Le doigt du monstre
Tous les membres de la famille et les amis encerclaient le lit en chêne massif, le visage grave comme le sont les témoins impuissants dune mort imminente. Car le vieux allait mourir. Cela ne faisait aucun doute. Ce nétait plus quune question de minutes. Le prêtre avait commencé à réciter les saints sacrements.
Dans les pièces voisines, les gosses chahutaient ; maltraitant de leurs pieds les lattes du parquet avec un plaisir évident. Dans la chambre où ségrenaient les derniers instants de cet homme, des proches et quelques étrangers, vêtus dun noir de circonstance, demeuraient immobiles telles des statues de sel. La plupart avait le regard désemparé alors que dautres secouaient gravement la tête en signe dincompréhension.
- « Que sest il passé ? » - devait être la question que tout le monde se posait.
Comme hypnotisés, personne ne semblait pouvoir sempêcher de le regarder agonisant sur le lit. Ils le fixaient avec un mélange de fascination et deffroi. Et pour cause. Le visage de lhomme était totalement défiguré. Brûlé à un degré tel quil avait pour ainsi dire fondu. Ses yeux paraissaient suffoquer sous la peau qui dégoulinait de ses paupières. Son nez avait disparu. Son menton se mélangeait à son cou dont le tissu flasque et détendu donnait limpression dune marionnette à qui on venait de trancher les fils. Toute trace dhumanité semblait avoir déserté cette figure dhomme pour ne laisser quune vulgaire pate difforme qui sémiettait à vue dil. «Cest atroce» - souffla quelquun à ma droite
Dehors, une fine pluie faisait pleurer les vitres des demeures, consolées par un vent dautomne qui essuyait leurs larmes. Même les voitures, dordinaire si injurieuses envers leurs semblables, circulaient respectueusement. Probablement corrigés par des fessées maternelles, les enfants aussi sétaient tus.
Depuis plusieurs minutes, tout nétait quhorreur, silence et interrogation. Lhomme qui saccrochait pitoyablement à la vie nétait ni un homme politique redouté, ni un de ses artistes adulés qui font la couverture de « Paris Match » ou dautres magazines. Richard Mander puisquil sappelait ainsi, nétait célèbre quau sein de sa famille et de ses amis. Connu de tous comme étant un bon mari et un bon père, il était directeur dune petite assurance en plein Paris. « Une abeille travailleuse et anonyme dans ce vaste essaim quest notre planète » - comme il se plaisait à la répéter. Elle navait rien de follement excitante la vie de cette abeille. Fuyant les casinos et pas cavaleur pour un rond, Richard Mander navait pour passe temps que le jardinage et pour unique passion sa femme et sa fille de seize ans quil adorait par dessus tout. Bref, lexistence paisible dun homme qui ne létait pas moins. Même lhéritage, non négligeable, laissé par ses parents il y a cinq ans navait pas vraiment chamboulé cet ordre bien établi.
Par instants, le corps calciné de lhomme était pris de spasmes violents comme si il continuait de se consumer de lintérieur. Le prêtre, imperturbable, continuait ses prières.
Je levai la tête et posai un regard circulaire sur lassistance. En face de moi et tout près du lit du mourant se dressait un homme grand, aux larges épaules et au menton carré creusé dune fossette. Alain, le frère de la victime. Tête droite, regard vide et visage monolithique, il semblait ailleurs. A quoi pensait-il ? A une partie de lhéritage qui lui reviendrait inévitablement ?
A coté de lui, son épouse Agnès, dune pâleur et dune maigreur cadavériques se mordait les lèvres jusquau sang comme pour sempêcher de hurler. Appuyée contre son menhir de mari, elle semblait être sur le point de sévanouir dun instant à lautre.
La pluie avait cessé. Le silence était pesant presque étouffant. Lair devenait petit à petit irrespirable, même pour les vivants que nous étions. Le seul son quon pouvait parfois entendre provenait de Richard, lui même. Ou plus exactement de son visage. Sa peau craquelait comme une vieille poterie et poussait des couinements aigus. Elle ne cessait de seffriter. Labeille « travailleuse et anonyme » avait cédé la place à un reptile hideux qui muait devant les yeux terrifiés de son entourage.
Puis je portai mon regard sur lhomme à la barbe et au cheveux grisonnants qui se trouvait derrière Alain. Tiré à quatre épingles, il paraissait contempler le plafond, visiblement insensible au parfum funèbre qui embaumait la pièce. Cétait David, un des nombreux oncles de la famille. Je plissai les yeux pour mieux lobserver et je remarquai que ses lèvres bougeaient imperceptiblement. Etait il en train de prier lui aussi ? Jaurai juré que non. Il donnait plutôt limpression de fredonner une chanson.
Lorsque je vis quil mavait repéré, je baissai la tête.
Le corps de Richard fut à nouveau pris de soubresauts suivi de quelques cris étranglés. De longs filets de bave sortait de sa bouche torturée de douleur. Dans la matinée une infirmière lui avait injecté de fortes doses de morphine. Mais malgré ses soins, rien ne semblait apaiser lhorrible calvaire que traversait actuellement le vieux. « Cest horrible, il cherche à respirer » - disait quelquun derrière moi.
En effet, ne pouvant plus se servir de son orifice nasal, Richard avait retroussé ses lèvres mutantes et asséchées pour happer quelques souffles dair précieux. La poitrine prise deffroyables convulsions, il ne lâchait pas prise. Oui il voulait respirer mais javais la sensation quil voulait autre chose. Que sa bouche enragée ne cherchait pas uniquement à aspirer lindispensable oxygène. Je sentais quil voulait parler. Dire quelque chose.
Jallais mapprocher lorsquune main me retint. Je me tournai. Pascal, un des proches de la famille me dit « ne tapproche pas, tu ne pourras pas le supporter ». Je le dévisageai, les mâchoires serrées. Que savait il, ce petit connard, de ce que je pouvais supporter ou pas ? Je voulus protester mais un cri étouffé fit tourner toutes les têtes. Agnès, sécroula sur le sol. Son mari, Alain la prit sans ses bras comme on prend un sac de plumes et quitta la pièce en marmonnant quelques excuses.
Devant la légère agitation, le prêtre interrompit ses prières et jeta un regard à lassistance. Après quelques secondes, le silence sempara à nouveau de la chambre.
Je commençais à être en proie à un énervement croissant. A ma gauche se tenait Gabriel, un ancien associé de travail de Richard. Sa figure était inondée de larmes ce qui me surprit. Je savais que Richard et lui ne se parlaient plus depuis une sombre histoire dont je navais jamais eu le fin mot mais qui avait conduit Gabriel à démissionner de son poste il y a trois mois environ. Oui Gabriel pleurait chaudement la mort prochaine de son ami et ex associé. Mais il pleurait
.trop.
Je me décidais enfin de me tourner vers Agathe, la femme de Richard. La si douce et si dévouée Agathe. Elle qui navait dyeux que pour son homme ; elle qui ne voulait rien voir dautre que lui. Dun visage quelle voulait digne, elle fixait péniblement les lambeaux humains de ce qui était encore son mari. Décoiffée et les traits tirés elle avait vieilli de vingt ans. Quavait elle à lesprit à cet instant ? Pensait elle à son avenir (elle qui navait jamais travaillé) et à celui de sa fille ?
La pluie reprit et se mit à cogner un peu plus fort contre les carreaux. Je voulais quitter cette pièce suffocante et me laisser inonder par cette pluie purificatrice qui me laverait de cette chambre dont javais la nausée. Mais une voix sourde et étrange mordonnait de rester jusquau bout. Quelque chose en moi, un sentiment froid mais dévorant me défendait de quitter ce lieu souillé dhypocrites.
Les minutes sécoulaient, sans scrupules. Depuis un moment déjà, le corps de Richard Mander ne bougeait plus. Etait il déjà mort ? Tout le monde observait la momie inerte qui gisait dans son lit. Quelques brouhahas lugubres se faisaient entendre et quelques sanglots éclatèrent. Complètement absorbé, mon regard fixait autre chose. Posé sur la table à la droite du lit près de la lampe de chevet, reposait une photographie soigneusement encadrée. La photo devait avoir une dizaine dannées. Dans un décor de fête foraine, Richard, sa femme et leur bout de chou posaient en souriant. Ils avaient lair sincèrement heureux tous les trois. Lui, si beau avec son nud papillon de travers, elle vêtue dune robe fleurie et tenant la main de son enfant au visage candide.
Une puissante vague de chagrin me submergea.
Soudain, au moment où lhomme déglise achevait ses derniers sacrements, quelque chose dincroyable se produisit. Alors que tout le monde le croyait mort, Richard, dans un effort surhumain, entrouvrit son il en partie recouvert de ce revêtement flétri quétait devenu sa peau. A travers cette fine fente perçante on y lisait de la terreur. Moi jy vis une immense détresse et de la colère. Puis son bras gauche se leva lentement, sa main souvrit et se pointa dans ma direction. Pas vraiment sa main. Son doigt. Après quelques brèves et glaçantes secondes, son bras retomba lourdement sur la couverture : Richard Mander venait de rendre son dernier souffle. Agathe, sa femme recula en portant la main à sa bouche « Mon dieu ! » - dit elle livide et horrifiée. Enfin, en se tournant vers moi, elle me dit le visage ruisselant « Tu as vu, ma chérie, il voulait te prendre dans ses bras une dernière fois » - Mon cur se mit à battre violemment dans ma poitrine et je laissai échapper malgré moi quelques larmes amères. Alors, les membres de ma famille sapprochèrent de moi pour me consoler. Mais je nétais pas triste. Au contraire, tout au fond de moi je riais. Mais de ce rire malheureux qui fait mal, qui napaise pas et qui neffacera jamais rien. -«Bandes dimbéciles »- pensai-je alors que les miens continuaient de membrasser.
Puis je me mis à penser à ce doigt pointé vers moi quelques instants auparavant et mon sourire intérieur sélargit douloureusement. Car, là où tout le monde avait vu le dernier geste paternel et affectif dun homme pour sa fille, jétais la seule à savoir que de son doigt accusateur, ce père incestueux désignait son assassin.
david widjet (http://www.ecrivez.fr.st)