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De la triche



De la triche
(pour Yaël)


- J’ai faim, dit Chloé.
Légèrement agacée, la mère sortit de son sac et tendit à sa fille une petite boîte cartonnée contenant des biscuits ; des fins bâtonnets recouverts à chaque extrémité d’une couche de chocolat noir.
- Merci ! dit-elle à sa mère avec une banane jusqu’aux oreilles en reconnaissant immédiatement « la petite faiblesse » qui a déjà perdu bon nombre de gourmands.

La voiture roulait en faisant ronronner son moteur comme un gros chat de salon. Le nez collé à la vitre, Chloé regardait les autres véhicules les dépasser et les arbres défiler en accéléré.
Ils venaient juste de quitter la maison et dans quelques minutes ils iraient se balader au bois de Boulogne. Les yeux fermés, Chloé grignotait avec ses dents de devant les tiges « mikadiennes » pour oublier cette satanée promenade qui était prévue depuis une semaine déjà.
Chloé n’aimait pas trop se promener. En fait elle était allergique à toute forme d’effort. Elle préférait plutôt végéter devant la télé et regarder sa série policière favorite Cold Case, affaires privées même si elle ne comprenait pas tout. Elle avait bien tenté de se soustraire à cette corvée pédestre mais ses parents avaient été catégoriques. C’était soit la balade soit……la balade.

Il faisait beau, c’était déjà ça. Chloé eut beau se dire qu’il lui fallait bien faire tomber sa garde de temps à autre, perdre quelques petits combats générationnels (et ce dans l’optique d’en remporter des plus grands à l’avenir) il n’empêche que s’arracher aux gluantes tentacules télévisuelles lui coûtait particulièrement.  Quel idiot avait dit qu’il fallait obéir à ses parents ?  « A onze ans, je n’avais pas la langue pendue comme toi », avait l’habitude de lui répéter sa mère. « Arrête maman, répondait l’adolescente du tac au tac, tu n’as jamais eu onze ans ! ».

Oui, il faisait beau pour un mois de janvier. Le ciel était d’un joli bleu parsemé ça et là de quelques nuages blancs inoffensifs. Le soleil faisait son apparition par moments comme pour dire qu’on pouvait toujours compter sur lui, même en hiver. Chloé senti tout de même un vent sec lui griffer les joues avant de monter dans la voiture – « Ca fait mieux circuler le sang » - lui disait souvent son père. « Encore une autre imbécillité sortie de la bouche d’un adulte », se dit-elle en s’engouffrant à l’intérieur de la vieille Clio sans âge.
- Qu’est ce qu’on va faire au Bois de Boulogne ? Je suis sûre qu’il n’y a rien à voir moi !
- Tu te trompes ma puce, dit son père les mains sur le volant. On va voir plein de choses. Le jardin de Bagatelle, le jardin Shakespeare et son théâtre de verdure.
- Un théâtre de verdure ? s’étonna Chloé. On va passer l’après midi à regarder de l’herbe ?
- Mais non, Chloé, fit la mère en pouffant de rire. C’est un théâtre de plein air. On y joue des pièces comme « Volpone ».
- Génial, bougonna l’adolescente en rongeant ses longs biscuits sucrés.
Chloé regarda sa montre et poussa un soupir de découragement : à cette heure-ci, Lily Rush devait déjà enquêter sur une affaire forcément passionnante. Elle s’en voulait tellement de ne pas être avec son héroïne, elle qui se persuadait que sa seule présence lui enverrait des ondes positives qui se mélangeraient aux signaux hertziens pour atteindre l’esprit aiguisé de la belle et talentueuse détective de Philadelphie.

Quelques instants plus tard, le père de Chloé gara la voiture non loin du bois. Malgré le temps clément, il n’y avait pas beaucoup d’autos qui stationnaient. Chloé se dit que décidément les gens n’étaient pas aussi bêtes qu’eux et qu’ils étaient restés ce samedi après midi devant la sainte télévision. A peine sortie de la Clio, Chloé se mit entre ses parents (« sinon ils vont se tenir la main, et ça m’énerve ! ») et tous les trois se dirigèrent vers le bois.

Le bois de Boulogne guérissait petit à petit de ses blessures. Depuis la tempête de décembre 1999 qui avait causé de gros dommages, des travaux de reboisement et d'aménagement étaient en cours. On replantait les espèces d'arbres qui ont le mieux résisté : platanes, chênes, hêtres, châtaigniers, érables.
Bien qu’encore blessé et meurtri, pareil au soldat survivant d’une effroyable guerre, le bois de Boulogne ne s’était jamais résolu à perdre ses illusions et le rêve de redevenir ce qu’il avait été. Porteurs de cet espoir renaissant, quelques moineaux rieurs et mésanges colorés piaillaient à tue-tête.

Après seulement quelques minutes de marche, Chloé traînait déjà des pieds. Ses parents qui avançaient d’un pas rapide se trouvaient déjà à quelques mètres devant. Son père se retourna en direction de sa fille et mit ses mains en porte-voix :
- Allez Chloé, rejoins-nous. Fais pas ta limace !
Chloé croisa les bras, retroussa son nez et adopta cette posture que ses parents connaissaient par cœur ; cette attitude assez équivoque qui voulait dire : c’est bon, j’en ai ma dose.
- Moi ces balades, ça me donne faim, grommela t-elle.
La jeune fille put voir le visage de sa mère se renfrogner.
- Toi à part manger des cochonneries, tu ne veux rien faire d’autre ! dit-elle en faisant semblant d’être réellement en colère. Si tu continues comme ça, tu vas devenir obèse comme ta cousine Sandrine.
Puis, sans attendre, ils se détournèrent et reprirent leur flânerie laissant Chloé derrière.

Aujourd'hui la forêt s’étendait sur plusieurs centaines d’hectares et faisait l'objet de soins très attentifs. Le bois de Boulogne était parcouru de vastes allées piétonnes, de pistes cavalières (le père de Chloé s’arrêtait par moment pour montrer de loin la police montée à sa fille totalement indifférente) et de pistes cyclables qui entouraient l’hippodrome de Longchamp. Quelques rayons bienvenus se faufilaient entre les branches des cèdres et des ginkgos bilobas.
- Si le temps reste comme ça, fit le père à l’attention de son épouse, on pourra faire une promenade sur le lac.
En effet, pour les amateurs, une location de barques était proposée sur le lac inférieur où la pêche avait été récemment autorisée sur les eaux tranquilles des étangs. Bien sûr, on pouvait aussi y louer des vélos, pratiquer le tir aux pigeons et jouer à la pétanque. Le bois était très bien aménagé en aires de jeux pour enfants, en aires de pique nique, en cafés et restaurants. D’ailleurs, on pouvait voir une ruche bruyante de bambins qui, débordants de bonheur et d’énergie, grimpaient en haut des toboggans avant de se laisser glisser en position inversée, les joues enflammées par une excitation incontrôlable. Quelques adultes attablés dehors, la tête rejetée en arrière laissaient échapper des volutes de fumée ou alors que d’autres soufflaient timidement sur leur bol de chocolat chaud en regardant leurs progénitures s’amuser.

Sa mère avait beau lui faire la morale, rien n’y faisait : Chloé était dévorée par la faim. Mais pas de cette faim qui nourrit et remplit le ventre mais celle, acidulée, qui rend les yeux brillants et le cœur content. Des gâteaux à la crème, des bonbons qui piquent, des glaces…
Chloé se mit a vouloir à tout prix une barbe à papa. Pas une petite qu’on trouve dans les fêtes foraines. Non. Une immense, haute de plusieurs mètres. Bien sucrée, bien rose et bien collante. Chloé se souvint ce que lui avait dit sa copine Yaël à ce sujet – « Les barbes à papa on croit que c’est très grand mais c’est faux. Prends en une, roule là dans tes mains et tu verras que c’est pas plus gros qu’un calot ! ».
Alors qu’elle s’imaginait la tête plongée dans ce coton tige rose délicieux, elle entendit un bruit derrière elle. Chloé tourna la tête et vit un jeune garçon qui, comme elle, devait avoir une douzaine d’années mais était vraiment grand pour son âge. Le gamin portait une salopette toute blanche éclaboussée de petits points multicolores comme des taches de peinture. Sa chevelure était pleine de boucles rousses et son visage criblé de grains de rouille.
- Hé ho, viens ici, fit le garçon.
Chloé jeta un coup d’œil en direction de ses parents qui marchaient d’un même pas, bras dessus bras dessous. Tous deux discutaient et ne semblaient plus faire attention à leur fille retardataire. S’assurant qu’elle pouvait encore les voir, la jeune fille s’approcha du visiteur rouquin à la salopette maculée.
- Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle
Le gamin lui lança un clin d’oeil malicieux :
- Salut, je m’appelle Léon. Tu veux une glace, petite fée ?
Et avant même qu’elle eut le temps d’ouvrir la bouche, le gamin fit apparaître comme par enchantement un énorme cornet avec deux boules de couleur verte et rouge. Une épaisse crème de chantilly recouvrait les deux globes colorés parsemées ça et là d’éclats d’amandes effilées.
- T’es un magicien toi, fit Chloé stupéfaite. Justement j’avais envie d’une glace !
En fait, elle avait une préférence pour cette fameuse barbe à papa mais sa gourmandise qui l’obsédait depuis le début de cette fichue promenade était telle qu’elle se satisferait bien de cette gaufrette en cornet.
- Ca a l’air super bon, dit-elle, les pupilles pétillantes, en saisissant la glace que lui tendait le môme.
- Méfie-toi, fit le garçon dont le sourire s’était soudain changé en une grimace troublante, tu es trop gourmande.
Puis fixant son poignet gauche comme pour regarder sa montre qu’il n’avait pas, il ajouta :
- Bon, je vais rejoindre mes parents. A bientôt, Chloé.
Et le garçon se volatilisa aussi vite qu’il apparut.

La jeune fille resta quelques secondes perplexe, le cornet de glace à la main. C’était bizarre quand même. Comment pouvait-il savoir son prénom ? Etait-ce quelqu’un de son école ? Elle aurait juré que non, certaine de ne connaître personne qui s’appelait Léon.
Pendant qu’elle s’interrogeait, Chloé sentit soudain son cœur se contracter dans sa poitrine. « Mes parents » pensa-t-elle surprise.
D’un geste vif, Chloé se retourna : elle ne vit rien. Son père et sa mère ne l’avait pas attendu. La jeune fille se mit à accélérer le pas, vexée que ses parents, probablement trop occupés à s’embrasser la bouche ou à vanter les mérites de la nature, n’aient jamais prit le temps de s’assurer que leur enfant était bien derrière eux. Chloé marcha plus vite encore. Puis ne voyant toujours rien devant, elle se mit a courir. Le bras tendu, tenant son cornet de glace comme une flamme olympique elle s’élançait à la recherche de ces deux irresponsables que la société appelait sottement « les grandes personnes ». « Bravo les parents, bravo » rumina t-elle pendant sa course.

Au détour du chemin que l’adolescente traversait à toute hâte, on pouvait voir de longues allées d’arbres ressemblant à des saules pleureurs aux troncs difformes et dont les feuilles pendaient tels des mouchoirs. Le bleu du ciel s’était imperceptiblement teinté de gris. Etait-ce juste une impression ou le bois était empreint d’une tristesse singulière ? Le visage en sueur et le souffle court, Chloé accélérait de plus belle. « C’est pas possible, ils n’ont pas pu aller si loin » se dit-elle nerveuse.

Au bout d’un moment, elle s’arrêta. Respirant bruyamment, Chloé regarda tout autour d’elle : personne. Non seulement ses parents s’étaient subitement évaporés mais, plus incompréhensible encore, il lui sembla que le bois tout entier avait été déserté. Bien qu’il fut encore clair, cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas croisé quelqu’un. Où étaient partis tous ces promeneurs et tous ces sportifs qui faisaient leur jogging il y a peine une demi-heure ? L’inquiétude commença à laisser la place à un léger affolement. Prenant une profonde inspiration, la jeune fille se décida enfin à appeler :
- Papaaaaa…….Mamaaaaaannnn…….
Pas de réponse. Elle recommença plusieurs fois. Sans succès.
Enfin, Chloé posa les yeux sur son cornet. La montagne de chantilly avait quasiment disparu et les boules de fraise et de pistache avaient presque fondu. Mais cela n’avait plus guère d’importance désormais. Il y a quelques minutes encore, elle aurait dévoré ce sorbet en moins de deux et avalé avec bonheur ce cône croustillant. En faisant une drôle de grimace, elle laissa tomber la glace par terre et se rendit à l’évidence qu’elle était perdue dans une forêt immense et de moins en moins éclairée par la lumière du jour.
- Papaaaaa…….Mamaaaaaannnn…….
Pour toute réponse, elle n’obtint que l’écho de sa propre voix. Pendant un durée indéfinissable, Chloé resta au milieu du sentier, sans bouger, le regard perdu dans le vague sentant monter progressivement monter en elle cette crainte venimeuse qui lézardait sa fragile carapace d’adolescente.
- Allez, se dit-elle à voix haute. Ne panique pas et bouge-toi !
Un peu revigorée par ses propres mots, Chloé reprit sa marche et traversa le Jardin d’Acclimatation comme l’indiquait le petit écriteau de bois planté dans le sol. Alors qu’elle s’apprêtait à continuer son chemin, quelque chose de brillant retint son attention. Une affiche de couleur sombre mais aux lettres d’un jaune scintillant – comme pour attirer le regard – était collée au mur, tout près de l’entrée du Jardin. A la vue de cette annonce, Chloé ne put s’empêcher de tressaillir. En majuscule dorée était inscrit « Spectacle au Théâtre du Jardin d’Acclimatation le samedi 11 janvier 2005. Au programme le conte fantastique Une enfant trop gourmande ».
Samedi 11 janvier 2005. C’était aujourd’hui même. Les yeux écarquillés, la jeune fille relut l’intitulé du programme plusieurs fois. Une enfant trop gourmande… Une enfant trop gourmande… Une enfant trop gourmande… Un frisson glacial irradia tous ses membres. N’était-ce pas ce que lui avait reproché mot pour mot le gamin à la tignasse rousse, le petit Léon ? « C’est trop bizarroïde cette histoire » s’étonna Chloé en reprenant son expédition d’un pas hésitant.
Plus elle s’enfonçait dans le bois, plus la lumière déclinait. Les nuages s’assombrissaient. Elle regarda une nouvelle fois sa montre qui indiquait presque quatre heures de l’après midi. Chloé savait pertinemment qu’en hiver je jour tombait vite mais s’alarma tout de même de la terne coloration qui drapait le ciel. A ce rythme là, il ferait bientôt nuit. Bien qu’elle appréhenda ce moment, elle chassa cette éventualité d’un revers de main. Elle n’allait pas se laisser intimider. Est-ce que l’intrépide Lily Rush se laisserait impressionner dans cette situation ? Sûrement pas !

Chloé marcha encore longtemps sans rencontrer âme qui vive. Sans faire attention, elle franchit le somptueux Pré Catelan…qui avait un peu perdu de sa superbe. Ses larges passages ombragés d’arbres magnifiques qui d’ordinaire se prêtent à la rêverie s’étaient transformés en d’étroites et sinueuses artères à la verdure terreuse et humide. De fébriles arbustes aux branchages nues et recroquevillées pliaient aux premiers vents du soir. Chloé se frotta vigoureusement les avant-bras. C’est vrai que l’air commençait à se rafraîchir. Quelques écureuils postés en haut des ramifications n’esquissaient pas le moindre mouvement un peu comme si une main nécromancienne avait figé les petits rongeurs. Armée d’un courage qui l’a surprit elle-même, Chloé s’approcha des arbrisseaux qui abritaient ces petits animaux. Pourtant pourvus d’une réputation aussi adorable que pacifique, les écureuils semblaient la fixer de leurs pupilles rouges et luisantes avec une intensité malfaisante. En les observant de plus près, Chloé sentit les poils se dresser sur ses bras. « C’est pas des écureuils ça, souffla t-elle la main devant la bouche, on dirait…on dirait des rats ». Le cœur battant, Chloé s’éloigna des conifères en reculant lentement sans détourner ses yeux de ces effrayants bestiaux momifiés puis, une fois qu’elle fut assez loin, elle se retourna d’un seul coup et courut le plus vite qu’elle put sans regarder un seul instant derrière elle. Ce n’est qu’après plusieurs minutes d’un sprint effréné qu’elle s’arrêta, en nage et hors d’haleine, les deux mains posées sur ses genoux qui s’entrechoquaient.

Lorsqu’elle recouvrit un peu de son sang froid et que sa respiration retrouva son rythme régulier, elle essuya son front ruisselant et jeta un regard circulaire sur ce qui l’entourait. Peu à peu ensevelie par l’obscurité, la Nature n’était plus la même ; elle revêtait un caractère de plus en plus sordide, de plus en plus dangereux. Pire encore, Chloé avait la sensation que la Nature grondait intérieurement ; qu’elle était chargée de reproches et retenait en son sein une colère redoutable. Chloé tendit son bras et ouvrit sa main en grand. Quelques gouttes de pluie se mirent à tomber sur sa paume, puis sur le sol en émettant un son cristallin qui s’amplifia et sembla se répercuter à l’infini.
« Il manquait plus que ça », maugréa Chloé en poursuivant malgré tout son périple.
De temps à autre, la jeune fille stoppait pour appeler ses parents. Le son de sa voix avait clairement changé. Coincée dans sa gorge, il chevrotait, il avait perdu de son assurance. En fait, Chloé n’appelait plus vraiment : elle criait. Bien qu’elle se refusait encore de l’admettre, l’affolement avait totalement disparu au profit d’une véritable peur ; une angoisse sourde et pesante qui gelait ses membres et asséchait sa salive.

Impitoyables, les minutes n’en finissaient plus de s’écouler…

« Je suis en train de rêver, se dit Chloé en tentant de se rassurer, tout ceci est un mauvais rêve ». Pourtant tout lui semblait tellement authentique. Ses sens n’avaient même jamais été aussi développés, aussi sensibles à l’environnement naturel. Elle pouvait nettement voir le paysage se fondre à la nuit imminente comme une seconde peau, entendre le bruissement des feuilles, le craquement des brindilles et caresser la mousse rêche agrippée aux écorces humides et lacérées. Ses narines, elle-même, picotaient sous l’odeur entêtante de l’herbe et l’âcreté de la terre mouillée. Vue, ouïe, odorat, toucher, tout était formidablement réelle et d’une acuité saisissante. Et c’est justement cette réalité si palpable qui était terrifiante.
Chloé jeta un œil à sa montre qui lui indiqua à son grand étonnement qu’il était toujours quatre heures moins dix. L’adolescente colla la Swatch à son oreille pour constater que le petit tic-tac de la trotteuse s’était arrêté. « La super méga poisse » se lamenta l’adolescente en secouant la tête.  

Plus le temps s’écoulait, plus les ténèbres s’emparaient du bois qui n’en finissait plus de se transfigurer. A travers les brumes, le ciel obscur laissait entrevoir son oeil unique et blanc. La lune. Le Bois de Boulogne ne se contentait pas seulement de muer. Il mutait. Comme le sang infecté par un virus pernicieux, comme un être humain à la chaire mordue et vérolée qui sous les premiers signes lunaires se transforme en loup garou ou en zombi. Il évoluait, il se modifiait, il se métamorphosait. Véritables forces de la Nature, les cèdres ancestraux et les platanes aux racines enchevêtrées dans la terre, si accueillants au début de l’après midi, avaient changé. Maintenant, ces arbres encore faiblement éclairés par quelques halos mourants lui parurent affreusement hostiles pour ne pas dire démoniaques. Leurs branches si hospitalières ressemblaient désormais à des longs doigts boisés crochus et menaçants. Le vent jadis enjôleur faisait sournoisement résonner de longs murmures lugubres, quelques plaintes morbides alors que la pluie qui tombait dru à présent creusait la terre de flaques noircies qui laissaient sur le sol des miroirs déformants.

Chloé était exténuée et transie de froid. La tête basse, les lèvres grimaçantes et les vêtements trempées, elle avait l’impression de marcher depuis une éternité. Les battements de son cœur cognaient douloureusement contre sa poitrine. Il n’était plus question de se mentir et de se prendre pour Lily Rush. Tout son corps, tout son être était enveloppé sous un épais manteau de terreur. Elle ne pouvait s’empêcher de tourner la tête à droite ou a gauche, persuadée d’avoir entendu des bruits suspects, mélanges de voix humaines et de grognements de mammifères.
« Ne pense à rien, pensa-t-elle en claquant des dents. Ne laisse pas ton imagination te jouer des tours ».
Chloé s’arrêta et fit face à un autre écriteau. Elle dut plisser les yeux pour distinguer ce qui était marqué et lu « Parc de Bagatelle ». Elle se souvint que son père lui en avait parlé.
Son père. Sa culture impressionnante et sa bonne humeur légendaire lui manquaient cruellement. Sa mère lui manquait également et bien plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Même ses remarques désobligeantes et ses perpétuelles remontrances sur son poids ou sur sa paresse venaient de prendre une valeur inestimable. Elle aurait donné n’importe quoi pour les retrouver et plonger à l’intérieur de leurs bras réconfortants et se laisser couvrir de baisers ; elle qui d’ordinaire détestait leurs élans d’affection.
Où pouvaient ils être ? Ils devaient être fous d’inquiétude à présent. L’idée qu’ils avaient sans doute prévenu la police et qu’à l’heure actuelle la patrouille devait être déjà lancée à sa recherche la réconforta quelque peu.

Elle passa quelques petits ponts en s’agrippant à la rampe pour ne pas tomber et grimpa sur des rochers glissants et aux extrémités tranchantes avant de faire face à une cascade artificielle. La lumière blafarde de la lune éclairait les poissons aux écailles argentées qui zigzaguaient dans l’eau. Chloé se pencha légèrement et vit avec une précision diabolique son visage se refléter dans les ondes phosphorescentes. Elle ne se reconnut pas. Son faciès était épouvantablement livide et ses yeux exorbités et pleins d’effroi paraissaient sortir de leurs orbites alors que ses lèvres fripées dessinaient un rictus hideux. C’est alors que Chloé vit une multitude de poissons se regrouper et, en même temps, ils ouvrirent leurs bouches d’où s’échappèrent des bulles qui en remontant à la surface émirent des sons graves et étranges. A sa plus grande stupéfaction, les poissons essayaient d’entrer en contact avec elle, de lui parler !
- Chloé…trop…gourmande…méfie toiiii……..
- C’est pas vrai ! se défendit farouchement l’adolescente à l’encontre du banc poissonneux.

Soudain, la jeune fille fit volte face en sentant un air chaud contre sa nuque : quelqu’un venait de chuchoter à son oreille, juste derrière elle. Elle ne vit rien mais une voix enfantine et rieuse provenait des feuillages. Le rire était plutôt un gloussement sardonique. Le cœur pilonnant sa cage thoracique, la jeune fille tendit l’oreille pour mieux entendre mais les gémissements du vent semblaient avaler les paroles sataniques qui sortaient des buissons.
- Tu…eux…glace…tite…fée ? demandait la voix.
- Qui me parle ? demanda Chloé luttant en vain contre les tremblements qui secouaient son corps.
La nuit devenait de plus en plus sombre à l’image du ciel cyclope. La lune, presque pleine maintenant, la dévisageait de sa pupille blême et accusatrice. De puissantes bourrasques faisaient geindre les branches des bouleaux. La pluie cruelle continuait de s’abattre avec une violence inouïe façonnant de ses mains imaginaires des crevasses inondées sur le parterre boueux. Le bois de Boulogne semblait souffrir sous les coups dévastateurs des éléments mais aussi contenir une fureur dévastatrice.
- Qui est là ? hurla Chloé au bord de l’hystérie.

Des bruissements d’ailes lui firent lever la tête. Une nuée de volatiles se mit à tournoyer dans le ciel et formait une gigantesque et effrayante ronde. Il y en avait partout : des aigles, des vautours, des faucons, des griffons et autres condors. Par centaines. Par milliers. Les cieux en étaient entièrement recouverts. Pétrifiée par le ballet macabre des rapaces, Chloé ne se rendit pas immédiatement compte de l’autre spectacle cauchemardesque qui se déroulait à quelques mètres d’elle.
Dans un clapotis de vases à l’odeur nauséabonde, les arbres, les uns après les autres se détachèrent de leurs racines pour encercler la jeune fille.  Les entailles incrustées de leurs troncs s’élargirent et, telles des bouches géantes, se mirent à cracher des reptiles et d’énormes vers baveux. Vipères, lombrics, cobras, chenilles, tantales tombèrent sur le sol marécageux et rampèrent lentement à destination de Chloé, qui, toujours sous l’hypnose des créatures célestes ne s’aperçut de rien.
L’averse était torrentielle et sa force décuplait. L’eau de pluie qui ruisselait sur le visage de Chloé et dégoulinait sur ses lèvres avait changé aussi. Son odeur, sa texture, son goût n’avaient plus rien à voir avec ses origines naturelles. La pluie était devenue sucrée, tiède et épaisse comme…comme…
L’adolescente se mordit le poing de toutes ses forces en voyant la couleur pourpre de l’eau qui noyait ses chevilles : « Il pleut du sang » se dit-elle horrifiée. Elle tourna la tête et ce n’est qu’à ce moment là qu’elle vit l’armée de conifères qui avançaient, leurs bras de bois désarticulés, tendus vers elle et leurs ventres accouchant d’immondices reptiliennes. A travers la nuit qui devenait totale, la voix sarcastique de l’enfant ricanait de plus belle, répétant telle une litanie sa proposition maudite. Malgré les souffles tumultueux, Chloé pouvait l’entendre distinctement maintenant.
- Tu veux une glace, petite fée… ?...Tu veux une glace, petite fée… ?
…Tu veux une glace, petite fée… ?...Tu veux une glace, petite fée… ?
Chloé voulut s’échapper mais ne put esquisser le moindre mouvement. Ses pieds s’étaient englués dans une bourbe infecte. « Non, noon, nooooon ! » supplia la gamine dont les nerfs s’effondraient comme des pans de sable après le passage écumeux des vagues.
Les arbres monstrueusement balafrés se rapprochaient davantage, traînant derrière eux leurs racines pourries telles des entrailles, allongeant leurs griffes boisées, prêts à fondre sur elle et lui lacérer le visage et le corps. L’air, chargé d’une odeur pestilentielle se comprimait irrémédiablement. Puis elle cherchait à se débattre, plus Chloé s’enfonçait dans le magma vaseux qui lui avalait les mollets et commençait à remonter dangereusement vers ses genoux. Chloé eut l’atroce pressentiment qu’elle était sur le point de se faire engloutir par la terre. Submergée par la panique, elle voulut hurler mais le liquide ensanglanté qui s’échappait du ciel inondait sa bouche pour étouffer ses hurlements. Tels les témoins funèbres célébrant un sacrifice, les créatures ailées n’en finissaient plus de tourbillonner en poussant des croassements stridents qui se mélangeaient aux ricanements sardoniques de l’enfant. Sous le regard cadavérique de l’astre de nuit, l’adolescent, impuissante, voyait l’escadron résineuse former une barricade autour d’elle et s’avancer comme un seul homme vers sa proie. Acceptant la fatalité de son sort, elle ne cherchait plus à se démener, consciente qu’elle s’enliserait plus profondément encore. Elle voulut fermer les yeux pour échapper au moins à la vision apocalyptique de son exécution mais ses paupières refusèrent de lui obéir et restèrent grandes ouvertes. Son cauchemar serait donc totale et d’une cruauté insupportable. Elle assisterait en première loge à son propre massacre et d’ignobles pensées se mirent à la submerger. Elle serait là lorsque les branches déployées et coupantes des chênes d’Amérique s’enfonceront dans son estomac pour y extirper ses frêles boyaux translucides alors que ses grands frères du Canada planteront leurs index épineux sous sa jugulaire pour faire jaillir de puissants jets sanguinolents. Elle serait encore consciente lorsque les harpies et les chouettes aux yeux globuleux fonceront sur elle, toutes griffes dehors pour y planter leurs becs gloutons à l’intérieur de ses prunelles et y arracher sauvagement ses deux billes rondes et gluantes. Elle serait aveugle mais encore en vie pour sentir les asticots s’engouffrer à l’intérieur de ses orbites vides pour se délecter de sa cervelle.
Oui, elle survivrait pour vivre ça. Sous cette averse d’hémoglobine qui se mélangeait au sel de ses larmes d’enfant, elle serait la spectatrice idéale pour assister à cette barbarie immonde. « Pardon maman…Pardon papa….Pardon » sanglota t-elle résignée et désespérée.
Les arbres avançaient, avançaient encore. Ils n’étaient plus qu’à deux mètres d’elle, encouragés par le cri perçant des rapaces au zénith et l’écho des appels incessants du jeune diablotin.

Alors qu’elle se croyait définitivement perdue, Chloé sentit quelque chose la tirer violemment en arrière et une aveuglante lumière l’envelopper.
- Ca va pas la tête d’hurler comme une dératée ?!
Les yeux embués de larmes, Chloé croisa le regard de sa mère interloquée qui continuait de la secouer comme un vulgaire prunier. Les traits du visage de l’adolescente étaient encore sous l’empreinte d’une émotion récente. Puis, après quelques secondes où elle secoua la tête en passant ses doigts sous sa chevelure propre et lisse, Chloé sauta au cou de sa mère qu’elle embrassa fiévreusement à plusieurs reprises sur la bouche, les joues, le nez et le front.
- Allons, allons, dit sa mère en riant. Ne fais pas ta folle. Prépare-toi, on va se promener.
- Où ça ? demanda Chloé, en essuyant inconsciemment ses pleurs.
La mère poussa un soupir d’exaspération.
- Au Bois de Boulogne, voyons ! répondit la mère. Je t’en ai parlé juste avant ta sieste. Allez, lève toi je vais prévenir ton père.
Sur ces dernières paroles, la jeune femme se redressa et quitta prestement la chambre de sa fille. Chloé resta seule dans la pièce, l’esprit encore confus. Elle regarda son pouce et son majeur légèrement humides qu’elle frotta l’un contre l’autre avant de les porter à ses lèvres. Chloé fronça les sourcils, surprise. Pourquoi ses yeux étaient ils mouillés ? Avait-elle pleurer ? Il fallait croire que oui. Pourtant elle ne s’en souvenait pas.

La petite Clio ne roulait pas trop vite, ronflant comme un vieux matou. Agglutinée contre le carreau, Chloé regardait les autres véhicules, plus rapides qu’eux se faire happer par la vitesse. Ses parents et elle venaient de partir et dans moins de vingt minutes, ils iraient déranger leurs pieds et les faire marcher au bois de Boulogne. Sans vraiment savoir ce qui la tracassait, Chloé était contrariée. Des images diffuses et très floues encombraient ses pensées.  

Janvier avait de l’allure et montrait un visage plutôt inhabituel. Le ciel était bleu bien qu’entaché de quelques nuages blancs guère inquiétants. Le soleil faisait des apparitions fugaces comme pour témoigner que l’hiver et lui étaient restés en bons termes.
L’idée de la promenade était loin d’enchanter Chloé. Elle était bien mieux dans sa maison, vautrée entre les deux bras de cuir de son gros canapé de salon à regarder sa série fétiche Cold Case, affaires privées. Chloé pesta intérieurement. Elle ne serait pas là pour motiver mentalement Lily Rush à solutionner les affaires les plus inextricables. « Je suis une traîtresse » se reprocha t-elle. Chloé regarda sa montre, une Swatch verte fluo, qui indiquait quatorze heures trente.
- Qu’est ce qu’on va faire au Bois de Boulogne ? Je suis sure qu’il n’y a rien à v...
Chloé ne finit pas sa phrase, comme effrayée par ses propres mots.
Le père de Chloé sourit.
- Tu te trompes ma chérie, dit-il les mains sur le volant. On va voir beaucoup de choses comme le jardin de Bagatelle ou encore le jardin Shakespeare avec son beau théâtre de verdure.
- C’est un théâtre de plein air qui peut accueillir plusieurs centaines de personnes, renchérit sa mère. On y joue des pièces comme « Volpone ».
Pour une raison inconnue, Chloé sentit un frisson lui parcourir l’échine et ne dit plus rien jusqu’à la fin du voyage.

Quelques instants plus tard, tous les trois longèrent les allées du bois de Boulogne. Visiblement ravi de marcher en cette belle journée, le père sifflotait gaiement pendant que son épouse agitait sa main pour saluer les jeunes policiers à cheval qui, le menton bien droit, arpentaient fièrement les sentiers. D’ordinaire si bavarde, Chloé n’avait toujours pas décrocher un mot depuis le début de leur escapade.
- Alors, tu as avalé ta langue ma puce ? fit son père en ébouriffant les cheveux de sa gamine.
L’adolescente ne répondit pas. Elle regardait autour d’elle, l’air méfiant comme si elle redoutait que quelque chose arrive sans pour autant savoir l’origine de cette crainte. De la silhouette gracieuse des acacias, au chuchotement des feuilles de marronniers soumises aux baisers de la brise en passant par les ricochets musicaux des cailloux sur le lac inférieur qu’elle entendait au loin, tout lui paraissait suspect. Suspect et surtout étrangement familier.
L’adolescente prit enfin la parole pour s’adresser à sa mère.
- Maman, on est déjà venu ici avant ? demanda-t-elle du bout des lèvres.
Sa mère posa sa main sur la tête de sa fille :
- Oui mon chaton mais la dernière fois c’était il y a longtemps. Ca te plait ?
Chloé hocha la tête sans conviction en grimaçant ce qui sembla être un sourire. Son pressentiment était donc fondée. Elle avait déjà venue ici ; ce qui expliquait donc ce sentiment de déjà-vu qui la troublait. Alors pourquoi ne se sentait elle pas soulagée ?

Ils marchaient depuis environ une heure lorsqu’ils passèrent devant l’entrée du Jardin d’Acclimatation. Une pancarte faisait mention d’une représentation intitulée Théâtre de la vie Normande qui débutait dans quelques minutes. La mère se tourna vers son époux et sa fille en s’exclamant :
- On pourrait y aller, cela doit être passionnant !  
Pour toute réponse, le mari fit une moue dubitative en retroussant le nez. Déçue, sa femme haussa les épaules avec dédain. Chloé, quant à elle, ne manifesta aucune réaction. Le teint pâle, elle observait ses deux mains prises de faibles tremblements incontrôlables. Médusée, elle les fixaient l’une après l’autre comme si elles ne lui appartenaient pas. Son corps fut traversé de courants glacés qui remontaient le long de sa colonne vertébrale. Sa mère sembla se rendre compte du malaise de son enfant.
- Ca va, ma chérie, tu es blanche comme un linge ? fit-elle intriguée.
- Oui, ça va…Je…Je crois.
La promenade se poursuivit sans encombre. Le bois accueillait un peu plus de gens. Alors que les adultes, les yeux émerveillés se postaient devant des chênes centenaires en caressant leurs troncs massifs, les enfants se cachaient derrière les fourrés pour surgir subitement en terrorisant ceux qui avaient la malchance d’être sur le passage. Quelques chiens manifestaient leur joie d’être en liberté en courrant et aboyant après les passereaux. La brise soufflait un peu plus fort couchant l’herbe consentante, faisait virevolter et frissonner les feuillages.
Depuis un petit moment, Chloé traînait des pieds, se laissant distancer par ses parents. Ses jambes lui parurent lourdes et engourdies comme attachées à des boulets. Décidément, la marche n’était vraiment pas sa tasse de thé. « Dire qu’il y en a qui le font par plaisir » ironisa t-elle en regardant ses parents qui escaladaient les petites roches pour admirer les chutes d’eaux, ses minuscules habitants à nageoires qui faisaient des loopings sous le regard léthargique de quelques batraciens en pleine digestion.  

Chloé posa les yeux sur un écureuil brun à la queue ébouriffée qui se trouvait en plein milieu de sa route. Le petit rongeur tentait de fendre la coque d’une noisette qu’il agrippait à l’aide de ses petites pattes griffues. L’adolescente fut prise d’un léger vertige. Le front perlé de sueurs, elle s’approcha néanmoins de l’adorable petit gris, trop affairé à briser l’armure fruitière pour faire attention à sa jeune visiteuse. Retenant sa respiration, Chloé avança avec précaution puis s’agenouilla. Elle était à moins d’un mètre de l’animal dont le museau frétillant reniflait sans relâche la noisette. Puis l’écureuil leva la tête, aperçut la jeune fille mais ne s’enfuit pas pour autant. Tous deux se fixèrent sans ciller. Chloé, qui transpirait abondement, sentait sa tête lui tourner mais ne le quitta pas des yeux. Le rongeur était magnifique. Son pelage marron avait quelques zébrures de couleur crème alors que ses pattes velues étaient peintes en noire.
Un souvenir flou ressurgit dans la mémoire de l’adolescente. L’image était brouillée mais à travers l’opacité de cette brume elle distingua de petites bêtes sombres ainsi que des points rouges comme des feux incandescents. Elle chassa cette désagréable réminiscence et frappa ses deux mains qui claquèrent comme un fouet. L’écureuil, surpris et apeuré, déguerpit sans demander son reste, abandonnant son trésor noisetier.
- Mademoiselle, ce n’est pas très gentil de faire peur aux animaux, fit calmement une voix masculine derrière elle.
Chloé se redressa et tourna la tête en direction de celui qui s’était permis de lui faire la morale.
C’était un jeune homme assez grand. Vêtu d’une blouse blanche et d’un tablier barbouillé d’éclaboussures de toutes les couleurs, il tirait une petite caisse posée sur deux roues. Sur le coffre étaient collées plusieurs étiquettes où l’on pouvait voir des bâtonnets de glaces, des rouleaux et des esquimaux de formes diverses et à tous les parfums.
La jeune fille ne put s’empêcher de frémir. Bien que le crâne de l’homme fut entièrement recouvert d’une coiffe, Chloé remarqua que sa chevelure était bouclée. Et rousse. Un autre détail attira l’œil de Chloé. Epinglé sur sa blouse, une insigne argentée indiquait son prénom
- Noël, dit-elle à voix haute.
Le glacier regarda son badge en haussant les sourcils puis arbora un sourire jovial à l’adolescente suspicieuse.
- Oui, Noël, c’est moi ! dit-il guilleret. Comme l’autre type. Mais lui et moi, on se partage les tâches. Lui descend dans les cheminées pour fournir les cadeaux et moi je me balade dans les forets pour proposer des glaces. Pas de concurrence et toute le monde est content !
Il se mit à rire franchement, amusé par sa propre boutade. Sa bonne humeur juvénile éclairait ce sympathique visage recouvert d’une multitude de taches de rousseur.  
- Tu veux une glace, petite fée ? proposa t-il enfin.
Sans attendre la réponse de l’enfant, le vendeur ouvrit son caisson et en sortit un immense cornet emballé dans un papier doré.
- Cadeau ! gloussa t-il radieux en tendant le bras. Mais le dit pas à mon patron !
Chloé ne bougea pas et se mit à dévisager l’homme avec une intrigante intensité. Embarrassé, la mâchoire du vendeur se resserra et crispa son sourire de façon presque comique. L’instant dura une interminable minute.  
- Tu…tu n’en veux pas ? marmonna le vendeur mal à l’aise.
Sans bouger le reste de ses membres, la jeune fille fit lentement pivoter sa tête. Ses parents, bien qu’éloignés, étaient encore dans son champ de vision. Chloé scruta à nouveau le jeune homme et, pour toute réponse lui tira sa plus belle langue avant de s’enfuir à grandes enjambées. Le vendeur resta bouche bée et le regard hébété tandis que la jeune fille rejoignait ses parents. Prenant son père par la main droite et sa mère par la gauche, Chloé poursuivit sa balade, la mine réjouie. Comme par enchantement, l’appréhension qui la taraudait disparu aussitôt. Chloé se sentait beaucoup mieux comme délivrée d’un terrible poids.

En ce début d’hiver, le Bois de Boulogne était bel et bien vivant. On pouvait entendre les cris aigues des enfants, le bruit métallique des bicyclettes et le mouvement languissant des flots provoqué par les rames des canots. La Nature, encore convalescente semblait heureuse de vivre et d’accueillir ses fidèles humains toujours épris de sa beauté en dépit de ses cicatrices et de ses plaies encore vivaces. Mais tout allait s’arranger et bientôt, la tempête de 1999 ne serait qu’un lointain souvenir. Bientôt.
- Maman, fit Chloé après quelques minutes de silence.
- Oui, chérie ?
La jeune fille attendit encore un moment puis dit, en faisant une mimique capricieuse :
- J’ai faim.

david widjet (http://www.ecrivez.fr.st)


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