Hold up
Brassac-Les-Mines est une commune denviron trois mille cinq cents habitants, située à une vingtaine de kilomètres d'Issoire et de Brioude et une demi-heure de Clermont-Ferrand.
Autrement dit un trou perdu au fin fond du Puy De Dôme ; le genre dendroit où le suicide relève du bon sens.
Je vivais à Brassac-Les-Mines depuis bientôt cinq ans et, à ma grande surprise, je navais pas encore tenter de me sectionner les poignets. Mais depuis plusieurs mois je sentais lennui et le désespoir me détruire le mental. Mon emploi ne me passionnait guère (jétais fleuriste) et mes amis avaient eu la bonne idée de navoir jamais existé. A trente et un an, jétais toujours célibataire et jhabitais un minuscule appartement visité de temps à autre par une grand-mère maternelle aussi adorable que schizophrène. Mon seul et unique passe temps était la lecture et notamment la lecture des dictionnaires dont jarrivais presque inconsciemment à retenir un nombre effarant de définitions.
Cétait donc pour tuer un ennui désespérant mais également pour rembourser quelques dettes embarrassantes que je décidais de commettre à Brassac-Les-Mines un samedi matin et sans aucune préparation, mon premier et unique larcin à ce jour : un braquage de banque.
Je me trouvais juste derrière la porte dentrée, le cur battant et les mains moites. Leuphorie et la peur formaient un élixir de vie qui se répandait à lintérieur de mon corps et ressourçait mes veines assoiffées démotions.
Dire que je navais rien planifié était un euphémisme. Mais cela mimportait peu. Au contraire, cet amateurisme aveugle et insensé ajoutait quelques degrés à mon excitation déjà intense.
Du point de vue de léquipement, javais opté pour la sobriété. En guise de camouflage, je portais la très épaisse cagoule marine tricotée par ma grand mère lorsque jétais gamin. Cette cagoule recouvrait quasiment lintégralité du visage ne laissant que deux fines fentes pour les yeux et deux invisibles trous pour les narines. Leffet était donc aussi efficace que pervers : si le froid ne sy engouffrait pas, loxygène non plus.
Quant à larme, je navais pas hésité. Javais pris le pistolet de collection que mon père mavait donné lorsque ma mère et lui avaient décidé de quitter la région il y a trois ans. A lidée dutiliser éventuellement cet « engin de mort » (il était chargé !), un frémissement malsain me parcouru léchine.
Je regardai ma montre : il était presque dix heures.
La banque fermait à midi pour le restant du week-end. Javais largement le temps dagir et de repartir sans rencontrer la moindre personne entre temps.
Même si ce hold-up navait pas été mûrement élaboré, je connaissais tout de même certaines données. Cette banque préhistorique était une des moins fréquentées du coin et nouvrait quun samedi sur deux. Les clients des personnes âgées en majorité - ny venaient quépisodiquement et préféraient envoyer leur chèque ou leurs papiers par courrier. Les autres prenaient la voiture pour aller à Clermont Ferrand où se trouvaient des établissements plus modernes.
Je navais pas choisi de braquer cette banque en particulier mais, à la réflexion, ce choix présentait un autre avantage en plus de son coté « moins risqué ». En effet, cambrioler une banque aussi insignifiante que celle ci et repartir avec un modeste butin me paraissait être un acte moins criminel et donc plus pardonnable aux yeux dun juge. Ridicule ou pas, cette pensée me réconfortait.
Comment allais je faire mon entrée dans la banque ?
Javais beau me concentrer, aucune réplique cinématographique ne me venait à lesprit. Dénué dinspiration, je pris une profonde inspiration et fis irruption à lintérieur en hurlant un «Personne ne bouge ».
Il savéra que le « personne » ne se résumait en fait quà la seule employée de banque, une femme dune trentaine dannées. Je ne lavais jamais vu auparavant. Surprise par mon entrée « spectaculaire », elle poussa un hurlement qui me fit regretter aussitôt dêtre né.
- Pas un geste, dis je dune voix que je voulus autoritaire en pointant mon arme dans sa direction.
Conformément à mon ordre, lemployée ne bougea pas.
Leffet dune arme à feu sur les gens ma toujours fasciné. Avec un pistolet ou un fusil, tout devient simple. Devant un morceau de métal, les curs saffolent, les membres tremblent, les voix se brisent. Cest bien connu, dans la vie quotidienne, les héros ne sont pas légions. Jeus une rapide pensée pour Bruce Willis. Dans la « vraie » vie, John Mc Clane se serait exécuté aussi, sans opposer la moindre résistance devant le pistolet de mon paternel. Ainsi, en voyant cette jeune femme à la merci de mon arme, jéprouvais un sentiment proche du vertige. Jignorais comment allait se passer la suite des évènements mais je me souviendrais toujours de ces premières secondes. A cet instant, je ne survivais plus. Je vivais. Enfin.
Lépaisseur de la cagoule était telle que je devais presque crier pour me faire entendre.
- Ouvrez la caisse. Et vite.
- Très bien, répondit la femme en bafouillant légèrement.
Lemployée prit la clé qui se trouvait près du comptoir et ouvrit la caisse.
- Ecartez vous du tiroir, ordonnai-je.
Je fis le tour du comptoir pour récupérer largent dans la caisse, souriant déjà à travers mon épaisse cagoule. De mon bras droit tendu, je maintenais lemployée en joue. Je posais les yeux sur le tiroir ouvert et je faillis métouffer : il était pratiquement vide !
Je le sortis de la caisse et vidais négligemment le maigre contenu sur le comptoir. Un billet de dix euros et quelques pièces éparpillées ça et là. Au bas mot le butin devait sélever à une quinzaine deuros. Quinze euros !
Honte n.f (du francique haunipa). 1. Sentiment pénible provoqué par une faute commise, par une humiliation, par la crainte du déshonneur.
- Quest ce que cest que ça ? demandais je, essayant de ne rien laisser paraître aux yeux de mon « otage ».
- Cest la caisse, me répondit elle.
A lintérieur de mon camouflage de laine, mon visage commençait à me gratter.
- La caisse ? Vous plaisantez, jespère. Il y a encore moins dargent que dans un parcmètre.
- Nous sommes une très petite agence, monsieur. Nous conservons un minimum de liquidités dans nos caisses.
- Alors où est le reste ? Vous avez bien un coffre non ?
- Désolé je ne vous entends pas très bien.
Cette satanée cagoule avalait mes mots et bâillonnait le son de ma voix
- Vous avez un coffre ? répétai-je plus fort.
La jeune employée hocha la tête.
- Il est dans la pièce voisine, juste derrière moi.
Tout à coup, une pensée me traversa lesprit. Je fis volte face et jetais des coups dil rapides vers le haut des murs et dans les coins. Je balayais ainsi la pièce du regard lorsque lemployée me dit dun ton étonnement relâché.
- Nous navons plus de caméra depuis la semaine dernière. Elle est en panne.
Je fis face à lemployée et me mis à la regarder à travers les fines fentes de la cagoule. Elle avait les cheveux noirs attachés en queue de cheval et le regard noisette. Elle nétait pas très grande et légèrement rondelette. Son visage était parsemé de quelques discrètes taches de rousseur. Elle ne semblait plus tellement effrayée. Comme si, une fois la surprise passée, elle avait décidé dessayer de prendre la situation le plus normalement possible. Cette attitude courageuse était presque touchante.
Rapidement je me ressaisis, décidé à ne pas me disperser. Dans quelques minutes, jallais être dehors avec quelques milliers deuros en poche et un paquet dadrénaline dans le sang.
- Très bien, répondis je retrouvant un peu de confiance. Conduisez moi au coffre.
Quelques secondes plus tard, je me trouvais dans la pièce dà côté les yeux rivés sur un petit coffre de bronze.
- Vous avez la combinaison ?
- Pardon ?
- La combinaison, vous lavez ?
- Oui.
- Parfait.
La jeune employée grimaça :
- Mais
.je ne peux pas ouvrir le coffre, monsieur.
Voilà ce dont je redoutais le plus : quelquun qui refuse dobtempérer, quelquun qui moblige à recourir à la menace voire à la force. Visiblement, la jeune guichetière nétait pas disposée à se laisser dévaliser sans essayer soit de se défendre soit de jouer à lassistante sociale. Je nétais pas vraiment disposé à la brutaliser mais encore moins à me laisser faire la morale.
Je gardais néanmoins mon sang froid mais, fermement disposé à lui montrer ma détermination, je pointais mon arme en direction de lemployée qui tressaillit.
- Ouvrez ce coffre, mademoiselle, ou vous allez avoir des ennuis.
La jeune femme fit la moue à nouveau.
- Je ne peux pas ouvrir ce coffre, répéta t-elle.
Je commençais à piaffer dimpatience. Est ce que cette petite maligne essayait de gagner du temps ? Ou est-ce quelle était totalement stupide ?
- Ne me racontez pas de salades. Vous venez de me dire que vous aviez la combinaison, non ?
Lemployée se mordait la lèvre.
- Oui mais
.cela ne vous servirait à rien. Le
Le coffre ne répond pas à ma voix.
Je nétais pas certain davoir bien entendu. Interloqué, je baissais mon pistolet et la fit répéter.
- Le coffre ne reconnaît pas ma voix, me dit elle un peu plus rassurée en voyant le canon de mon arme sabaisser.
Je sentais les gouttes de sueur qui commençaient à perler. Sous cette cagoule de laine qui maspirait la peau comme une ventouse, jéprouvais des difficultés à respirer.
- Et depuis quand vous parlez aux coffre forts ?
La jeune employée ne put sempêcher desquisser un petit sourire. En dépit de létat dénervement dans lequel je me trouvais, ce sourire me troubla.
- Ce nest pas ça, monsieur. Le Ministère de la Défense nous a fait installer pour quelques jours un nouveau système de sécurité ultra perfectionné. Nous devons tester ce système avant quil soit commercialisé et implanté dans toutes les agences de France.
- Ici, dans cette banque ?
- Parfaitement, fit elle emballée par un enthousiasme soudain. Notre coffre est équipé dun système de reconnaissance vocale qui permet grâce à des capteurs auditifs de reconnaître précisément le son de la voix dun utilisateur et ce sur une portée pouvant dépasser un mètre cinquante. Cest vraiment génial, je vous assure !
Homicide n.m (lat. homicida). Action de tuer, volontairement ou non, un être humain.
Qui aurait pu imaginer que dans ce patelin où avoir de leau chaude était un don du ciel, on avait installé dans une banque minuscule une technologie dernier cri en matière de sécurité et que son employé ferait sa publicité auprès dun braqueur de banque ?
- Hélas, ma voix nest pas paramétrée dans le système, conclut lemployée. Je ne peux pas ouvrir le coffre en donnant la combinaison.
- Qui peut le faire ?
- Quest ce que vous dites ?
Je ne savais pas ce qui mexaspérait le plus. La jeune femme ou la cagoule qui masphyxiait.
- Qui peut le faire ?
- Quoi donc ?
- Avoir accès à la combinaison, bon sang !
- Le directeur de lagence, répondit elle timidement. Mon père.
- Ou est il ? demandais je sèchement.
- Mes parents sont partis pour le week-end.
Je regardais ma montre : il était dix heures dix. Dix minutes que jétais dans cette banque. Dix minutes qui me paraissaient déjà une éternité. Je ne voulais pas repartir bredouille mais je navais guère plus le choix. Et puis il fallait que je retire au plus vite cette cagoule qui me grignotait et faisait fondre mon visage. Autrement, jallais devenir fou.
Alors que je commençais à reculer discrètement vers la sortie, la jeune femme se mit a toussoter :
- Ecoutez
Je
Je peux peut être vous aider.
Je marrêtais net.
- Comment ? fis je surpris
- Je suis imitatrice, répondit elle fièrement.
Je nétais pas naïf. Javais bien senti que depuis quelques minutes, je ne lintimidais plus et déjà cela ne me plaisait pas trop. Mais là, javais la désagréable impression quelle venait de franchir un autre cap. Si je naffirmais pas mon autorité maintenant, ce braquage déjà mal engagé - tournerait rapidement à la farce.
- Imitatrice ? Et alors ? Jai lair de vous faire passer une audition ? Continuez comme ça et vous serez en route pour lautopsie.
Ma menace fit son effet. Lemployée baissa les yeux et ajouta dune voix presque inaudible :
- Je pensais quen imitant la voix de mon père, je pourrais réussir à ouvrir le coffre.
Je la regardais pour la seconde fois. Le regard toujours aimanté par le sol, elle ressemblait à une petite fille qui avait commis une bêtise. Ses cheveux corbeaux tombaient sur son front en mèches folles. Elle nétait pas à proprement parlé jolie mais elle avait un charme indescriptible, quelque chose de lunaire qui ne me laissait pas indifférent, je devais bien ladmettre.
Je fus tenté de lui demander pourquoi elle voulait maider mais je me retins. Je navais plus de temps à perdre. Jacceptais alors sa proposition. Elle sapprocha près des capteurs auditifs situés sur la face latérale du coffre fort. Cest alors quelle fit quelque chose qui me cloua de stupéfaction. De son pouce et son index, elle se pinça le nez et fronça les sourcils et fit une étrange grimace avec son menton.
- C-4-1-D-3, dit elle dune voix étranglée.
Je demeurais interdit. Javais limpression dentendre Bugs Bunny en train dagoniser.
Aucun déclic ne se fit entendre.
- Merde, pesta la jeune femme.
Je posais une main vigoureuse sur lépaule de lemployée qui se retourna :
- Votre père a vraiment cette voix là ?
- A peu près, dit elle surprise. Pourquoi ?
- Pour rien. Essayez encore.
Elle se reboucha le nez, tordit un peu plus sa bouche et fronça davantage ses sourcils. La seconde tentative échoua également. Ainsi que la troisième. Et la quatrième.
Perplexe, je la regardais, les bras croisés. En dépit de la ridicule posture quelle adoptait et de la voix de martien qui sortait de sa bouche, jétais bien malgré moi - comme médusé par ce spectacle surréaliste.
Néanmoins, après dix minutes proprement insupportables de « C-4-1-D-3 », je décidais dinterrompre lartiste.
Soudain la sonnerie du téléphone retentit. Mon cur se mit à battre la chamade et je me mis à transpirer davantage.
- Décrochez, fis je dun ton autoritaire en prenant lécouteur. Mais je vous préviens, pas de messages à double sens. Soyez brève et raccrochez.
La jeune femme prit le combiné et le porta dune main légèrement tremblante à son oreille.
- Allô ?
- Cest moi, fit une voix dhomme.
- David, fit elle. Quest ce
que tu veux ?
Javais beau avoir loreille collée à lécouteur je nentendais que des bribes. Jessayais de rentrer lécouteur à lintérieur de la cagoule mais cétait impossible tellement la sueur avait trempé le capuchon.
Lemployée resta un moment sans parler. Inquiet, je la regardais en essayant de comprendre à travers son regard ce qui se disait à lautre bout de la ligne.
- Non David
Attends, je
.
Puis lemployée posa sur ses yeux sur moi.
- Cest David, mon frère. Il a raccroché. Il mappelait pour me dire quil allait me rembourser largent que je lui avais prêté.
- Cest une excellente nouvelle, dis je sur le point dexploser. En quoi cela me concerne t-il ?
- En rien. Mais il veut me rembourser. Maintenant.
Je faillis métouffer avec ma salive.
- Vous rigolez ? Rappelez le et dites lui que ça peut attendre demain.
Lemployée fit une moue embarrassée.
- Cest trop tard, il mappelait de son portable. Il était déjà dans sa voiture.
Le cur battant, je pointais mon arme sur la jeune femme qui poussa un petit cri.
- Vous bluffez, jen suis sûr.
- Je vous jure ! supplia t-elle le visage soudain blanc comme un linge. Jen reviens pas moi-même ! Cest bien la première fois quil me rembourse de quoi que ce soit !
Tels des tabourins, mes veines cognaient contre mes tempes mon cur galopait contre ma poitrine. Je devais conserver mon sang-froid et réfléchir . La situation nétait pas encore perdue. Javais encore le temps de partir.
- Il arrive dans combien de temps ?
- Je ne sais pas trop, dit elle les yeux écarquillés. Le commissariat est dans le coin. Si ça roule bien, il devrait être là dans une dizaine de minutes.
Je sentais les palpitations de mon cur saccélérer vivement.
- Pourquoi vous me parlez du commissariat ?
La jeune femme retroussa son nez et se tordit les doigts visiblement gênée.
- Je ne suis pas certaine que cela vous plaise.
- Allez y, je suis en veine en ce moment.
- Voilà, il est policier.
Je navais jamais porté la ville de Brassac-Les-Mines dans mon cur. Ni ses habitants dailleurs. Mais depuis maintenant une bonne demi-heure, elle était devenue la ville maudite et eux mes pires ennemis.
Je jetais un coup dil à ma montre. Il était dix heures et demie. En proie à un début de panique que je mefforçais de contenir, je dus me rendre rapidement à lévidence : ma carrière dapprenti gangster allait tourné court et mon braquage était un fiasco total. Il fallait que je détale au plus vite. Dieu merci, javais un avantage considérable. La banque nayant plus de caméra et la jeune employée étant incapable de midentifier, je pouvais quitter la banque sans risquer dêtre démasqué.
Je mapprochais de la femme qui recula légèrement. Je rangeais mon arme dans la poche de ma veste pour la rassurer.
- Ecoutez. Je nai jamais eu lintention de vous faire de mal. Jen aurais été incapable. Alors, je men vais et nous oublions tous les deux cette histoire, daccord ?
- Vous pouvez répétez ? me dit elle. Avec votre cagoule, je ne vous entends pas très bien.
- Je disais que je ne vou
.
Au même moment, une clochette tinta derrière moi. Quelquun venait dentrer dans la banque !
Rapidement je fis volte face et me retrouvais face à une femme qui devait avoir dans les quatre vingt ans. Sur lessaim de personnes âgées qui vivaient à Brassac-Les-Mines, je faisais face à la seule que je connaissais : ma grand mère.
Scoumoune n.f (ital. scomunica). Arg. Malchance, poisse.
Ma grand mère maternelle est une vieille dame vraiment très gentille. Veuve depuis vingt cinq ans, dun tempérament et dune voix très posés, elle dégage une douceur, une sérénité absolue qui mavait apaisé bien plus dune fois. Mais, hélas, elle souffre dun dédoublement de personnalité. Ainsi, à chaque fois quelle est prise dune peur incontrôlable, il se passe quelque chose dincroyable. Elle se transforme en une vieille folle et tient des propos dune hallucinante grossièreté. Le plus étonnant encore venait du fait que, quelque soit linterlocuteur qui lui faisait face, celui ci (ou celle là) devenait subitement son défunt mari ! Je me souvenais de la fois où un chauffard avait faillit la renverser. Blême de peur et de rage, elle avait insulté le conducteur, sa famille et avait juré quelle irait « pisser sur son arbre généalogique ». Devant ces foudres verbales ravageuses, le malheureux était piteusement remonté dans sa voiture et avait démarré sans demander son reste. Linstant daprès, elle était chez le marchand de légumes à discuter paisiblement du changement soudain de climat.
Cette schizophrénie passagère faisait donc de ma grand-mère une femme câline et redoutable.
- Molière, quest ce que tu fais, mon petit ? dit la vieille dame.
Voilà jétais foutu. Par ce seul mot, mes espoirs de filer incognito était réduit en cendres. Qui dautre que moi se prénommait ainsi à Brassac-Les-Mines, ce « no mans land » parsemé de ploucs et de bouseux en tous genres ? Dailleurs, quel parent sur la terre était assez débile pour appeler son fils « Molière » ?
Jessayais toutefois de tenter ma chance et de ne pas me laisser décontenancé.
- Ne bougez pas, madame.
La vieille femme fronça les sourcils.
- Madame ? Allons, cest moi ; cest ta grand-mère mon ange.
- Vous le connaissez ? fit la jeune employée à lattention de loctogénaire.
- Pas du tout ! coupais-je violemment
La vieille femme me regarda, lair ahuri.
- Allons, Molière, ne dis pas des choses pareilles, dit elle en feignant dêtre fâchée. Cest moi qui taies tricoté la cagoule que tu portes, chenapan !
- Je ne vous connais pas madame, répondis je le corps et le visage dévorés par la sueur.
Dans quelques minutes, le frère policier de lemployée allait arriver. Le temps jouait contre moi et je ne savais pas quoi faire. Lemployée de banque avait mon prénom et nhésiterait pas à me dénoncer à la police. Il ne sagissait plus dadrénaline et dexcitation intense. Javais terriblement peur maintenant. Peur dêtre arrêté et de passer quelques années en prison, ici, a Brassac-Les-Mines. Du coup, je me mis à regretter mes après midis ennuyeux et mes journées soporifiques à la boutique de fleurs. Mon ancienne et misérable existence venait de prendre une valeur insoupçonnée.
- Quest ce que tu racontes, mon petit ? dit elle en gloussant. Tu me fais une farce, cest ça ? Tu te m
La vieille dame sinterrompit et son visage prit un teint de cire. Elle venait dapercevoir le pistolet que je venais de sortir de ma veste.
- Mais
.mais
bégaya t-elle. Quest ce que tu fais avec le pistolet de ton père ?
Quest ce que je devais faire ? Si je filais maintenant, je serais obligé de quitter la ville. En soit ce nétait pas la décision le plus pénible à prendre. Mais il fallait aussi que jaccepte le fait de fuir toute ma vie et de ne plus jamais revoir ma famille. Ou alors, je devais faire quelque chose qui semblait au dessus de mes forces à savoir
. supprimer les témoins gênants. Etait-ce comme cela que lon devient assassin ? Etait-ce aussi rapide, aussi imprévu et aussi simple que ça ? Est ce que tous les meurtriers étaient en fait de simples personnes qui, mises sous pression, avaient dû prendre une décision comme celle que je dois prendre maintenant ?
Je me tournais vers la jeune employée. Elle me regardait avec un visage grave et ses yeux couleur noisette sétaient colorés dune tristesse insondable comme si elle lisait dans mes pensées. A cet instant précis, je la trouvais si belle que jen fus étourdi.
- Je te préviens, espèce de bâtard. Si tu veux me descendre, tas intérêt à ne pas me louper !
Je me retournais vers ma grand mère, abasourdi par ce que je croyais avoir entendu.
- Quest
Quest-ce que vous dites ?
La vieille dame savança vers moi, lair déterminé.
- Tu mas bien compris, Gaspard. Si tu me rates, je te fais bouffer ta bite de scout !
La mutation avait eu lieu. Tétanisée par la peur, la si douce et si adorable femme que je connaissais avait troqué son tablier et laissé la place à cette femme hideuse et vulgaire qui sadressait violemment à son époux. La jeune employée regardait la scène, le regard écarquillé par la stupeur et la crainte. Il semblait que la soudaine métamorphose de ma grand-mère et ses insultes venimeuses la terrifiaient bien plus que ma cagoule marine et mon pistolet de collection.
- Calmez vous, fis je en la voyant sapprocher de plus en plus.
Mais la vieille démente continuait davancer, sa bouche édentée affichant un effrayant rictus.
- Tu peux me buter, tas de purin. Même crevée, je pourrais encore te cramer le fion !
Javais beau avoir été plusieurs fois témoin de ses « instants dégarements », son vocabulaire demeurait toujours impressionnant. Bien des fois je métais dit que mon grand père dont je navais quun très lointain souvenir avait dû lui rendre la vie particulièrement dure pour quelle puisse sadresser à lui en ces termes.
Pas à pas, elle sapprochait de moi et, à part reculer, je ne savais pas quoi faire dautre. Je nallais tout de même pas descendre ma grand mère que jadorais par dessus tout ! Sous mon capuchon lair commençait à se raréfier. Ma vue se brouillait un peu tellement mes paupières transpiraient. Après avoir englouti la peau de mon visage, javais la sensation que la cagoule avait lintention de me ronger les os.
A nouveau mes yeux croisèrent ceux de la jeune femme. Immobile, elle se contentait de me regarder en esquissant un faible sourire. Dans ce sourire, je pus lire tout ce que javais peut être recherché tout au long de ma fichue vie. Pendant un court instant, javais tout oublié : la caisse vide, le coffre au système perfectionné, le policier qui allait arriver, la cagoule cannibale ou ma grand-mère cinglée. Tout. Elle me regardait et plus je la fixais, plus sa beauté me paraissait évidente, plus je me nourrissais des sentiments que ses yeux me transmettaient.
Saisi par cet instant de grâce, je perdis ma grand mère de vue. Loctogénaire en profita pour me sauter à la gorge avec une vivacité stupéfiante. Jeus juste le temps desquisser son attaque. La pauvre femme se jeta alors dans le vide avant de retomber sur le sol dans un bruit sourd.
La jeune femme et moi sommes restés interdits et perplexes pendant quelques secondes. Ce fut elle qui se ressaisit la première. Elle alla près de ma grand-mère, saccroupit et lui prit le pouls.
- Ca va, fit elle rassurée. Elle est juste assommée.
- Comment vous le savez ? demandais je effrayé.
- Jai aussi un diplôme de secourisme, répondit elle en souriant.
Traumatisé, je ne pouvais esquisser le moindre geste. Pareil à une statue de sel, jétais paralysé.
- Mon dieu, dis je. Quest ce que jai fait !
- Ne vous inquiétez pas. Elle est juste dans les vaps je vous dis.
La jeune femme se releva, planta son regard dans le mien et dit dune voix douce.
- Ecoutez, il est encore temps de réparer tout ça. Je ne dirais rien à la police, je vous jure. Et puis, si on réfléchit bien, vous navez rien volé et ni fait de mal à qui que ce soit.
Je secouais la tête, dépité.
- Vous nêtes pas un sale type, je lai vu tout de suite, me rassura la jeune femme dune voix apaisante. Cette ville est tellement déprimante quelle nous pousserait à faire nimporte quoi.
Timidement, je levais la tête dans sa direction, étonné que quelquun dautre puisse penser comme moi et comprendre mon geste.
- Je regrette quand même de vous avoir menacé, dis je finalement.
Elle haussa les épaules et me désarma à nouveau dun sourire lumineux.
- Vous feriez mieux de retirer votre cagoule maintenant. Je nentends quun mot sur deux. Et puis mon frère devrait arriver dune seconde à lautre.
- Jaimerais bien lenlever, croyez moi. Mais elle est tellement trempée que je ne suis pas sûr dy arriver.
Elle éclata de rire avant de maider à retirer la camisole de laine.
Les cheveux collés au front, je poussais à un profond soupir. Enfin, javais le visage à lair libre !
Jébouriffais ma tignasse brune et humide en feignant dignorer le regard qui était posé sur moi. Puis je levai la tête et lui rendis son regard.
Nous sommes restés ainsi pendant un long moment, sans parler, les pommettes légèrement rougissantes et arborant un sourire inexplicable et bizarrement complice.
Jétais venu ce samedi matin pour braquer une petite banque et prendre un peu dargent. Je repartis sans un sou. Ironie du sort, javais même létrange sensation quon venait de me voler quelque chose
..
Amoureux adj. et n. Qui éprouve un sentiment très intense, un attachement englobant la tendresse et lattirance physique
david widjet (http://www.ecrivez.fr.st)