Depuis toujours
Je me suis toujours levé longtemps avant elle. Toujours.
Et comme je le faisais depuis maintenant un demi-siècle, je mettais ces quelques heures à profit en lobservant dans son sommeil. Regarder sa femme dormir. Prendre le temps de lobserver dans cet instant rare et dabandon total. Cest fascinant et vraiment instructif. Emouvant aussi.
Ce matin néchappait pas à cette règle dor que je métais imposée depuis notre rencontre, il y a cinquante ans. Assis sur ma fidèle chaise à bascule, je la regardais.
Comme à son habitude, elle dormait sur son coté gauche. La tête appuyée sur son bras droit, ce qui mavait toujours déplu « après tu tétonnes davoir toujours le bras engourdi au réveil ! » lui disais-je agacé - et les genoux serrés et recroquevillés. Son autre main, quant à elle, semblait avoir été punie. Honteuse, elle se cachait sous loreiller
Si je voyais toujours ma femme comme une éternelle adolescente, sa position pour dormir ny était sans doute pas étrangère. Une septuagénaire qui dort encore en position ftale est pour le moins surprenant !
Avec le temps, ma façon de la regarder dormir avait considérablement changé. Les premières années, je ne la regardais pas. Je la dévorais des yeux et métouffais de sa beauté. Souvent même, torturé par un désir animal, je ne pouvais mempêcher de la réveiller en la couvrant de baisers et de caresses « Quel emmerdeur » disait elle rieuse en feignant de repousser mes assauts -
Et puis jai appris à la regarder dormir. Mes yeux étaient moins maladroits, moins affamés. Ils devinrent plus sages afin de mieux déguster cette embellie. Mon regard avait une autre intensité et, tout comme mon cur, il avait gagné en profondeur.
Ce matin, son visage arborait une expression enjouée. Moi qui la connaît bien, je savais pertinemment doù venait ce petit air espiègle. Avant hier, notre fils Denis et son épouse nous avait appelé pour nous inviter à dîner mardi prochain. Depuis deux jours elle ne cesse de men parler. Mais je la comprends. Moi aussi, javais hâte de serrer mon fils dans mes bras et de radoter mes vieux mensonges à mes deux petits enfants.
Aujourdhui, mon regard sur ma femme perdue dans ses songes sest davantage affiné. Non pas que je ne mattardais plus sur sa beauté, toujours intacte (nen déplaise à la vie et au temps qui nont pas ménagé leurs efforts) mais javais dépassé depuis quelques années le stade de la simple étude et découverte de sa peau. Avec lexpérience et la patience, javais su la regarder dormir et voler une partie de son intimité extérieure. Désormais il ne me restait quà apprivoiser son esprit. Je voulais quil souvre à mes sésames. Entrer dans son sommeil et embrasser ses rêves.
Il marrivait de plus en plus souvent de poser délicatement ma joue contre sa joue, ma tempe contre sa tempe afin dessayer de connaître et de lire ses songes.
Je me souviens avoir surpris un matin une expression qui contrastait avec notre situation du moment. Elle avait un visage radieux, rayonnant. Et pourtant, à cette époque, notre couple battait de laile. Nous nous disputions assez souvent et pour des broutilles. Pris de panique, je mettais approché delle, convaincu quelle rêvait dun autre homme. Ma tempe contre la sienne, javais tenté pathétiquement de surprendre ses pensées dadultères. Au réveil, je lui avais fait une scène. Elle mavait regardé en souriant tendrement comme on regarde un enfant qui se cherche des prétextes et je métais senti profondément ridicule.
Une autre fois, son visage avait un air mélancolique, presque malheureux. Mais derrière ces traits moroses semblait se cacher une grande dignité comme si elle se refusait de sombrer dans un chagrin plus grand. Et devant son doux visage empreint de cette tristesse indéfinissable dont je métais senti exclu et bêtement responsable, javais fondu en larmes.
Je posai un regard sur ma montre. Il était bientôt lheure. Cela faisait combien de temps que jétais là, assis, à la regarder plonger dans son profond sommeil ? Dix minutes ? Une heure ? Je lignorais mais cela navait guère dimportance. Lorsque mes yeux se posaient sur elle, le temps était suspendu, les saisons entremêlées. Les choses ne rentraient dans lordre que lorsque ses paupières se mettaient à frémir ; lorsque ses prunelles se libéraient peu à peu des liens tissés par Morphée juste avant que son regard ne vienne illuminer la pièce et me transpercer le cur. Etre là. Au bon endroit. Au bon moment. Comme le poète qui attend patiemment le lever du soleil. Cest un privilège que dassister au réveil de la personne aimée. Ne pas vivre cela, cest passer à coté de quelque chose de fort et dunique.
Soudain un mince filet de lumière entra sournoisement dans la pièce. Bon sang, javais encore oublié de tirer les rideaux à fond ! Le trait de lumière sélargissait dangereusement et menaçait dinonder son visage. Je me levai prestement et tirai dun coup sec sur ces étoffes indélicates. Soulagé, je repris la contemplation du tableau qui sommeillait devant moi.
Regarder sa femme dormir réserve également de savoureux moments de comédie. La voir retrousser le nez à plusieurs reprises comme pour chasser un moustique invisible me faisait pouffer de rire à chaque fois. Quelques mauvaises surprises aussi. « Sais tu quil tarrive de baver dans ton sommeil ? » - lui fis je remarquer un matin.
Mon regard tomba machinalement sur son menton. Quand je disais connaître son visage sur le bout des doigts, je faisais preuve dune prétention un peu déplacée. Car, pour une raison encore inexpliquée, mes yeux avaient toujours négligé cette partie de son visage. Le menton. Je pensais sans doute quil ne donnait que de maigres informations sur sa personne, quil était moins noble ou moins révélateur quun front ou quune bouche. Visiblement, je me trompais. Je me mis à le scruter aussi intensément quamoureusement. Et je vis ce que je navais jamais remarqué jusqualors : une minuscule cicatrice. Intrigué, je me mis à réfléchir sur la provenance de cette petite trace. Je navais aucun souvenir quelle sétait blessée à cet endroit et je ne me souvenais pas quelle mait raconté un incident à ce propos.
Et dieu sait que malgré mon age bien avancé, ma mémoire était encore redoutable !
Par exemple, je me rappelais très bien la profonde entaille quelle avait au-dessus du sourcil. Cétait lors dune randonnée équestre il y a trente huit ans. En juillet exactement. Nous nous promenions tranquillement en foret, près dAigues-Mortes lorsque passant sous quelques branches, lune delle sagrippa au col de mon blouson avant de revenir violemment se projeter sur la figure de ma femme qui se trouvait juste derrière. « Aie, je saigne » - avait elle dit simplement avant déclater dun rire juvénile. Désormais à chaque fois que je la regardais dormir, je ne manquais pas de mattarder sur son arcade droite et ses trois points de suture qui me rappelaient cette ballade estivale.
Mais lorigine de cette infime cicatrice au menton demeurait mystérieuse. Décidément son visage était facétieux et, pareil au magicien que garde jalousement ses tours, il ne semblait pas décidé à me dévoiler toute son histoire.
Une main se posa sur mon épaule. Je levai la tête. Denis me regardait, les yeux rougis et gonflés.
- Papa, il faut y aller, me dit il un sanglot dans la voix.
- Bien sur, répondis-je en me levant péniblement.
Alors que des hommes jeunes et vigoureux sapprêtaient à emmener le corps frêle et sans vie de celle qui fut toute la mienne, je me dirigeai vers la porte, sans mot dire et plus vieux que jamais. Puis je me retournai et lui adressai un dernier regard. A cet instant, une question, la même question quelle posait à chaque fois quelle me voyait ladmirer du haut de ma vieille chaise à bascule me revint à lesprit « Ca fait longtemps que tu me regardes dormir ? »
- Depuis toujours, dis je dans un douloureux murmure. Depuis toujours.
david widjet (http://www.ecrivez.fr.st)