Valid XHTML 1.1!
Valid CSS!
Get Firefox!

Ceci est mon PageRank™ - Powered by 1-Rank.com
Lookdir.net

Texte précedent Texte précedent dans la rubrique Texte suivant dans la rubrique Texte suivant

Hold up



Hold up


Brassac-Les-Mines est une commune d’environ trois mille cinq cents habitants, située à une vingtaine de kilomètres d'Issoire et de Brioude et une demi-heure de Clermont-Ferrand.
Autrement dit un trou perdu au fin fond du Puy De Dôme ; le genre d’endroit où le suicide relève du bon sens.
Je vivais à Brassac-Les-Mines depuis bientôt cinq ans et, à ma grande surprise, je n’avais pas encore tenter de me sectionner les poignets. Mais depuis plusieurs mois je sentais l’ennui et le désespoir me détruire le mental. Mon emploi ne me passionnait guère (j’étais fleuriste) et mes amis avaient eu la bonne idée de n’avoir jamais existé. A trente et un an, j’étais toujours célibataire et j’habitais un minuscule appartement visité de temps à autre par une grand-mère maternelle aussi adorable que schizophrène. Mon seul et unique passe temps était la lecture et notamment la lecture des dictionnaires dont j’arrivais presque inconsciemment à retenir un nombre effarant de définitions.
C’était donc pour tuer un ennui désespérant mais également pour rembourser quelques dettes embarrassantes que je décidais de commettre à Brassac-Les-Mines un samedi matin et sans aucune préparation, mon premier et unique larcin à ce jour : un braquage de banque.

Je me trouvais juste derrière la porte d’entrée, le cœur battant et les mains moites. L’euphorie et la peur formaient un élixir de vie qui se répandait à l’intérieur de mon corps et ressourçait mes veines assoiffées d’émotions.

Dire que je n’avais rien planifié était un euphémisme. Mais cela m’importait peu. Au contraire, cet amateurisme aveugle et insensé ajoutait quelques degrés à mon excitation déjà intense.
Du point de vue de l’équipement, j’avais opté pour la sobriété. En guise de camouflage, je portais la très épaisse cagoule marine tricotée par ma grand mère lorsque j’étais gamin. Cette cagoule recouvrait quasiment l’intégralité du visage ne laissant que deux fines fentes pour les yeux et deux invisibles trous pour les narines. L’effet était donc aussi efficace que pervers :  si le froid ne s’y engouffrait pas, l’oxygène non plus.
Quant à l’arme, je n’avais pas hésité. J’avais pris le pistolet de collection que mon père m’avait donné lorsque ma mère et lui avaient décidé de quitter la région il y a trois ans. A l’idée d’utiliser éventuellement cet « engin de mort » (il était chargé !), un frémissement malsain me parcouru l’échine.

Je regardai ma montre : il était presque dix heures.
La banque fermait à midi pour le restant du week-end. J’avais largement le temps d’agir et de repartir sans rencontrer la moindre personne entre temps.
Même si ce hold-up n’avait pas été mûrement élaboré, je connaissais tout de même certaines données. Cette banque préhistorique était une des moins fréquentées du coin et n’ouvrait qu’un samedi sur deux. Les clients – des personnes âgées en majorité - n’y venaient qu’épisodiquement et préféraient envoyer leur chèque ou leurs papiers par courrier. Les autres prenaient la voiture pour aller à Clermont Ferrand où se trouvaient des établissements plus modernes.
Je n’avais pas choisi de braquer cette banque en particulier mais, à la réflexion, ce choix présentait un autre avantage en plus de son coté « moins risqué ». En effet, cambrioler une banque aussi insignifiante que celle ci et repartir avec un modeste butin me paraissait être un acte moins criminel et donc plus pardonnable aux yeux d’un juge. Ridicule ou pas, cette pensée me réconfortait.

Comment allais je faire mon entrée dans la banque ?
J’avais beau me concentrer, aucune réplique cinématographique ne me venait à l’esprit. Dénué d’inspiration, je pris une profonde inspiration et fis irruption à l’intérieur en hurlant un «Personne ne bouge ».
Il s’avéra que le « personne » ne se résumait en fait qu’à la seule employée de banque, une femme d’une trentaine d’années.  Je ne l’avais jamais vu auparavant. Surprise par mon entrée « spectaculaire », elle poussa un hurlement qui me fit regretter aussitôt d’être né.
- Pas un geste, dis je d’une voix que je voulus autoritaire en pointant mon arme dans sa direction.
Conformément à mon ordre, l’employée ne bougea pas.
L’effet d’une arme à feu sur les gens m’a toujours fasciné. Avec un pistolet ou un fusil, tout devient simple. Devant un morceau de métal, les cœurs s’affolent, les membres tremblent, les voix se brisent. C’est bien connu, dans la vie quotidienne, les héros ne sont pas légions.  J’eus une rapide pensée pour Bruce Willis. Dans la « vraie » vie, John Mc Clane se serait exécuté aussi, sans opposer la moindre résistance devant le pistolet de mon paternel. Ainsi, en voyant cette jeune femme à la merci de mon arme, j’éprouvais un sentiment proche du vertige. J’ignorais comment allait se passer la suite des évènements mais je me souviendrais toujours de ces premières secondes. A cet instant, je ne survivais plus. Je vivais. Enfin.
L’épaisseur de la cagoule était telle que je devais presque crier pour me faire entendre.
- Ouvrez la caisse. Et vite.
- Très bien, répondit la femme en bafouillant légèrement.
L’employée prit la clé qui se trouvait près du comptoir et ouvrit la caisse.
- Ecartez vous du tiroir, ordonnai-je.
Je fis le tour du comptoir pour récupérer l’argent dans la caisse, souriant déjà à travers mon épaisse cagoule. De mon bras droit tendu, je maintenais l’employée en joue. Je posais les yeux sur le tiroir ouvert et je faillis m’étouffer : il était pratiquement vide !
Je le sortis de la caisse et vidais négligemment le maigre contenu sur le comptoir. Un billet de dix euros et quelques pièces éparpillées ça et là. Au bas mot le butin devait s’élever à une quinzaine d’euros. Quinze euros !

Honte n.f (du francique haunipa). 1. Sentiment pénible provoqué par une faute commise, par une humiliation, par la crainte du déshonneur.

- Qu’est ce que c’est que ça ? demandais je,  essayant de ne rien laisser paraître aux yeux de mon « otage ».
- C’est la caisse, me répondit elle.
A l’intérieur de mon camouflage de laine, mon visage commençait à me gratter.
- La caisse ? Vous plaisantez, j’espère. Il y a encore moins d’argent que dans un parcmètre.
- Nous sommes une très petite agence, monsieur. Nous conservons un minimum de liquidités dans nos caisses.
- Alors où est le reste ? Vous avez bien un coffre non ?
- Désolé je ne vous entends pas très bien.
Cette satanée cagoule avalait mes mots et bâillonnait le son de ma voix
- Vous avez un coffre ? répétai-je plus fort.
La jeune employée hocha la tête.
- Il est dans la pièce voisine, juste derrière moi.
Tout à coup, une pensée me traversa l’esprit.  Je fis volte face et jetais des coups d’œil rapides vers le haut des murs et dans les coins. Je balayais ainsi la pièce du regard lorsque l’employée me dit d’un ton étonnement relâché.
- Nous n’avons plus de caméra depuis la semaine dernière. Elle est en panne.
Je fis face à l’employée et me mis à la regarder à travers les fines fentes de la cagoule. Elle avait les cheveux noirs attachés en queue de cheval et le regard noisette. Elle n’était pas très grande et légèrement rondelette. Son visage était parsemé de quelques discrètes taches de rousseur. Elle ne semblait plus tellement effrayée. Comme si, une fois la surprise passée, elle avait décidé d’essayer de prendre la situation le plus normalement possible. Cette attitude courageuse était presque touchante.
Rapidement je me ressaisis, décidé à ne pas me disperser. Dans quelques minutes, j’allais être dehors avec quelques milliers d’euros en poche et un paquet d’adrénaline dans le sang.
- Très bien, répondis je retrouvant un peu de confiance. Conduisez moi au coffre.
Quelques secondes plus tard, je me trouvais dans la pièce d’à côté les yeux rivés sur un petit coffre de bronze.
- Vous avez la combinaison ?
- Pardon ?
- La combinaison, vous l’avez ?
- Oui.
- Parfait.
La jeune employée grimaça :
- Mais….je ne peux pas ouvrir le coffre, monsieur.
Voilà ce dont je redoutais le plus : quelqu’un qui refuse d’obtempérer, quelqu’un qui m’oblige à recourir à la menace voire à la force. Visiblement, la jeune guichetière n’était pas disposée à se laisser dévaliser sans essayer soit de se défendre soit de jouer à l’assistante sociale. Je n’étais pas vraiment disposé à la brutaliser mais encore moins à me laisser faire la morale.
Je gardais néanmoins mon sang froid mais, fermement disposé à lui montrer ma détermination, je pointais mon arme en direction de l’employée qui tressaillit.
- Ouvrez ce coffre, mademoiselle, ou vous allez avoir des ennuis.
La jeune femme fit la moue à nouveau.
- Je ne peux pas ouvrir ce coffre, répéta t-elle.
Je commençais à piaffer d’impatience. Est ce que cette petite maligne essayait de gagner du temps ? Ou est-ce qu’elle était totalement stupide ?
- Ne me racontez pas de salades. Vous venez de me dire que vous aviez la combinaison, non ?
L’employée se mordait la lèvre.
- Oui mais….cela ne vous servirait à rien. Le…Le coffre ne répond pas à ma voix.
Je n’étais pas certain d’avoir bien entendu. Interloqué, je baissais mon pistolet et la fit répéter.
- Le coffre ne reconnaît pas ma voix, me dit elle un peu plus rassurée en voyant le canon de mon arme s’abaisser.
Je sentais les gouttes de sueur qui commençaient à perler. Sous cette cagoule de laine qui m’aspirait la peau comme une ventouse, j’éprouvais des difficultés à respirer.
- Et depuis quand vous parlez aux coffre forts ?
La jeune employée ne put s’empêcher d’esquisser un petit sourire. En dépit de l’état d’énervement dans lequel je me trouvais, ce sourire me troubla.
- Ce n’est pas ça, monsieur. Le Ministère de la Défense nous a fait installer pour quelques jours un nouveau système de sécurité ultra perfectionné. Nous devons tester ce système avant qu’il soit commercialisé et implanté dans toutes les agences de France.
- Ici, dans cette banque ?
- Parfaitement, fit elle emballée par un enthousiasme soudain. Notre coffre est équipé d’un système de reconnaissance vocale qui permet grâce à des capteurs auditifs de reconnaître précisément le son de la voix d’un utilisateur et ce sur une portée pouvant dépasser un mètre cinquante. C’est  vraiment génial, je vous assure !

Homicide n.m (lat. homicida). Action de tuer, volontairement ou non, un être humain.

Qui aurait pu imaginer que dans ce patelin où avoir de l’eau chaude était un don du ciel, on avait installé dans une banque minuscule une technologie dernier cri en matière de sécurité et que son employé ferait sa publicité auprès d’un braqueur de banque ?
- Hélas, ma voix n’est pas paramétrée dans le système, conclut l’employée. Je ne peux pas ouvrir le coffre en donnant la combinaison.
- Qui peut le faire ?
- Qu’est ce que vous dites ?
Je ne savais pas ce qui m’exaspérait le plus. La jeune femme ou la cagoule qui m’asphyxiait.
- Qui peut le faire ?
- Quoi donc ?
- Avoir accès à la combinaison, bon sang !
- Le directeur de l’agence, répondit elle timidement. Mon père.
- Ou est il ? demandais je sèchement.
- Mes parents sont partis pour le week-end.
Je regardais ma montre : il était dix heures dix. Dix minutes que j’étais dans cette banque. Dix minutes qui me paraissaient déjà une éternité. Je ne voulais pas repartir bredouille mais je n’avais guère plus le choix. Et puis il fallait que je retire au plus vite cette cagoule qui me grignotait et faisait fondre mon visage. Autrement, j’allais devenir fou.
Alors que je commençais à reculer discrètement vers la sortie, la jeune femme se mit a toussoter :
- Ecoutez… Je…Je peux peut être vous aider.
Je m’arrêtais net.
- Comment ? fis je surpris
- Je suis imitatrice, répondit elle fièrement.
Je n’étais pas naïf. J’avais bien senti que depuis quelques minutes, je ne l’intimidais plus et déjà cela ne me plaisait pas trop. Mais là, j’avais la désagréable impression qu’elle venait de franchir un autre cap. Si je n’affirmais pas mon autorité maintenant, ce braquage – déjà mal engagé - tournerait rapidement à la farce.
- Imitatrice ? Et alors ? J’ai l’air de vous faire passer une audition ? Continuez comme ça et vous serez en route pour l’autopsie.
Ma menace fit son effet. L’employée baissa les yeux et ajouta d’une voix presque inaudible :
- Je pensais qu’en imitant la voix de mon père, je pourrais réussir à ouvrir le coffre.
Je la regardais pour la seconde fois. Le regard toujours aimanté par le sol, elle ressemblait à une petite fille qui avait commis une bêtise. Ses cheveux corbeaux tombaient sur son front en mèches folles. Elle n’était pas à proprement parlé jolie mais elle avait un charme indescriptible, quelque chose de lunaire qui ne me laissait pas indifférent, je devais bien l’admettre.
Je fus tenté de lui demander pourquoi elle voulait m’aider mais je me retins. Je n’avais plus de temps à perdre. J’acceptais alors sa proposition. Elle s’approcha près des capteurs auditifs situés sur la face latérale du coffre fort.  C’est alors qu’elle fit quelque chose qui me cloua de stupéfaction. De son pouce et son index, elle se pinça le nez et fronça les sourcils et fit une étrange grimace avec son menton.
- C-4-1-D-3, dit elle d’une voix étranglée.  
Je demeurais interdit. J’avais l’impression d’entendre Bugs Bunny en train d’agoniser.
Aucun déclic ne se fit entendre.
- Merde, pesta la jeune femme.
Je posais une main vigoureuse sur l’épaule de l’employée qui se retourna :
- Votre père a vraiment cette voix là ?
- A peu près, dit elle surprise. Pourquoi ?
- Pour rien. Essayez encore.
Elle se reboucha le nez, tordit un peu plus sa bouche et fronça davantage ses sourcils. La seconde tentative échoua également. Ainsi que la troisième. Et la quatrième.
Perplexe, je la regardais, les bras croisés. En dépit de la ridicule posture qu’elle adoptait et de la voix de martien qui sortait de sa bouche, j’étais – bien malgré moi -  comme médusé par ce spectacle surréaliste.
Néanmoins, après dix minutes proprement insupportables de « C-4-1-D-3 », je décidais d’interrompre l’artiste.
Soudain la sonnerie du téléphone retentit. Mon cœur se mit à battre la chamade et je me mis à transpirer davantage.
- Décrochez, fis je d’un ton autoritaire en prenant l’écouteur. Mais je vous préviens, pas de messages à double sens. Soyez brève et raccrochez.
La jeune femme prit le combiné et le porta d’une main légèrement tremblante à son oreille.
- Allô ?
- C’est moi, fit une voix d’homme.
- David, fit elle. Qu’est ce …que tu veux ?
J’avais beau avoir l’oreille collée à l’écouteur je n’entendais que des bribes. J’essayais de rentrer l’écouteur à l’intérieur de la cagoule mais c’était impossible tellement la sueur avait trempé le capuchon.
L’employée resta un moment sans parler. Inquiet, je la regardais en essayant de comprendre à travers son regard ce qui se disait à l’autre bout de la ligne.
- Non David…Attends, je….
Puis l’employée posa sur ses yeux sur moi.
- C’est David, mon frère. Il a raccroché. Il m’appelait pour me dire qu’il allait me rembourser l’argent que je lui avais prêté.
- C’est une excellente nouvelle, dis je sur le point d’exploser. En quoi cela me concerne t-il ?
- En rien. Mais il veut me rembourser. Maintenant.
Je faillis m’étouffer avec ma salive.
- Vous rigolez ? Rappelez le et dites lui que ça peut attendre demain.
L’employée fit une moue embarrassée.
- C’est trop tard, il m’appelait de son portable. Il était déjà dans sa voiture.
Le cœur battant, je pointais mon arme sur la jeune femme qui poussa un petit cri.
- Vous bluffez, j’en suis sûr.
- Je vous jure ! supplia t-elle le visage soudain blanc comme un linge. J’en reviens pas moi-même ! C’est bien la première fois qu’il me rembourse de quoi que ce soit !
Tels des tabourins, mes veines cognaient contre mes tempes mon cœur galopait contre ma poitrine. Je devais conserver mon sang-froid et réfléchir . La situation n’était pas encore perdue. J’avais encore le temps de partir.
- Il arrive dans combien de temps ?
- Je ne sais pas trop, dit elle les yeux écarquillés. Le commissariat est dans le coin. Si ça roule bien, il devrait être là dans une dizaine de minutes.
Je sentais les palpitations de mon cœur s’accélérer vivement.
- Pourquoi vous me parlez du commissariat ?
La jeune femme retroussa son nez et se tordit les doigts visiblement gênée.
- Je ne suis pas certaine que cela vous plaise.
- Allez y, je suis en veine en ce moment.
- Voilà, il est policier.
Je n’avais jamais porté la ville de Brassac-Les-Mines dans mon cœur. Ni ses habitants d’ailleurs. Mais depuis maintenant une bonne demi-heure, elle était devenue la ville maudite et eux mes pires ennemis.
Je jetais un coup d’œil à ma montre. Il était dix heures et demie. En proie à un début de panique que je m’efforçais de contenir, je dus me rendre rapidement à l’évidence : ma carrière d’apprenti gangster allait tourné court et mon braquage était un fiasco total. Il fallait que je détale au plus vite. Dieu merci, j’avais un avantage considérable. La banque n’ayant plus de caméra et la jeune employée étant incapable de m’identifier, je pouvais quitter la banque sans risquer d’être démasqué.
Je m’approchais de la femme qui recula légèrement. Je rangeais mon arme dans la poche de ma veste pour la rassurer.
- Ecoutez. Je n’ai jamais eu l’intention de vous faire de mal. J’en aurais été incapable. Alors, je m’en vais et nous oublions tous les deux cette histoire, d’accord ?
- Vous pouvez répétez ? me dit elle. Avec votre cagoule, je ne vous entends pas très bien.
- Je disais que je ne vou….
Au même moment, une clochette tinta derrière moi. Quelqu’un venait d’entrer dans la banque !
Rapidement je fis volte face et me retrouvais face à une femme qui devait avoir dans les quatre vingt ans. Sur l’essaim de personnes âgées qui vivaient à Brassac-Les-Mines, je faisais face à la seule que je connaissais : ma grand mère.

Scoumoune n.f (ital. scomunica). Arg. Malchance, poisse.

Ma grand mère maternelle est une vieille dame vraiment très gentille. Veuve depuis vingt cinq ans, d’un tempérament et d’une voix très posés, elle dégage une douceur, une sérénité absolue qui m’avait apaisé bien plus d’une fois. Mais, hélas, elle souffre d’un dédoublement de personnalité.  Ainsi, à chaque fois qu’elle est prise d’une peur incontrôlable, il se passe quelque chose d’incroyable. Elle se transforme en une vieille folle et tient des propos d’une hallucinante grossièreté. Le plus étonnant encore venait du fait que, quelque soit l’interlocuteur qui lui faisait face, celui ci (ou celle là) devenait subitement son défunt mari ! Je me souvenais de la fois où un chauffard avait faillit la renverser. Blême de peur et de rage, elle avait insulté le conducteur, sa famille et avait juré qu’elle irait « pisser sur son arbre généalogique ». Devant ces foudres verbales ravageuses, le malheureux était piteusement remonté dans sa voiture et avait démarré sans demander son reste. L’instant d’après, elle était chez le marchand de légumes à discuter paisiblement du changement soudain de climat.
Cette schizophrénie passagère faisait donc de ma grand-mère une femme câline et redoutable.

- Molière, qu’est ce que tu fais, mon petit ? dit la vieille dame.
Voilà j’étais foutu. Par ce seul mot, mes espoirs de filer incognito était réduit en cendres. Qui d’autre que moi se prénommait ainsi à Brassac-Les-Mines, ce « no man’s land » parsemé de ploucs et de bouseux en tous genres ? D’ailleurs, quel parent sur la terre était assez débile pour appeler son fils « Molière » ?  
J’essayais toutefois de tenter ma chance et de ne pas me laisser décontenancé.
- Ne bougez pas, madame.
La vieille femme fronça les sourcils.
- Madame ? Allons, c’est moi ; c’est ta grand-mère mon ange.
- Vous le connaissez ? fit la jeune employée à l’attention de l’octogénaire.
- Pas du tout ! coupais-je violemment
La vieille femme me regarda, l’air ahuri.
- Allons, Molière, ne dis pas des choses pareilles, dit elle en feignant d’être fâchée. C’est moi qui t’aies tricoté la cagoule que tu portes, chenapan !
- Je ne vous connais pas madame, répondis je le corps et le visage dévorés par la sueur.
Dans quelques minutes, le frère policier de l’employée allait arriver. Le temps jouait contre moi et je ne savais pas quoi faire. L’employée de banque avait mon prénom et n’hésiterait pas à me dénoncer à la police.  Il ne s’agissait plus d’adrénaline et d’excitation intense. J’avais terriblement peur maintenant. Peur d’être arrêté et de passer quelques années en prison, ici, a Brassac-Les-Mines.  Du coup, je me mis à regretter mes après midis ennuyeux et mes journées soporifiques à la boutique de fleurs. Mon ancienne et misérable existence venait de prendre une valeur insoupçonnée.
- Qu’est ce que tu racontes, mon petit ? dit elle en gloussant. Tu me fais une farce, c’est ça ? Tu te m…
La vieille dame s’interrompit et son visage prit un teint de cire. Elle venait d’apercevoir le pistolet que je venais de sortir de ma veste.
- Mais….mais…bégaya t-elle. Qu’est ce que tu fais avec le pistolet de ton père ?
Qu’est ce que je devais faire ? Si je filais maintenant, je serais obligé de quitter la ville. En soit ce n’était pas la décision le plus pénible à prendre. Mais il fallait aussi que j’accepte le fait de fuir toute ma vie et de ne plus jamais revoir ma famille. Ou alors, je devais faire quelque chose qui semblait au dessus de mes forces à savoir…. supprimer les témoins gênants. Etait-ce comme cela que l’on devient assassin ? Etait-ce aussi rapide, aussi imprévu et aussi simple que ça ? Est ce que tous les meurtriers étaient en fait de simples personnes qui, mises sous pression, avaient dû prendre une décision comme celle que je dois prendre maintenant ?
Je me tournais vers la jeune employée. Elle me regardait avec un visage grave et ses yeux couleur noisette s’étaient colorés d’une tristesse insondable comme si elle lisait dans mes pensées. A cet instant précis, je la trouvais si belle que j’en fus étourdi.
- Je te préviens, espèce de bâtard. Si tu veux me descendre, t’as intérêt à ne pas me louper !
Je me retournais vers ma grand mère, abasourdi par ce que je croyais avoir entendu.
- Qu’est…Qu’est-ce que vous dites ?
La vieille dame s’avança vers moi, l’air déterminé.
- Tu m’as bien compris, Gaspard. Si tu me rates, je te fais bouffer ta bite de scout !
La mutation avait eu lieu. Tétanisée par la peur, la si douce et si adorable femme que je connaissais avait troqué son tablier et laissé la place à cette femme hideuse et vulgaire qui s’adressait violemment à son époux. La jeune employée regardait la scène, le regard écarquillé par la stupeur et la crainte. Il semblait que la soudaine métamorphose de ma grand-mère et ses insultes venimeuses la terrifiaient bien plus que ma cagoule marine et mon pistolet de collection.
- Calmez vous, fis je en la voyant s’approcher de plus en plus.
Mais la vieille démente continuait d’avancer, sa bouche édentée affichant un effrayant rictus.
- Tu peux me buter, tas de purin. Même crevée, je pourrais encore te cramer le fion !
J’avais beau avoir été plusieurs fois témoin de ses « instants d’égarements », son vocabulaire demeurait toujours impressionnant. Bien des fois je m’étais dit que mon grand père – dont je n’avais qu’un très lointain souvenir – avait dû lui rendre la vie particulièrement dure pour qu’elle puisse s’adresser à lui en ces termes.
Pas à pas, elle s’approchait de moi et, à part reculer, je ne savais pas quoi faire d’autre. Je n’allais tout de même pas descendre ma grand mère que j’adorais par dessus tout ! Sous mon capuchon l’air commençait à se raréfier. Ma vue se brouillait un peu tellement mes paupières transpiraient. Après avoir englouti la peau de mon visage, j’avais la sensation que la cagoule avait l’intention de me ronger les os.
A nouveau mes yeux croisèrent ceux de la jeune femme. Immobile, elle se contentait de me regarder en esquissant un faible sourire. Dans ce sourire, je pus lire tout ce que j’avais peut être recherché tout au long de ma fichue vie. Pendant un court instant, j’avais tout oublié : la caisse vide, le coffre au système perfectionné, le policier qui allait arriver, la cagoule cannibale ou ma grand-mère cinglée. Tout. Elle me regardait et plus je la fixais, plus sa beauté me paraissait évidente, plus je me nourrissais des sentiments que ses yeux me transmettaient.
Saisi par cet instant de grâce, je perdis ma grand mère de vue. L’octogénaire en profita pour me sauter à la gorge avec une vivacité stupéfiante. J’eus juste le temps d’esquisser son attaque. La pauvre femme se jeta alors dans le vide avant de retomber sur le sol dans un bruit sourd.
La jeune femme et moi sommes restés interdits et perplexes pendant quelques secondes. Ce fut elle qui se ressaisit la première. Elle alla près de ma grand-mère, s’accroupit et lui prit le pouls.
- Ca va, fit elle rassurée. Elle est juste assommée.
- Comment vous le savez ? demandais je effrayé.
- J’ai aussi un diplôme de secourisme, répondit elle en souriant.
Traumatisé, je ne pouvais esquisser le moindre geste. Pareil à une statue de sel, j’étais paralysé.
- Mon dieu, dis je. Qu’est ce que j’ai fait !
- Ne vous inquiétez pas. Elle est juste dans les vaps je vous dis.
La jeune femme se releva, planta son regard dans le mien et dit d’une voix douce.
- Ecoutez, il est encore temps de réparer tout ça. Je ne dirais rien à la police, je vous jure. Et puis, si on réfléchit bien, vous n’avez rien volé et ni fait de mal à qui que ce soit.
Je secouais la tête, dépité.
- Vous n’êtes pas un sale type, je l’ai vu tout de suite, me rassura la jeune femme d’une voix apaisante. Cette ville est tellement déprimante qu’elle nous pousserait à faire n’importe quoi.
Timidement, je levais la tête dans sa direction, étonné que quelqu’un d’autre puisse penser comme moi et comprendre mon geste.
- Je regrette quand même de vous avoir menacé, dis je finalement.
Elle haussa les épaules et me désarma à nouveau d’un sourire lumineux.
-  Vous feriez mieux de retirer votre cagoule maintenant. Je n’entends qu’un mot sur deux. Et puis mon frère devrait arriver d’une seconde à l’autre.
- J’aimerais bien l’enlever, croyez moi.  Mais elle est tellement trempée que je ne suis pas sûr d’y arriver.
Elle éclata de rire avant de m’aider à retirer la camisole de laine.
Les cheveux collés au front, je poussais à un profond soupir. Enfin, j’avais le visage à l’air libre !
J’ébouriffais ma tignasse brune et humide en feignant d’ignorer le regard qui était posé sur moi. Puis je levai la tête et lui rendis son regard.
Nous sommes restés ainsi pendant un long moment, sans parler, les pommettes légèrement rougissantes et arborant un sourire inexplicable et bizarrement complice.

J’étais venu ce samedi matin pour braquer une petite banque et prendre un peu d’argent. Je repartis sans un sou. Ironie du sort, j’avais même l’étrange sensation qu’on venait de me voler quelque chose……..

Amoureux adj. et n. Qui éprouve un sentiment très intense, un attachement englobant la tendresse et l’attirance physique


david widjet (http://www.ecrivez.fr.st)


Texte précedent Texte précedent dans la rubrique Texte suivant dans la rubrique Texte suivant



Ce texte n'a pas encore été noté.

Pour pouvoir noter ce texte il faut être inscrit et identifié.


Commentez ce texte :


Pseudo : E-mail: Site :

Commentaire :





Ce texte n'a pas été commenté.