mort. Ne voyant pas venir mon cousin à l’heure convenue, il se demanda s’il ne lui était pas arrivé quelque malheur. Il escalada alors la grille d’entrée, et longea l’allée principale. C’est là qu’il découvrit le corps de mon cousin, décédé pendant le chemin qui séparait sa maison de la grille d’entrée. Les autorités médicales conclurent rapidement à un arrêt du cœur dû à l’effort de la marche. La santé de mon cousin ne semblait en effet pas bien brillante, et déclinait rapidement, malgré qu’il ne fût âgé que de 65 ans. J’ouvrais donc la porte, scellée dans l’attente de l’arrivée de l’héritier. J’aurais voulu interroger le brave homme qui aidait ainsi chaque semaine mon cousin, peut-être eût-il pu m’en apprendre plus sur ce membre de ma famille que je ne connaissais qu’à travers quelques récits de famille, et qui pourtant me donnait une si belle bâtisse. Triste cadeau en vérité. Il était malheureusement mort, renversé par une voiture il y a deux jours, ainsi s’éteignait avec lui tous souvenirs de mon cousin. Je pénétrai dans le vaste hall. Si la façade extérieure m’avait impressionnée malgré sa décrépitude, alors que dire de l’intérieur! Celui-ci était aussi bien tenu que l’extérieur semblait oublié. Le sol reluisait, les tapisseries aux murs étaient de couleurs vives et l’atmosphère était accueillante et chaleureuse à souhait. Jamais je n’aurais cru si je n’avais été prévenu que cette maison était vide depuis plus d’une semaine, que son propriétaire était décédé, et que personne n’avait fait le ménage ici depuis tout ce temps. Il me semblait que mon  allait apparaître dans l’encadrure d’une des portes, et venir me souhaiter la bienvenue, un grand sourire fendant sa barbe blanche soigneusement taillée. Je pensais de plus en plus me plaire dans cette maison, et l’idée de garder le manoir comme maison pour ma retraite me traversa l’esprit. Cela dit, je me rendis rapidement compte que tout le manoir n’était pas en aussi bon état, évidemment mon petit  ne pouvait pas tout entretenir à lui tout seul. Bien que je ne m’attardasse pas à l’étage ce jour-là, remettant la visite à plus tard, le bref tour que j’y fis m’ouvrit derrière des portes grinçantes des pièces qui n’avaient pas vu la lumière du jour depuis des décennies, où l’on entrapercevait dans la pénombre des volets clos de vieux meubles, recouvert de draps blancs pour les protéger de la poussière. Bref, l’étage était totalement délaissé, mon  avait cantonné ses quartiers au rez-de-chaussée. Je quittai les vieux parquets pour retrouver le marbre du hall d’entrée. Je m’arrêtai devant chaque tableau, et m’époustouflai devant la finesse des détails de ceux-ci. Certains noms étaient prestigieux, et mes maigres connaissances de l’art me laissaient comprendre qu’il y avait ici une véritable fortune en tableaux et en œuvres d’art. Le goût de mon petit- en matière de décoration était réellement exquis. Je découvrais rapidement la bibliothèque qui était contiguë au hall d’entrée. Celle-ci semblait aussi servir de chambre à mon petit-cousin, un lit avait été installé dans un coin de la pièce. J’avais rarement vu une telle concentration de livres dans une seule pièce. Tous les livres que je connaissais étaient ici, même les plus récents. On aurait dit qu’il désirait engranger ici toute la littérature du monde. On y trouvait de tout, mais surtout des ouvrages traitant d’histoire, toutes les périodes de celle-ci y étaient représentées, l’étude des fossiles, l’antiquité, le moyen âge, la renaissance, l’empire, les légendes de tout pays, l’alchimie, l’art, il m’aurait fallu des semaines pour répertorier tous les livres de sa bibliothèque. Je vis aussi des ouvrages maudits tels que le culte des goules, ou le roi en jaune, mais je repérais surtout le fameux Nécronomicon de l’arabe dément Abdul Alhazred. La plupart des pièces du rez-de-chaussée semblaient aussi abandonnées que celles de l’étage. La bibliothèque, une salle de bain, le hall d’entrée et la cuisine semblaient finalement les seules pièces propres, et habitées durant les dernières décennies. Je passais cette fin de journée à patauger dans les livres de mon cousin, remettant au lendemain les paperasses que je devais sûrement avoir à régler.
Une grosse horloge normande battait la mesure du silence. La nuit était tombée, et avec elle toute la joie qu’il m’avait semblé trouver dans ce manoir. Je n’arrivais pas à me concentrer sur le livre que je lisais. Il me semblait qu’on m’épiait constamment. L’image des chambres abandonnées de l’étage m’obsédait, elles tournaient et se succédaient derrière mes yeux fatigués et mon imagination débridée me faisait entendre des grincements, des murmures et des grattements provenant d’elles. Je n’ai jamais cru aux fantômes, et à toutes ces histoires que l’on raconte aux enfants. Seulement l’ambiance à présent m’oppressait vraiment. N’allez pas croire que je sois couard, mais ce silence entrecoupé de tic-tac sec me terrorisait. Je reposai le livre sur l’architecture grecque dans lequel je m’étais plongé avec bonheur une heure plus tôt, et m’allongeai sur le lit. Je n’avais de cesse de regarder autour, pour le moindre moustique qui se posait près de moi, je sursautais. Je décidais d’éteindre la lumière et de tenter de dormir. Les ténèbres tombées, mon ouïe s’affûta, et les bruits de la nuit m’envahirent. Il me semblait que le bruit de la pendule redoublait à chaque coup. Il me semblait que des choses bougeaient et chuchotaient dans le noir de la pièce. Je fermais mes yeux de toutes mes forces, et ne les aurais ouverts pour rien au monde. Je voulais à tout prix me persuader que tout cela n’était que le jeu de mon imagination. J’ignore combien de temps je restai à transpirer sur le lit, récitant et récitant encore et encore le Notre-Père avant de m’endormir.
Le soleil me trouva dans le lit. J’avais omis la veille de fermer les volets, et il me réveilla assez tôt. A la lumière du petit jour, je trouvai ridicule mes craintes de la veille, et je retrouvai rapidement mon entrain devant une tranche de pain beurré et un café bien chaud. Bien que je trouvai ridicule mes craintes infantiles, l’idée de passer une autre nuit ici ne me souriait guère, aussi me lançais-je tout de suite après mon petit déjeuner dans la classification des dossiers de mon cousin.
J’étais assis au bureau de la bibliothèque. Que pouvait faire un vieil homme comme mon cousin qui demanda autant de traces papier? Je retrouvais de multiples dessins faits de sa main au crayon de papier ou au fusain, certains représentant des paysages oniriques tournant parfois au cauchemar. L’horrible impression de vie qui en émanait et la répulsion que produisait la vue de ces étranges créatures me poussaient à me demander si mon cousin, bien que très doué pour le dessin ne commençait pas à perdre un peu la tête. Je trouvai ensuite toute une série de notes écrites dans un langage que je ne comprenais pas, mais qui usait de l’alphabet latin. Suivis dans un tiroir des écrits sur quelques légendes, et des commentaires sur des livres interdits. Je me retournais vers le Nécronomicon. J’avais souvent entendu parler de lui, et je n’avais guère envie de le lire. Apparemment mon cousin avait été moins sage et s’était perdu dans ses pages. Je reportai mon attention sur son bureau, et ouvris un autre tiroir, j’y trouvai une boite à chaussure que je sortis. Ayant retiré le couvercle de carton, j’en sortis plusieurs feuillets. Je recopie ci-dessous le premier feuillet que contenait la boîte. Le reste n’était en fait que des coupures de journaux ou des articles étayant ou complétant ce que mon cousin affirmait.

« Si ces feuillets voient à nouveau la lumière du soleil, c’est que je suis mort. J’ai découvert certaines choses que je n’aurais peut être pas du découvrir. Si dessous j’ai recopié quelques d’articles qui permettront de comprendre ce que j’ai laissé elle sait où. Ce sont ces articles qui m’ont conduit à faire ce que j’ai fait, et j’espère que l’humanité ne me blâmera pas trop d’avoir trop voulu en savoir. Maintenant je sais, et cela en soit est déjà la plus grande punition qu’on puisse m’infliger. Un jour de 1918 que je lisai le journal cet article attira mon attention :

LE VATICAN ACCUEILLE UN NOUVEAU SECRET ?

CE WEEK END LE VATICAN ACCUEILLIT DANS LE PLUS GRAND SECRET UN ÉTRANGE CONVOI VENU DU SUD DE LA FRANCE. ON IGNORE TOTALEMENT DE QUOI IL S’AGIT, NOUS SAVONS SEULEMENT QUE LES PLUS GRANDES PRÉCAUTIONS ONT ÉTÉ PRISES RELATIVEMENT À CE SUJET.
En effet, dans la nuit du 25 au 26 janvier, un mystérieux convoi arriva au Vatican. Deux voitures de police, un véhicule de l’armée et  de nombreux motards  escortaient un véhicule blindé en provenance des Pyrénées Françaises. De nombreuses routes on été momentanément coupé pour permettre le passage du cortège, et les patrouilles de police franco-italienne furent redoublées dans toutes les villes. Nous avons cherché en vain à en apprendre plus sur cette mystérieuse affaire. Nous avons appris que l’objet transporté serait lié à une légende des Pyrénées qui rapporterait l’histoire d’une chapelle des Pyrénées  où reposerait une relique. L’inquisition, en son temps travailla à faire disparaître toute rumeur à son propos. Le fait est qu’apparemment l’inquisition ne toucha jamais la relique, elle s’occupa juste de détruire la légende dans l’esprit des gens, et de fait, la relique fut totalement oubliée pendant des siècles jusqu’à la découverte en 1917 d’un mystérieux texte dans un monastère de la région,  découverte qui fit grand bruits dans les milieux scientifiques, mais dont la publication au grand public ne se fit jamais. On peut juste supposer que le texte à un rapport direct avec la relique, et qu’il fut écrit par un moine du monastère, mais nous ne savons à l’heure actuelle rien de plus à son sujet. Le fait est que dans l’année qui suivit sa découverte des fouilles dirigées en sous-main par le Vatican furent entreprises dans cette région. Le convoi qui arriva hier transportait sûrement une découverte effectuée là-bas. Certaines langues parlent d’un trésor cathare, mais pour le moment, nous ne nous risquerons pas à infirmer ou à affirmer cette thèse. Les caves du Vatican déjà bien remplies recèlent encore un nouveau secret.

On conçoit à quel point je fus intéressé par l’événement. Tout de suite je voulus en savoir plus à ce sujet, je passai de nombreux coups de téléphone, écrivis de nombreuses lettres, mais le journaliste avait raison sur au moins un point, le plus grand secret avait été gardé sur ce sujet. J’ai tenté de le contacter, mais il ne m’a jamais répondu. Tous mes efforts furent inefficaces. Je décidais alors de retrouver le texte dont il était fait mention dans l’article. Cette fois-ci j’eus plus de chance, un des archéologues avec qui je correspondais depuis de nombreuses années accepta de m’envoyer une copie de l’exemplaire qu’il avait en sa possession, toutefois, il se refusa à tout commentaire relatif aux fouilles qui se déroulèrent suite à la découverte du parchemin. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi il m’envoya ce texte, en tout le cas, le voici tel qu’il a été traduit par mes soins :

Ma plume hésite à tracer ces lignes. L’encre peut parfois receler des secrets qu’il vaut mieux garder dans l’ombre de l’ignorance. Et pourtant j’ai peur que ces derniers évènements ne tombent dans l’oubli. S’il n’est pas bon que le premier venu prenne connaissance de ce qui m’est arrivé, je crois encore plus dangereux pour l’humanité qu’ils restent perdus dans les ténèbres. Et tant pis pour ma foi. Ma vie est comptée désormais, il faut que je me dépêche. Tout est calme autour de moi, le silence me pèse. Seul la flamme de ma bougie continue imperturbablement sa danse languissante jetant d’étranges ombres sur les murs suintant de la pièce.
Les évènements se déroulèrent il y a quelques jours. La sainte inquisition avait sévi avec violence dans la région, et le village qui s’étale en contrebas du monastère dans lequel je me trouve actuellement, avait tout particulièrement souffert des jugements de cette dernière. Les villageois croyaient dur comme fer en l’existence de la relique d’un saint caché dans la chapelle de ce monastère, relique que le Vatican avait jugé hérétique. L’Inquisiteur s’était empressé de convaincre les habitants du village que la relique n’en était pas une. Ceux-ci avaient été tout particulièrement dure à convaincre, mais finalement il les en avaient convaincu. J’arrivais dans ce village un matin de mi-juin, dans cette ambiance malsaine que laisse toujours l’inquisition derrière elle. Le village en lui-même n’était pas bien grand : deux centaines d’habitants au plus, ramassés en grappe au pied de la montagne. Le seigneur à qui appartenait le village siégeait loin d’ici. Les impôts étaient minimes, et leurs troupeaux suffisaient amplement à les nourrir. La seule loi que respectait le village était celle qui dictait à quelles saisons les troupeaux devaient paître. Et finalement, c’était déjà  une loi sévère.
Alors que je descendais l’étroit chemin gravillonné qui menait à ce lieu ou seul la paix semblait régner en cette fin de journée, je vis, face à moi, se découpant sur le ciel foncé, perché sur une crête abrupte, les hauts murs desséchés de ce monastère, où j’écris peureusement à présent ces quelques lignes. Il semblait vieux et usé. Pas un moine ne se promenait sur ces murs, pas une étincelle de vie n’émanait de la sombre bâtisse. Derrière les murs s’élevait un clocher. Un des pans de celui-ci s’était écroulé. Dans le prolongement du clocher et suivant un certain temps le mur, un long toit d’ardoise noir dépassait. Il me rappelait un autre monastère près duquel j’ai vécu mon enfance ; Mais de celui-ci ne semblait émaner aucune activité. M’arrachant à la contemplation du bâtiment, et ne pensant pas à avoir un jour à y mettre les pieds, je tirai sur la longe de ma mule, et reprenais mon chemin.
Il faisait très chaud. La poussière dans l’air sec rendait ma respiration difficile. Les mouches venaient se coller sur ma peau, et les gouttes de sueurs s’associaient à elles pour me déranger et m’épuiser. Il vient un moment où la fatigue et les mauvaises routes viennent à bout des hommes. Au début d’un voyage, on chante, on pense, on réfléchit, bref on s’occupe l’esprit. Passé un certain temps, la seule préoccupation de poser un pied devant l’autre occupe entièrement votre esprit. Rien d’autre que ça et le bruit de vos pas dans le gravier. Le village ne semblait pas se rapprocher, et la route s’étirait toujours entre lui et moi. Pourtant les lieux défilaient, et j’arrivai finalement au village épuisé, après une mauvaise semaine de voyage.
Je voulu demander le chemin de la maison de mon ami à un des villageois, le village étant petit, je pensais que tout le monde se connaîtrait, et qu’il ne me serait pas difficile de trouver un individu quelconque qui puit me renseigner. À vrai dire j’étais déjà bien enfoncé dans le village avant de rencontrer un de ces individus. Le village était radicalement désert. Sa petite rue principale au sol défoncée par la circulation des troupeaux n’était plus foulée par personne. Je dûs, pour trouver quelqu’un aller dans une des petites ruelles parallèles. Soit que mon aspect ne lui plu pas, soit que je tomba sur un bougon chronique, quoiqu’il en soit, l’homme me renseigna d’une façon toute comparable à celle dont, pour se débarrasser d’un enfant qui insisterait sur une question ennuyeuse pendant 10 minutes, on lui répond au hasard quelque chose qui n’a même pas de rapport avec la question posé. L’homme s’en alla aussitôt, s’étant certainement trouvé quelque chose d’urgent à faire. Aussi doutai-je fort de la véracité du renseignement donné. Ce en quoi j’avais tort, la maison indiquée étant la bonne. J’arrivai devant la porte de bois, et donnai deux coups secs avec le marteau sculpté en forme de cerf. Je remarquais aussi un étrange minuscule pentacle entre les yeux du cerf. Il était entouré et deux autres symboles venaient se nicher à l’intérieur, un triangle inachevé pointant vers le haut du pentacle, et comme un sablier penché dans le triangle. L’ensemble était à peine visible. La porte s’ouvrit violemment, et le visage maigre de mon ami apparut.
La maison n’était constituée que d’une unique pièce divisée en deux. La porte donnait sur une sorte de salon. Une vaste table en occupait la majeure partie, un banc flanqué de chaque côté de celle ci. A gauche en entrant, le mur était occupé par une vaste cheminée, à l’intérieur de laquelle crépitait un magnifique feu lors de mon arrivée. Le reste du mobilier était constitué de deux vénérables fauteuils sculptés par le grand père de mon ami, ainsi que de multiples étagères munies de toute sorte d’ustensiles allant des instruments de cuisines à ceux de la culture des champs et de l’élevage. La deuxième moitié de la pièce était une étable. Du foin, des animaux, et un calme profond tel que seul les animaux peuvent en créer. Dans le foin étaient aménagé de petits trous ou la famille de mon ami se logeait pour dormir. Celle-ci était constituée de sa femme, une femme extrêmement gentille et très serviable que j’avais déjà eu l’occasion de rencontrer maintes années auparavant, et de ses 5 fils, dont le plus âgé avait 17 ans, et le plus jeune 9 ans. Nous nous installâmes autour de la table, et nous nous lançâmes dans de longues discussions, agrémentées d’un dîner qui après le voyage me parut un festin de roi. Je ne vais pas insister plus avant sur les conversations tenues, ni sur les détails du dîner. Elles vous seraient certainement fastidieuses bien que j’en garde un excellent souvenir, le dernier qui me reste, mais à vrai dire je crains de mourir avant de pouvoir achever ce récit.
Le dîner terminé, nous restâmes seuls mon ami et moi près de la cheminée à discuter encore un peu. Après avoir abordé quelques sujets anodins, assurément destinés à attendre que ses enfants s’endorment, je vis soudainement sa figure s’assombrir. Le feu jouait avec les ombres de son visage, mais quelque chose qui le préoccupait venait d’exploser sur ses traits. Il se pencha vers moi, et me murmura, comme s’il craignait qu’on l’espionna :
« Je suis heureux de ta présence. Je vais maintenant te dire pourquoi je t’ai demandé de venir. Mon fils t’a apporté mon message avec une célérité plus grande encore que je n’osai l’espérer, et tu es accouru encore plus vite que je ne l’avais calculé. Pourtant je crains qu’il ne soit déjà trop tard. Chaque croyance repose sur une base de vérité, tu sais. La relique dont parlent les légendes locales n’existe pas. Peut-être même l’Inquisition est-elle au courant de la réalité, et était-ce la raison de sa présence ici, et de son empressement à détruire tout ce qui touchait à la relique, encore qu’elle ne soit jamais montée jusqu’au au monastère, là-haut. Cette histoire de relique était destinée à protéger une tout autre réalité : Il s’agit d’un livre. Un livre plus dangereux et plus rare que tous ce que tu peux imaginer, un livre dont la seule lecture rend fou, dont la seule connaissance de son existence entraîne les pires cauchemars. J’ai découvert que ce livre existait, on m’en a lu des passages ! Nous ne sommes pas seul sur Terre ! Il y a encore, cachés dans les plus profondes de nos grottes, des survivants de la race qui nous à précédée ici, une race de dieux et de démons! Des dieux violents et sanguinaires, des dieux qui, s’ils se réveillent, feront de nous leurs esclaves et leurs jouets ! Des prêtres cachés célèbrent encore secrètement des cultes en leurs noms, et des hommes voient en rêves leurs moindres désirs, s’empressant de les satisfaire à leur réveil. Lorsque les étoiles seront propices, ils se réveilleront avec l’aide de ces prêtres, et à ce que je crois, de ce livre sans nom … te rends tu compte de l’horreur de la situation ? »
Tout dans le ton qu’employa mon ami, dans son regard, dans ses gestes saccadés, tout semblait indiquer la folie. C’était surtout de cela dont je me rendais compte. D’une part, personne ne savait lire dans le village, il aurait fallu qu’il ait eut des contacts avec un des moines du monastère pour qu’on lui lise quelque livre que ce soit, et j’ignore pourquoi, cette idée me paraissait aberrante, surtout s’il s’agissait d’une œuvre hérétique de ce type. Toutefois, la vue du vieux clocher éboulé marquait encore mes souvenirs, et quelque part un petit malaise c’était créé en moi : mon ami ne m’avait jamais raconté de mensonges, et sa façon de s’exprimer n’était plus celle d’un paysan. Sa question laissait planer un silence que je préférai rompre :
« Non je ne crois pas que je ne me rend bien compte : comment dis tu avoir découvert tout cela ? »
Son regard emprunt de folie venait soudainement de se fixer sur un point derrière mon dos. Rapidement la terreur envahi ses yeux. Je me retournai, mais ne vis rien derrière moi qui eu pu causer une telle terreur muette. Le feu se réduisait dans son âtre. Je regardai à nouveau mon ami, celui-ci n’avait pas bougé d’un pouce. Je laissai un petit moment de silence, mais comme il ne réagissait pas, je l’appelai doucement par son nom. Pas de réaction. Je passai ma main devant ses yeux, et là non plus, pas de réaction, il regarda toujours un point fixe que je ne parvenais pas à déterminer, les yeux exorbités de terreur. Je lui donnai une petite tape sur l’épaule, il s’écroula alors du fauteuil, et tomba sur le sol avec un son mat. Un frisson glacé me parcouru l’échine. Il était mort !? Je regardai vivement autour de moi. Maintenant, chaque ombre que le feu mourant jetait, chaque grattement d’insecte, chaque murmure du vent me semblait une menace mortelle. C’était ridicule, je tentai de me calmer et me penchai sur le corps de mon ami. Le pouls avait disparu. La terreur peut-elle tuer ? En admettant que oui, la terreur de quoi ? Il n’y avait rien ici susceptible d’effrayer un enfant de 4 ans !
Je courai de l’autre côté de la pièce réveiller sa famille. J’arrivai près du foin, et le trouvai vide. Personne ne dormait ici. À nouveau je réexaminai la pièce. Mon regard se posait sur tout, mais n’analysait rien. De la paille, le feu qui a encore réduit, une étagère avec des assiettes, un mouton dormant, la table, le corps de mon ami, la porte, une roue de charrette détaché, le noir. Le feu s’était éteint. Pris d’une terreur panique, je courai pour sortir de cette maison. Je trébuchais sur quelque chose. Mon avant bras se mis à saigner. Peu importe, je me relevai et courai aveuglement vers le point ou il m’avait semblé voir la porte pour la dernière fois. Tout était noir, et je courai vers un point noir, j’avais peur de le perdre, et je refusai de regarder ailleurs que vers ce point. Je sentais le sang couler le long de mon avant-bras. Derrière moi, un mouton réveillé en sursaut commençait à bêler. Je courai. Un mur ! Je le longeai, encore du mur ? Du mur…la porte ! Je sortais.
Une fois dehors je m’efforçai de recouvrir mon calme tout en m’éloignant le plus possible de la maison. Je tentai de récapituler ce qui s’était passé. Mon ami était vraisemblablement devenu fou, à la suite de son récit inachevé, il était mort, j’ignorai de quoi. Sa famille ne dormait pas cette nuit là dans la maison, j’ignore encore pourquoi. Je cessai de marcher et me retournai vers la maison. Sans que je sache ce qui me faisait peur chez elle, j’étais terrorisé. J’arrivais à peine à la regarder de peur de voir sortir furtivement une ombre qui peut être n’aurait pas été une ombre de forme humaine. Je décidai de m’écarter un peu du village, de dormir un peu, et de revenir le lendemain, examiner à la lumière du jour les lieux du drame.
Je me réveillai quelques heures plus tard d’un sommeil agité, peuplé de cauchemars, et qui me laissait épuisé, bien que je n’eusse plus envie de me rendormir. Je fis en sens inverse le chemin que j’avais effectué la veille au soir, et me retrouvais rapidement devant la maison de mon ami. Je poussai doucement la porte, celle-ci s’ouvrit doucement et sans bruit. L’intérieur étant sombre, la première chose que je fis, fut de pousser les volets. Les fuligineuses vapeurs de la nuit envolées, je commençai mon inspection.
Rien ne semblait avoir bougé. Le corps de mon ami gisait toujours au même endroit, tel que je l’avais laissé. Je me penchais sur lui, cherchant une blessure quelconque qui aurait pu expliquer sa mort. L’hypothèse de la terreur mortelle qui m’avait tout d’abord paru évidente ne me convainquait plus. Malheureusement pour mes théories, le corps de mon ami était intact. Peut-être avait-on tenté de l’empoisonner ? Je m’assis sur un fauteuil pour réfléchir, et remuais machinalement la cendre avec un tisonnier qui traînait près de l’âtre. Du regard, je fis le tour de la pièce. Tout semblait normal, et rien n’indiquait que quelqu’un soit repassé après moi, ou que quelqu’un ait fait quelque chose contre la vie de mon ami la nuit dernière. À présent, j’entrevoyais une nouvelle hypothèse : mon ami était devenu fou il y avait quelque temps déjà. Sa famille devait sûrement supporter ses accès de folie, mais lorsqu’elle le vit commencer à délirer devant moi qui l’écoutais attentivement, ce dut être trop pour elle, et elle quitta discrètement la maison. Il mourut sans doute par la suite d’une maladie qu’il avait en lui, et dont personne n’avait connaissance. Par conséquent, le mieux à faire était de ne pas alerter tout le monde, et de retrouver sa famille avant. Je me levai du fauteuil, et sortis de la bâtisse sans prendre la peine de refermer les volets.
Je comptai interroger les gens du village, mais c’était sans compter leur méfiance. Certains d’entre eux devaient sûrement me prendre pour un espion de l’inquisition qui vérifiait si le travail était bien fait. Je passais la plus grande partie de la matinée à errer dans le village, et à voir portes et volets se clorent sur mon passage. Parfois j’hélai un passant, mais celui-ci avait tôt fait de disparaître, parfois si promptement que j’aurai pu croire à quelque tour de sorcellerie. Finalement, aux alentours de midi, je parviens à me faire écouter d’un homme barbu, aux allures de bûcheron. Je me présentai à lui comme un ami de mon défunt camarade. L’homme qui le connaissait ne put me renseigner sur l’endroit où j’eusse pu trouver sa famille, par contre il se montra très curieux quant aux raisons pour lesquelles j’étais ici. J’avais l’impression qu’en l’interrogeant, c’était lui qui tirait finalement des informations de moi. Je préférai cesser là l’interrogatoire et m’esquiver rapidement en prétextant que je devais retrouver la famille de mon ami avant la nuit, il n’insista pas à mon grand contentement sur les raisons qui me poussaient à les rechercher si ardemment. Je quittai l’homme barbu, et me mis en quête d’un lieu où j’aurais pu manger. Peine perdue, il n’y avait nulle auberge dans le village. Je dûs jeûner ce midi-là. Comme je piétinais, je me décidai à poser des questions sur le monastère là-haut, et sur sa fameuse relique. Je vis une vieille dame assise près d’un puits, et c’est à elle que je décidais de m’adresser.
« Bonjour ma dame dis-je. Elle me regarda avec des yeux vides si inexpressifs, que je regrettais presque de m’être adressé à elle, la pensant devenue idiote avec l’âge. Elle ne me répondit pas. Puis-je vous demander quelques renseignements ? Après quelques secondes, son visage hocha légèrement en signe d’assentiment.
« Hem voilà, je suis un humble voyageur, et j’ai entendu dire que le monastère là-haut avait une histoire toute particulière. Je vais sans doute m’y rendre très prochainement, et je souhaiterai connaître quelques bribes de votre savoir à son sujet. »
Je lui décrochais en même temps le sourire le plus enjoliveur que je pus. Un moment je crus qu’elle ne m’avait pas entendu, puis son visage se décomposa, et elle me hurla dessus.
« Allez-vous zen!! jen’sais rien sur ce .. ce.. c’t’église! Laissez-nous tranquilles! Vous n’croyez ti pas que vous nous zava fas assez déjà de mal comma ça? »
Elle finit sa phrase par un crachat à mes pieds, se leva raidement, et s’éloigna en tremblant sur ses vieilles jambes. Elle trébucha légèrement, fit une courte halte et reprit plus lentement sa marche.
Sa réponse me dissuada d’essayer d’interroger qui que ce soit d’autre. Je décidais de rentrer chez mon ami, d’y manger un morceau si j’en trouvai, d’y passer la fin de l’après-midi ainsi que la nuit, et d’aller le lendemain matin au monastère. Si cela se trouvait d’ailleurs, peut-être sa famille était-elle revenue chez elle? Auquel cas elle aurait retrouvé son corps sans vie ! Il valait mieux que je rentre rapidement chez lui. Je pris le chemin du retour.
Quand j’arrivai, je trouvai un petit groupe de villageois devant la porte de sa maison. Deux d’entre eux portaient son corps sur un drap blanc. Je me cachai derrière un rocher et regardai la scène. Apparemment, sa famille n’était pas rentrée. Les villageois discutaient fermes, ils semblaient assez énervés. Je sentais que s’ils me voyaient, la mort de mon ami me serait imputée. Ne tenant pas à finir ma vie ici, je m’éclipsais discrètement, et m’arrangeais pour trouver un sentier qui me mènerait vers le monastère. Je marchais longtemps. J’espérais y arriver avant la nuit, mais j’avais mal calculé la distance. Finalement, la nuit me rattrapa, et je dus m’installer dans un repli du terrain près de la route pour dormir. La faim me tint éveillé longtemps, mais la fatigue finit par l’emporter, je sombrais dans le sommeil.
Le soleil était haut dans le ciel quand je me réveillais, le dos endolori à cause d’une pierre qui s’y était enfoncée pendant une bonne partie de la nuit. Je me relevais et regardais autour de moi. Personne. Le monastère s’élevait à quelques kilomètres de là. Je secouais mon bras pour y faire réaffluer le sang, et repris la route. Rapidement, je croisais un petit ruisseau. Il fut le bienvenu, et je m’abreuvais tout mon soul avant de reprendre la route.
J’arrivais finalement au monastère peu après midi. Tout espoir d’y trouver un morceau s’envola à la vue de la porte défoncée. J’enjambais les débris de la porte, et entrais à l’intérieur de la cour, mais ce que j’y vis me parut étrange. La cour semblait porter les marques d’un lourd piétinement, et la porte semblait défoncée non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. En examinant la porte, je vis un étrange pentacle avec un triangle et un sablier renversé, tout petit, gravé sur la serrure à moitié arrachée. Je continuais d’avancer lentement. Cette terreur qui m’avait saisi dans la maison de mon ami me reprenait à nouveau, mais en moindre mesure. Elle était là, latente, prête à éclater. J’ignorais plus ou moins ce que je cherchais, je savais juste que la clef de la folie de mon ami reposait certainement dans la chapelle, ou dans la parole d’un des moines du monastère. Seulement, je craignais ne pas trouver beaucoup de moines ici. Tout était vide, parfois je croisais une porte défoncée, des traces sur le sol laissaient parfois penser au passage d’une bête colossale, et d’un poids dépassant mon imagination. La folie de mon ami à la vue de l’état du monastère ne me paraissait pas si infondée. Je fus tenté de faire demi-tour. Après tout, qu’avais-je à gagner ici ? Pourquoi visitai-je ce lieu si semblable à présent à une ruine ? Ce lieu désert, où les échos de mes propres pas me glaçaient le sang, où sûrement mon ami avait perdu sa raison ? Je l’ignorais, mais finalement je continuai, et me retrouvai devant une haute porte située à l’extrémité d’un long couloir, dont des deux battants avaient été jetés à bas. La lumière tamisée des vitraux me permettait de voir que derrière la porte, se trouvait le lieu que je cherchai : la fameuse chapelle.
Je passai le seuil et pénétrai dans le lieu saint. L’atmosphère se fit immédiatement plus oppressante. J’avais envie de courir à l’opposé de cet endroit, de quitter cette région maudite, de ne plus entendre parler de tout ceci. Pourtant, j’avançai, je me forçai à me dire que tout était normal, que tout devait être rationnel, et qu’il y avait quelque part une explication logique. C’est à ce moment que m’apparut l’innommable. Une monstruosité indicible, une aberration de la nature, tellement irréellement horrible qu’il en devient indescriptible, une créature sortie des pires cauchemars. Aucun langage parlé sur cette terre ne saurait décrire ce monstre. L’horreur me laissa clouée sur place. La créature était au fond de la chapelle près de l’autel, elle me regardait.
J’entends un raclement sur la porte de la pièce où je suis. Je ne pourrais sûrement pas achever ce récit. L’essentiel est dit, je crois : il y a sur cette terre des réalités innommables, un jour viendra ou les hommes connaîtront ce qu’ils sont réellement. Mon ami s’était trompé, nous ne sommes pas les successeurs d’une antique race de monstres, pas plus que nous ne serons leurs esclaves quand ils reviendront régner en maîtres sur cette terre. Maintenant je sais, et pour cela je vais mourir. On donne un grand coup sur la porte, elle est à moitié défoncée. Elle vole en éclat, mon dieu, ça y est le voilà, le grand…

Le texte s’arrête ici. Lorsque je le lus pour la première fois, je crus tout d’abord à une supercherie de mon ami archéologue, mais j’appris bien vite que celui-ci avait par la suite été écarté des fouilles et j’en concluais qu’il n’avait sûrement pas menti. Son don lui avait sûrement coûté sa place. Il me fallut peu de temps pour faire une relation entre ce texte et le légendaire Nécronomicon. C’est à cette époque que je me procurais à grande peine un exemplaire de ce livre maudit, et que je commençais à me pencher sur les sciences occultes. Je dois d’ailleurs avouer à mon grand regret que pour l’obtenir, je me suis trouvé obliger de quitter les sentiers de la légalité. Mais quand je l’eus et que je me lançais dans sa lecture et sa traduction je ne regrettais pas ce que j’avais dû faire pour l’obtenir. Il me fallut de nombreux mois pour déchiffrer ce qui y était écrit, et encore avec l’aide épistolaire de certains de mes amis qui connaissaient bien l’ouvrage. Je fus alors obligé de faire certaines expériences pour vérifier si le Nécronomicon disait vrai, ou si ce n’était que les délires d’un fou. À celui qui me lira : Non ! Ce ne sont pas les délires d’un fou !! J’ai fait certaines choses qui étaient inscrites dans ce livre, j’ai vu certaines choses qu’à présent je paierais de toute ma fortune pour n’avoir jamais vu, j’ai parlé avec certaines de ces choses et j’ai appris grâce à ces conversations un savoir que nul n’imagine. Le Nécronomicon en lui-même ne vous apprendra rien, il vous apprendra comment apprendre, et quand vous saurez, ou vous serez fou comme je crains de l’être à présent, ou vous vous perdrez en voulant trop en savoir. Ne lisez jamais cette œuvre des démons, brûlez-la si vous en voyez un exemplaire. Moi je me refuse de détruire l’exemplaire que je détiens, je suis maintenant dans un cycle infernal, si je m’en séparai, je mourrai sous peu, subjugué par des puissances que je ne saurais pas contrôler sans lui.
15 septembre 1920. Je reprends ce manuscrit pour le compléter. Le hasard m’aura beaucoup aidé ces dernières années semble-t-il. Je suis tombé sur un nouvel article. Je le reproduis ici.
UNE RÉVOLUTION DE FOU

C’est en effet à l’asile Sainte-Marie, dans la banlieue londonienne où sont internés plus de 300 patients que l’on a pu constater un cas de démence collective. Ce cas semble vraiment particulier, et les médecins n’ont pas encore découvert d’explication logique au phénomène. Tout a eu lieu la nuit dernière. Les médecins reconduisaient les malades dans leurs chambres, quand on entendit un long cri, presque une imitation de celui du loup, venu des chambres de sécurité, là où l’on enferme provisoirement les malades dangereux à eux-mêmes et à leur entourage. Le cri était étonnant rien que par son intensité, le son, en effet à moins d’être d’une énorme puissance, ne peut pas traverser les pièces capitonnées. Mais le plus surprenant était sa modulation, il ne semblait quasiment pas humain selon les témoignages. Personne parmi les internés ne sembla réagir sur le coup, pourtant quelques minutes après le surprenant cri, moment où des infirmiers pénétrèrent dans la cellule de l’auteur du cri, l’hôpital se transforma en un gigantesque capharnaüm. Les malades se mirent tous ensemble à hurler, et à prononcer des syllabes incompréhensibles. Les mots qu’ils prononçaient semblaient en vérité tirés d’une même langue, en tout cas ils usaient tous d’un langage dont les sonorités étaient très proches, une langue qu’aucun des spécialistes présents ne reconnut. Pendant près de deux heures, les aliénés hurlèrent, pendant près de deux heures certains d’entre eux s’en prirent violemment aux médecins. Ceux-ci, débordés, firent intervenir l’armée, qui arriva rapidement, et tenta de se rendre maître de la situation en enfermant les patients dans le réfectoire et certains autres dans les chambres des malades. Une partie des médecins disent que lorsque le sujet qui avait poussé le cri fut à son tour enfermé, tous les malades se calmèrent immédiatement. Une autre partie des médecins se refuse à donner leurs avis, quoi qu'il en soit, on n’avait jamais vu un tel cas de démence collective dans un asile. Quatre infirmiers furent blessés lors des événements, dont un grièvement et plusieurs malades furent tués ou blessés semble-t-il, toutefois, aucun chiffre n’a été donné. Le « crieur » comme on le surnomme maintenant est en ce moment examiné. Nous vous tiendrons au courant des progrès de l’enquête médicale qui s’est ouverte ce matin.

L’évènement en lui-même peut sembler inintéressant, ou tout du moins sans grande importance à part peut-être pour le milieu psychiatrique, mais à moi il ne me semble pas dénué d’intérêt. Je ne peux pas me permettre de révéler certaines choses dans ce document, mais cet évènement n’est qu’un des évènements prévus ancestralement, il sera amené à se répéter crescendo, et d’autres évènements auront lieu à leur tour, des évènements qui se suivront et plongeront l’humanité dans le chaos, j’en suis sur, elle me l’a dis, et elle ne se trompe jamais. Je joins quelques coupures de journaux sur l’enquête qui s’est ouverte, mais les médecins se sont complètement fourvoyés.
25 janvier 1922. Plusieurs journaux font mentions de phénomènes étranges. Vous trouverez les coupures ci-jointes. Les phénomènes sont tous les même à peu de chose près, et c’est un miracle que personne ne se soit aperçu de la coïncidence. Je ne comprends d’ailleurs pas que les services de polices eux-mêmes n’aient pas cherché à recouper ces évènements. Les enquêtes auraient été bâclées, que cela ne m’étonnerait pas outre mesure! En l’espace d’un mois, 17 cas de sacrifices humain furent répertoriés sur toute l’Europe. Ces sacrifices humains surprenaient par leur violence inouïe, et par le fait que les immolations ne correspondaient à aucune secte ou religion connut. Les modes opératoires des sacrifices semblaient à chaque fois les même, bien qu’il n’y ait pas eu de témoins. Seules les marques imposées aux corps des victimes me laissent supposer cela. Les rapports d’autopsie que l’on me fit parvenir me confortèrent dans l’idée que toutes ces cérémonies étaient vouées à un seul culte, et il y eut sûrement beaucoup d’autres sacrifices non mentionnés par les journaux. Je joins à ces pages quelques un des rapports d’autopsie, quelques coupures de presse, ainsi qu’un rapport d’enquête, rapport bien maigre pour un meurtre de cette catégorie. Pour résumer, les sacrifices se sont généralement déroulés sur des sommets de collines. Un grand feu brûlait au milieu de la place, c’est d’ailleurs ce feu qui poussait le lendemain les habitants à aller voir ce qui s’était passé dans des lieux habituellement déserts. Ils retrouvaient au matin, un vaste tas de cendres fumantes, un autel de pierre carré donnant sur le nord, un pentacle gravé dessus, avec un étrange sablier renversé dedans. Sur l’autel gisait le corps démembré d’une victime. Les deux bras étaient déposés dans des arbres ou des buissons, et disposés de façon à pointer vers le nord. On ne retrouvait jamais les jambes. Le visage était quant à lui défiguré, une lame passait et repassait dessinant des figures inconnues, chaque fois différentes. Le torse gisait sur l’autel, éviscéré. Aucun témoin ne vint jamais dire au service de police locale comment se déroulaient ces sacrifices. Soit qu’il n’y en eut jamais, soit qu’ils fussent terrifiés au point de ne jamais vouloir aller voir les autorités. Chacune de ces réunions rassemblait une trentaine de personnes, celle-ci semblait passer un certain temps à tourner autour du feu, pendant que celle qui devait être leur maître découpait la victime suivant des rites inconnus.
12 août 1926. Je reprends encore une fois ce feuillet pour y marquer encore des évènements de la plus haute importance. Ce ne sont pas cette fois-ci des évènements de l’extérieur, mais quelque chose qui se passe ici. Je discutais avec elle hier matin, et elle me révéla qu’il y avait dans cette maison quelque chose qui s’était échappé du néant absolu. Elle ne savait pas ce que c’était, elle ne l’a qu’entrevu, mais cela suffit à me terroriser, j’ai déjà eu à discuter avec quelque chose de cette espèce, et cela a bien failli mal se terminer, j’eus à peine le temps de réciter mon incantation pour le détruire. Je crus ce jour-là que mon cœur allait s’arrêter, alors l’idée qu’une de ces choses se balade en liberté chez moi…. Remarquez, à force d’expériences de la sorte, cela devait bien finir par arriver. Je dormais, hier soir, dans la bibliothèque comme à mon habitude, et pour la première fois, je m’y sentis mal à l’aise, je peinais à dormir, je transpirais, bref, j’avais peur, alors que pourtant je ne voyais rien qui justifia cette peur, je tremblai comme un enfant dans le noir. Demain, je demanderai conseil à Jacques, il vient m’apporter quelque chose qui pourrait bien m’aider à devenir encore plus puissant que cette chose.

Eaglekiller


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2 commentaires sur ce texte :


  • MuRdEr (http://www.ecrivez.fr.st) le 2004-09-06 00:25:36 :
    Excellent, une telle histoire mériterait bien plus de commentaires... Je crois que mon imagination débordante m'empêchera de dormir suite à une lecture pareille...^^
    En tout cas l'histoire est géniale, une fois qu'on a commencé à lire, impossible de s'arrêter !


  • mspf (http://www.ecrivez.fr.st) le 2004-07-26 14:20:28 :
    aaaaaaaaaaaaah! Mais t'es completement fou de me faire des peurs pareilles!!! J'aurais voulu m'arrêter de lire, mais j'étais prise dans l'histoire! Franchement, c'est la meilleure histoire que j'ai jamais lu!!! C'est flippant! J'ai été captivée! wouaw! je sursautais comme une folle à n'importe quel petit bruit! j'ai cru que j'allais crever! Génial génial génial!