On ne sait pas tout sur Jeanne
PROLOGUE
Une dernière fois, parce que le temps pressait, elle fit le tour de l’appartement, entrant dans chaque pièce mais sans s’attarder. N’avait-elle rien oublié ? Comment savoir ?
Dans sa tête, la liste de ce qu’elle avait choisi d’emporter était en train de se brouiller.
Elle contrôla le contenu de son sac de voyage : quelques vêtements, ses effets de toilette, passeport, carte d’identité, permis de conduire. Elle avait laissé la carte bleue, le chéquier sur la console de l’entrée et n’emportait que du liquide.
Sur le buffet de la salle à manger, son regard buta sur une photo de son mari et sa fille. Ils la regardaient en souriant.
Elle se détourna et tira sur la fermeture éclair du sac qu’elle jucha sur son épaule. Vite, maintenant. Ils allaient bientôt rentrer.
Elle ne se retourna pas une seule fois en refermant la porte de l’appartement derrière elle.
1
Nathalie Bourdais s’accouda à la rambarde du balcon, sa main droite tenant sa quinzième Marlboro de la journée. Elle eut une petite grimace. Presque un paquet. Elle tira néanmoins sur sa cigarette sans éprouver de remords. De toute façon, Laurent n’était pas là pour lui balancer une de ces remarques cinglantes dont il avait le secret. D’ailleurs, où était-il ? Il n’était pas loin de onze heure et demie, les filles étaient couchées depuis un bon moment, épuisées par le soleil et les jeux sans fin dans la piscine de la résidence.
Il sortait chaque soir après le dîner et rentrait de plus en plus tard. Il ne se donnait même pas la peine d’une explication. Grand bien lui fasse. Elle savait bien ce qu’il en était. Dans ces conditions, elle pouvait bien se permettre trois paquets de clopes par jour si tel était son bon plaisir. Elle se retourna. Dans la pénombre de l’appartement, l’ordinateur portable de Laurent, gris argent, luisait sur la table basse. Une fraction de seconde, elle fut tentée. Vite, elle renonça, furieuse contre elle-même. Pas question de tomber aussi bas que lui. Elle avait déjà cédé trop souvent. Elle n’apprendrait rien de nouveau. Elle se demanda brièvement s’il laissait traîner son ordinateur de manière intentionnelle ou s’il la croyait réellement trop limitée pour s’en servir. Elle secoua la tête, en rogne. Elle s’était promis de ne plus se poser ces questions torturantes, bon sang.
Elle tira sur sa cigarette aussi fort qu’elle le put, comme une provocation envoyée au mari absent et se pencha un peu vers la nuit. Il avait fait chaud d’une manière infernale dans la journée et la nuit était lourde. Un souffle d’air, qui n’apportait aucune fraîcheur, faisait craquer doucement les pins parasols.
Elle perçu les bruits d’une conversation sous les arbres, suivit la lueur d’une lampe de poche. D’un appartement, quelque part, des rires s’échappaient.
Elle regarda vers la piscine, attirée par le bruit de vague qui faisait l’eau contre les parois en céramique. De sa terrasse, elle distinguait le bassin, immense, à demi caché par la végétation, bordé de chaises longues rangées sous les palmiers. Comme chaque soir, il était éclairé ; elle pouvait presque discerner la fresque marine qui occupait le fond.
Soudain, elle recula dans l’ombre du balcon, le cœur battant.
Immobile, elle fixa longtemps le corps qui flottait à la surface de l’eau lumineuse.
2
Le capitaine de police Félix Estevez abandonna sa voiture banalisée devant le bâtiment qui abritait le hall d’accueil de la résidence. Il était une heure du matin mais les lieux étaient illuminés comme en plein jour grâce aux puissants projecteurs des mecs de FR3 Nice Côte d’Azur. Les journalistes de Var Matin étaient là aussi, leurs bagnoles garées en pagaille. Ils avaient été plus rapides que lui sur les lieux.
Les gyrophares des véhicules de secours et de police tournaient silencieusement jetant des lueurs bleues contre les façades. Il y avait du monde partout. Au-delà des projo braqués sur l’entrée, Félix distingua des grappes d’ombres humaines massées sur les pelouses. Les murmures de dizaines de voix venaient jusqu’à lui. Putain, quel merdier.
Il s’avança vers le hall, les collègues en tenue qui interdisaient l’accès au bâtiment s’écartèrent et le saluèrent au passage. Félix jeta un coup d’œil autour de lui : un lieu d’accueil spacieux, clair et élégant, typique des résidences de tourisme d’une certaine gamme. La banque d’accueil était fermée à cette heure de la nuit. Il repéra tout de suite les grandes baies vitrées qui offraient un accès direct sur la piscine éclairée. Il y avait du remue-ménage de ce côté-là.
- Félix !
Sélim LaRocca, son coéquipier, venait vers lui à grandes enjambées pressées. Il semblait soulager de voir Félix arriver. Sous les néons du hall, le visage habituellement hâlé du lieutenant paraissait blanc comme un linge.
- Je ne suis pas fâché de te voir, avoua-t-il avec sa franchise coutumière.
- Je m’en doute, dit Félix un sourire en coin. Qu’est-ce qu’on a ?
- Le corps d’une femme retrouvé flottant dans la piscine.
Sélim consulta les notes qui couraient en tout sens sur une page de son calepin :
- Jeanne Molero, 49 ans. Une vacancière arrivée il y a une dizaine de jours avec son concubin. Denis Castay.
- Qui a découvert le corps ?
- Une femme, Nathalie Bourdais. Elle a aperçu le cadavre dans la piscine depuis son balcon.
- Je suppose que ce n’est pas une banale noyade ? soupira la capitaine
- Non, ça n’a rien d’accidentel
Félix hocha la tête.
- Allons-y, dit-il
Ils sortirent par les baies vitrées et se retrouvèrent au bord du bassin.
*
Les cordons jaunes délimitant les lieux étaient déjà tendus. Les techniciens de l’Unité de la Police Scientifique opéraient comme des fourmis laborieuses, en combinaisons blanches et lampes portatives scrutant le sol à la recherche de traces et d’indices.
Un homme en jean et chemisette était agenouillé près d’un corps allongé au bord de la piscine. Ses mains gantées de latex armées d’une minuscule lampe de poche allaient et venaient au-dessus du cadavre.
Deux brancardiers attendaient un peu à l’écart que le médecin légiste en ait terminé avec les premiers examens pour embarquer le corps à l’Institut Médico-Légal de Toulon.
Félix se pencha vers le médecin :
- Bonsoir, docteur
Le toubib tourna à peine la tête pour grogner :
- Bonne nuit, capitaine
Félix sourit, amusé. Il regarda et apprécia le travail de l’homme de l’art même si ces types qui passaient leur temps à fouiller les corps morts le dégoûtait au plus profond de lui-même. Celui-là, Pierre Garou, il le connaissait déjà. Un homme qui avait le respect des corps qu’il devait faire parler.
- Alors ? finit-il par demander
- Battue à mort. Heure du décès aux environs de 22 heures. Je vous en dirait plus après l’autopsie.
Cette manière de faire, Félix l’appréciait aussi : un discours net, tranchant, sans détours.
Pierre Garou se releva et tout en enlevant ses gants, il fit signe aux brancardiers de s’approcher.
- En tout cas, celui qui a fait ça s’est acharné avec une rare violence, dit-il encore.
Félix s’accroupit près du corps et l’examina de près. La femme appelée Jeanne Molero portait un short et des baskets blanches. Son tee-shirt à bretelles, blanc lui aussi, avait été remonté jusqu’au menton pour procéder à l’examen.
Le toubib avait raison. Le visage était très esquinté à tel point que le capitaine Félix Estevez n’aurait su dire à quoi cette femme pouvait ressembler de son vivant. Des ecchymoses larges comme des soucoupes s’élargissaient sur son thorax et ses épaules. La face tuméfiée évoqua à Félix le visage d’un boxeur mis k.o par un adversaire sans pitié. La peau des lèvres effroyablement gonflées avait éclaté tout comme les pommettes et l’arête du nez. Quant aux yeux…où étaient-ils les yeux dans cet amas de chairs violacées où se confondaient paupières et arcades sourcilières ?
Il se redressa et appela son lieutenant qui rôdait autour des techniciens de la scientifique.
- Ils ont quelque chose ? questionna Félix
- Pas pour l’instant
Timidement, un homme à la limite de l’obésité vint vers eux avec des lenteurs de morse.
- Le directeur de la Résidence, dit Sélim. Jean-Christophe Murat
- Que va-t-il se passer maintenant ? demanda l’homme en désignant du menton les cordons qui condamnaient l’accès à la piscine.
- Les techniciens reviendront ce matin faire un autre relevé à la lumière du jour, répondit Sélim
Jean-Christophe Murat acquiesça lentement. Il semblait embarrassé.
- Et après je veux dire ? Vous comprenez, je vais devoir faire nettoyer la piscine avant de laisser les résidents se baigner à nouveau. Je ne peux pas la laisser comme ça. Et un bassin tel que celui-ci, ça prend du temps pour…
- Ca va, on a compris, le coupa Félix. Vous attendrez que l’identité judiciaire ait fini son boulot, demain. Ensuite, on vous rendra votre précieuse piscine et vous pourrez racler le fond si ça vous chante.
La lourde tête de l’homme oscilla sous la violence du ton. Félix repassa dans le hall d’accueil, suivit par son lieutenant. Il lui fallait foutre le camp, vite. Il n’avait plus envie d’être là.
- Où tu vas ?
- Termine. Je m’en vais
- Comment ça tu t’en vas ? On a pas fini. On doit voir le compagnon de la victime et la femme qui a signalé le corps, s’insurgea Sélim
Félix semblait ne pas l’écouter.
- Merde, Félix !
Le vieux capitaine jeta un regard absent à son coéquipier avant de franchir les portes du hall.
- Occupe-toi en. On en parle plus tard.
3
Seuls quelques rares bureaux étaient éclairés à l’antenne de la PJ de Fréjus. En dehors de ça, un silence de cathédrale régnait dans l’immeuble. Félix Estevez s’affala dans le fauteuil avachi qu’il occupait depuis plus de trente ans. Le siège couina sous son poids. Voilà ce qu’on gagne à flirter pendant des années avec le whisky et la bonne bouffe et le reste.
Les yeux clos, retiré dans l’ombre de son bureau, hors du rond de lumière dispensé par la lampe, il savoura la tranquillité du moment.
L’image du cadavre de Jeanne Molero, dégouttant d’eau, ne tarda pas à s’imposer à lui. La pression allait être maousse autour de ce meurtre, il le savait. C’était du pain béni pour la presse. Une touriste battue à mort, balancée dans la piscine par une nuite étouffante de juillet, ça ne faisait pas un pli.
Sélim passa son museau à la porte :
- Tu n’es pas rentré ? s’étonna-t-il, sourcils levés
- Plus la peine, grogna Félix, il fera jour dans trois heures.
- C’était bien la peine de me planter et d’envoyer balader le directeur, reprocha Sélim, en s’asseyant en face de félix.
- Ouais, ça valait le coup, figure-toi. On vient de trouver une de ses touristes dans sa piscine et monsieur veut nettoyer fissa. Ecœurant.
- Il faut le comprendre. Il a une résidence pleine à craquer de gens venus se dorer la pilule au soleil.
- « Pleine à craquer » ça fait combien de suspects ?
Sélim lui tendit un listing informatique. Estevez y jeta un coup d’œil effaré : elle était longue comme son bras.
- T’as enlevé les enfants, les vieillards et les handicapés au moins que j’ai une chance de boucler l’enquête avant ma retraite dans six mois ? demanda-t-il avec ironie.
LaRocca sourit doucement sans répondre. Félix s’attarda à contempler son collègue quelques instants. Un type charmant en surface ce Sélim mais hérissé comme un chat sauvage dans le boulot, croyant dur comme fer en la justice. Félix savait bien que son lieutenant le méprisait un peu. Il prenait l’attitude désordonnée de son capitaine pour du désintérêt. C’était pas ça. Il aimait encore être flic, la plupart du temps. Mais il y avait la lassitude. Elle venait d’une manière fulgurante comme une attaque de panique. Sélim ne connaissait pas cet état-là. Trop jeune. Il en était encore à se donner sans compter. Il essaya d’imaginer son lieutenant comme lui, un vieux flic dégarni, un peu gros, fatigué, il n’y arriva pas.
Il se secoua et se pencha en avant, présentant son visage dans le halo de lumière.
- Bon, vas-y, dis-moi ce que t’as récolté
- Une chose est sûre : le concubin, Denis Castay, est hors de cause. De 20h30 à minuit, il a participé à un tournoi de pétanque, sur le terrain de boules à l’entrée de la résidence. Les types qui faisaient équipe avec lui l’ont confirmé. Il est dans un sale état.
- On lui rendra visite plus tard dans la journée.
Sélim acquiesça, pressé de continuer.
- Le plus intéressant est ailleurs
Il ramena sa chaise plus près du bureau. Félix vit le regard de son lieutenant, aigu comme celui du chasseur qui a un gibier en vue.
- Le mari de Nathalie Bourdais, la femme qui a signalé le corps, n’a pas été chez lui de la soirée. Quand je l’ai interrogée, il n’était toujours pas rentré et elle n’a pas été foutue de me dire où il était passé. Curieux, non ? Paraît-il qu’il sort ainsi chaque soir depuis leur arrivée. Ca n’a pas l’air de la troubler.
Il se renversa sur le dossier de sa chaise, l’air perplexe
- Je me vois bien jouer à ça avec Cécile, tiens !
Ils furent secoués par un rire silencieux en songeant à la femme du lieutenant, créature minuscule mais implacable.
- C’est une piste, admit Félix. Mais t’emballe pas trop vite. Un type qui découche n’est pas forcément un assassin.
Sélim se rembrunit instantanément, froissé.
- T’inquiète pas, je ne vais pas brûler les étapes. Je ne suis plus un bleu.
- Je sais. Mais j’aime autant te le dire. Tu penses bien que cette affaire va intéresser les médias au plus haut point. Pour nous, ça veut dire pression. Le proc va pas tarder à montrer son nez via notre le patron. Alors pas de précipitation, pas de conclusion hâtive.
Sélim se taisait avec sur le visage l’air de quelqu’un qu’on vient de brider. Félix décida de lâcher du leste.
- Que ça ne t’empêche pas d’enquêter sur ce monsieur Bourdais.
Comme si un sésame venait de lui être délivré, Sélim se détendit.
- Mais d’abord, va te coucher. T’en as besoin, conclut Félix.
4
Les deux policiers se présentèrent à la Résidence du Golf vers 11 heures du matin. Sélim LaRocca, les joues bleuies par la fatigue avait conduit la 307grise depuis Fréjus. Pendant ce temps, Félix Estevez lisait la brochure vantant les mérites de la résidence 4 étoiles implantée au cœur du parcours 18 trous dessiné par l’américain Trent Jones.
- C’est qui ça, Trent Jones ? avait-il demandé à son lieutenant
- Sais pas
De temps en temps, il levait les yeux de son dépliant et quittait l’espace d’un instant les appartements de standing répartis dans la pinède, les courts de tennis, les salons de massage…De chaque coté de la route qui montait vers leur destination, des villas cossues retranchées derrière des murs impénétrables et des haies géantes de lauriers roses jalonnaient le parcours de golf.
Les arroseurs automatiques émettaient un léger chuintement dans l’air immobile. Quelques golfeurs vêtus de blanc se détachaient sur le vert intense du green.
Félix reprit sa lecture. Il tenait à se familiariser le plus vite possible avec les lieux.
Comme de juste, en début de matinée, son téléphone portable avait sonné. Le patron de la PJ, le commissaire principal Jean-Charles Lainé se faisait le porte-parole du procureur : il réclamait de la rapidité, de l’efficacité et de la discrétion.
L’affaire avait été confiée à Julien Bartoli, jeune juge d’instruction. Pas un tendre. Le type était un vrai rouleau compresseur, un technicien froid et méthodique. La bouche pleine d’exigences intenables, irréalistes. Le genre à vous faire relire le dossier mot à mot avec lui, inlassablement, posant toujours les mêmes questions pour vous coincer, fourrant son nez partout. Bref, un type chiant qui vous collait au train. Il allait pas falloir traîner en route. Quant au Procureur de la République, il s’était emparé des écrans de télévision et répétait toujours les mêmes informations d’un air grave et important.
Il était déjà en nage en descendant de voiture. Il s’épongea le visage avec son mouchoir, mal à l’aise dans cette chaleur de four. Ils prirent par les chemins piétonniers qui serpentaient entre les pins pour contourner les bâtiments et aller jeter un œil à la piscine. Les grillons menaient une folle sarabande à l’approche de midi. Pendant quelques instants, Félix respira un peu à l’ombre des arbres avant d’émerger près de la piscine.
Sous le ciel bleu et dur, les mecs de l’identité judiciaire ratissaient les abords du bassin sous l’œil intéressé de pas mal de gens qui se tenaient derrière les bandes plastifiées. Il n’y avait rien à voir. Mais ils étaient là, silencieux. Des vautours. Félix en eut un haut le cœur.
- Bonne pioche ? demanda-t-il au technicien le plus proche de lui
- Que dalle ! répondit l’autre. Rien de plus que ce qu’on trouve généralement au bord d’une piscine : cheveux, bouts d’ongles, résidus de crème solaire, mégots…etc
- Ca commence bien, grogna Sélim
- Tu t’attendais à trouver quoi au juste sur un lieu aussi fréquenté et anonyme qu’une piscine ?
Sélim haussa les épaules, l’air irrité.
- J’en sais rien
Depuis cette nuit, Sélim LaRocca avait compris une chose : résoudre cette affaire embarrassante qui s’étalait ce matin à la une de tous les quotidiens de la Côte d’Azur, c’était une aubaine pour un flic jeune et ambitieux aux dents longues. Un billet pour le capitanat.
Félix sourit intérieurement et lui tapa sur l’épaule :
- Allons plutôt faire connaissance avec l’univers de Jeanne Molero, c’est encore le meilleur moyen d’avancer.
*
Debout au milieu du salon de l’appartement loué par Denis Castay le temps des vacances, Félix Estevez ne savait pas trop comment réagir. Mal à l’aise, touché malgré lui, il cherchait désespérément une issue. Sélim ne semblait pas au mieux non plus.
Denis Castay était dévasté. Assis au bord d’une chaise, il se tenait la tête entre les mains, les coudes posés sur les cuisses. Il se balançait d’avant en arrière, doucement, d’une manière lancinante comme s’il berçait sa douleur pour l’endormir.
De temps en temps, avec un léger gémissement, il murmurait :
- Jeanne, ce n’est pas possible…
Pourtant, en trente ans de métier, Félix avait croisé un sacré paquet de douleurs. Certaines, silencieuses mais d’une profondeur de gouffre ; d’autres, hurlantes, qui glaçaient le sang.
Mais cet homme-là avait l’air amputé d’une partie de lui-même. L’espace d’un instant, Félix avait entrevu le vide vertigineux qui s’ouvrait sous ses pas. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas été secoué comme ça. Il avait l’impression qu’on venait de lui empoigner son cœur de vieux type blasé et il résistait à une envie contradictoire : consoler cet homme qui crevait de chagrin ou prendre ses jambes à son cou.
Sélim prit les choses en main. S’avançant d’un pas vers Denis Castay, il dit avec douceur :
- Monsieur Castay, nous avons besoin de votre aide. Nous devons vous poser un certain nombre de questions. Etes-vous en mesure d’y répondre ?
Denis Castay cessa de se balancer, pressa ses doigts sur ses yeux et fit signe que oui tout en prenant une grande inspiration. L’homme consentait un effort terrible. Sélim le comprit et commença son interrogatoire :
- Monsieur Castay, voyez-vous qui aurait pu en vouloir à votre femme ?
Denis Castay rectifia instantanément :
- Nous n’étions pas mariés. Jeanne n’a jamais voulu.
- - Vous viviez ensemble depuis longtemps ?
- Dix ans.
Il ajouta aussitôt comme s’il tenait à évoquer le sujet une fois pour toutes :
- Nous n’avons pas eu d’enfant. Jeanne s’y refusait catégoriquement, je n’ai jamais su pourquoi.
- Elle ne se sentait peut-être pas l’instinct maternel ? avança Félix qui reprenait pied.
- Je ne sais pas, elle n’a jamais rien dit là-dessus. Elle n’en voulait pas, c’est tout.
L’homme leva vers le policier des yeux dont le blanc était injecté de sang.
- Il ne me reste rien. Rien du tout.
Félix détourna le regard, gêné et un peu irrité que cet homme blessé le prenne ainsi à témoin de son désert personnel.
- Vous savez, Jeanne, c’était quelqu’un de particulier.
- C’est-à-dire ?
- Elle ne parlait pas beaucoup d’elle-même. Elle ne faisait pas de bruit. Jeanne, elle était secrète et inoffensive. Qui aurait pu lui en vouloir au point de la massacrer comme ça ? Qui ?
Ses lèvres, rien de plus qu’une ligne blanche dans son visage aux reliefs ravagés, se mirent à trembler.
- C’est ce que nous voulons savoir, Monsieur Castay dit Félix. Quand êtes-vous arrivés ici ?
- Il y a un peu plus d’une semaine.
- Vous venez d’où ?
- Bourg Saint Maurice. Je suis dentiste. Jeanne s’occupait du secrétariat et de ma comptabilité.
- Parlez-nous de votre emploi du temps depuis que vous êtes ici, pria Sélim
Denis Castay soupira. Ces deux hommes lui demandaient d’organiser ses idées, de faire appel à sa mémoire. C’était au-dessus de ses forces ; il se sentait tellement épuisé.
- Ce que font la plupart des gens en vacances : presque rien, dit-il avec effort. Le matin, Jeanne assistait au cours de gym au bord de la piscine puis elle disputait une partie de tennis avec une jeune femme. Pendant ce temps, je prenais des cours de golf. Et puis, la piscine ou la plage avec un bon livre. Le soir, on choisissait un restaurant en bord de plage, du côté de Sainte-Maxime ou Saint-Tropez. Ou bien, on dînait ici et on sortait pour une promenade le long du parcours de golf.
- Avez-vous lié des connaissances particulières ?
Castay secoua la tête :
- Non. Jeanne ne se liait pas facilement.
Sélim insista :
- Monsieur Castay, il ne s’est rien passé cette semaine qui serait sorti de l’ordinaire ? Elle n’a rien dit, rien fait qui vous aurait paru inhabituel ? Chaque détail peut être important.
Denis Castay, l’air égaré, se tut si longtemps que les deux policiers pensèrent qu’il avait à nouveau perdu les pédales.
- Non, non vraiment, je ne vois pas, dit-il enfin.
- Nous voudrions jeter un coup d’œil à ses effets personnels, dit Félix
L’homme acquiesça et se levant, les emmena dans la chambre. Il s’effaça dans l’embrasure.
- Allez-y. Mais vous ne trouverez rien.
Et il retourna s’asseoir, la tête prise entre ses deux mains en coupe.
Le lieutenant et son capitaine regardèrent autour d’eux. Une jolie chambre impersonnelle qui s’ouvrait sur une terrasse au soleil. Un univers restreint, facile à investiguer. Une raquette de tennis abandonnée, debout contre la commode. Une montre de femme au bracelet de métal posée sur la table de chevet, près d’un roman policier. Jeanne Molero devait être l’ennemie du désordre car rien ici ne dépassait des tiroirs.
Félix fit glisser les portes du placard qui occupait tout un mur : des vêtements d’été, légers, l’étagère du mari, celle de Jeanne. Les tiroirs de la commode, sur lesquels se penchait Sélim, ne recelaient pas davantage de secrets. Félix s’empara du sac à main de la morte sagement couché dans le compartiment de la table de chevet.
Son contenu ressemblait aux placards : net, trois fois rien ; une minuscule trousse à maquillage, un paquet de kleenex, une paire de lunettes de soleil, un portefeuille de femme en cuir rouge avec une fermeture dorée en forme de J. Un bel objet. Un téléphone portable que Félix enferma dans une pochette plastique. L’examen du journal d’appels donnerait peut-être quelque chose.
Il s’attaqua au portefeuille. D’un côté, des cartes glissées dans leur rangement, carte bleue, carte vitale, carte d’abonnée à la Bibliothèque Nationale etc..De l’autre, une carte d’identité vieille de 20 ans. Sur une photo en noir et blanc de mauvaise qualité, Jeanne Molero, née le 18 novembre 1964 à Verre, dans le Nord de la France, fixait l’objectif l’air sérieux, sans l’ombre d’un sourire.
A l’arrière du portefeuille, Félix tomba sur un cliché de Jeanne et de Denis Castay enlacés. Il s’attarda sur le visage de Jeanne. Elle plissait les yeux en souriant. Une jolie femme brune aux cheveux courts, un peu fous mais sans attraits particuliers. Voilà donc à quoi ressemblait, vivante, la femme au faciès massacré qu’il avait contemplé la nuit dernière. Il referma le portefeuille sans avoir rien déniché d’intéressant. Décidément, Jeanne Molero avait la transparence du cristal.
A côté de lui, son coéquipier finissait la fouille de la commode.
- Rien, marmonna-t-il, dégoûté. Pas l’ombre d’un truc.
Félix fronçait les sourcils, pensif. Il était temps de passer à la seule piste qu’ils avaient pour le moment.
- On aura peut-être plus de chance avec ton suspect n°1, dit-il en sortant de la chambre.
5
Félix leva les yeux. Il ne percevait aucune angoisse chez le type grand et baraqué mais déjà alourdi par la quarantaine, assis en face de lui, dans l’angle du canapé.
Curieusement, la femme se tenait loin de son mari, l’air détaché. Cela voulait-il signifier qu’elle ne serait pas solidaire quoi qu’il arrive ? En tout cas, c’était un bon début.
Félix les scruta tour à tour. Les Bourdais formait un couple désarticulé.
Elle, concentrée visiblement sur son apparence extérieure. Il détailla les cheveux ultra blond parfaitement ordonnés en un carré impeccable autour de son visage ; les ongles peints avec soin ; la peau dorée, uniforme ; les contours de la bouche tracés au pinceau. En faisant un petit effort, il pouvait même sentir l’odeur sucrée, un peu écœurante de son eau de toilette. Elle ressemblait trait pour trait à ces blondes dont on se moque dans les histoires drôles. Et pourtant, sous ses airs lisses, elle puait la méfiance et le ressentiment à plein nez. Un monstre de colère.
Quant au mari, c’était la caricature du type arrogant, armé d’une confiance aveugle en lui-même. Dédaigneux et sûr de soi. Le genre de type qui avait eu le don, il y avait très longtemps, d’intimider Félix Estevez.
Il fallait reconnaître que l’attitude de Laurent Bourdais reposait sur un statut social qui alimentait sa confiance.
Félix avait parfaitement en tête le curriculum de son vis-à-vis que Sélim lui avait servi en sortant de chez Denis Castay.
Colonel Laurent Bourdais, sous-directeur du service de l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale, Direction Générale de la Gendarmerie basée rue Saint-Dizier à Paris. 45 ans. Une belle carrière, commencée à l’Ecole des Officiers de Melun. Commandant de peloton de gendarmerie mobile en divers points du territoire. Dix ans à arpenter le bitume avant un bref passage par le GIGN et de devenir le n°2 du Service Technique de Recherches Judiciaires et de Documentation, organisme central de police judiciaire installée à Rosny sous Bois dans le 93. Puis il avait intégré divers services de l’administration centrale dont la prestigieuse sous-direction de la coopération internationale avant d’occuper son poste actuel.
Sélim lui avait débité tout ça, manifestement impressionné. Pour sa part, le parcours de Laurent Bourdais laissait Félix de marbre. Il n’y voyait qu’un obstacle se dressant dans le déroulement de l’enquête. Avec ce bonhomme décoré comme un arbre de Noël, la police judiciaire se déplaçait en terrain miné.
Il se racla la gorge et attaqua :
- Monsieur Bourdais, je suppose que vous savez ce qui s’est passé ici cette nuit ?
L’autre, tout en balançant nonchalamment sa jambe droite qu’il tenait croisée, lâcha un laconique :
- En effet, capitaine
Félix accusa sans broncher le ton volontairement condescendant. Bourdais venait de lancer sa première attaque. Qui a dit que la meilleure défense c’était l’attaque ? Satisfait d’un déclenchement si rapide des hostilités qui le dispensait de toute diplomatie superflue, le capitaine Estevez se redressa sur son siège et fixant Laurent Bourdais dans les yeux, questionna d’une voix plate et dure, dépourvue d’inflexion :
- Où étiez-vous cette nuit ?
Sélim qui se tenait coi près de lui, tressaillit intérieurement. Son supérieur n’y allait pas avec le dos de la cuillère.
Laurent Bourdais inclina légèrement sa tête carrée à la coupe militaire. Après un silence qui pesa des tonnes, il répondit :
- J’ai fait un tour sur le port de Saint-Raphaël.
- Pendant la majeure partie de la nuit ?
- J’ai pris un verre à une terrasse
- Le nom du bar ?
- Aucune idée
- C’est insuffisant, Monsieur Bourdais
Un fin sourire étira les lèvres du gendarme.
- Je suis bien d’accord. Mais je n’ai pas l’intention de me triturer les méninges pour quelque chose d’aussi insignifiant que le nom d’un bar. D’autant qu’ils se ressemblent tous sur le boulevard, vous ne trouvez pas ?
Félix se surprit à serrer les mâchoires. Sale type arrogant. Il se foutait de sa gueule.. Il n’allait pas s’en tirer comme ça.
- Faites un tout de même un effort de mémoire, colonel, ça vaudrait mieux pour vous. Je n’envisage pas qu’un professionnel comme vous puisse oublier les lieux qu’il fréquente, si ?
Bourdais ne répondit pas tout de suite. Il jaugeait ses adversaires, les yeux étrécis. Qu’est-ce que ces deux flics mal assortis pouvaient bien deviner ? Qu’avait-il à craindre d’eux ? Il leur jeta un regard chirurgical : le plus vieux avait l’air au bout du rouleau. Aisselles trempées, ventre proéminent, visage froissé. Le jeune, lui, était aux aguets, les yeux fixes et soupçonneux. Une gueule d’Arabe, sombre et impénétrable, fin comme une lame. Il joua son va-tout :
- Désolé, ma mémoire me fait défaut. Que cela ne vous empêche pas de me signifier ma garde à vue si cela vous chante mais tout ça est un peu disons…mince, non ?
Félix refusa la provocation et changea de cap :
- Avez-vous eu l’occasion de rencontrer Jeanne Molero ?
- Je ne sais même pas quelle tête elle a
- Avait, Monsieur Bourdais, avait, rectifia Sélim, ouvrant la bouche pour la première fois.
Durant cet échange, Félix enregistra une information qu’il comptait bien exploiter à la première occasion. Silencieuse et impassible depuis le début de l’interrogatoire, Nathalie Bourdais venait d’esquisser un geste infime de tout son corps dont elle n’avait sûrement même pas conscience. Comme le discret sursaut d’une révolte intime. Cette femme, retranchée dans l’ombre imposante de son mari avait des choses à lui apprendre. Plus tard. Ailleurs.
Soudain la porte de l’appartement s’ouvrit à la volée et trois fillettes surgirent en trombe, avec des cris mêlés de rires. Elles s’arrêtèrent net en apercevant tous ces adultes réunis. Elles avaient l’air de poupées Barbie. Elles avaient entre sept et dix ans. Vêtues de maillots de bain deux pièces dont le bas disparaissait derrière une curieuse jupette de tulle rose façon tutu. Les ongles de leurs pieds et de leurs mains, habillés de vernis rose, ressemblaient à des coquillages. Félix aurait juré que leurs cils étaient fardés. « Mon Dieu, ces gens sont déglingués ».
- Nathalie, occupe-toi d’elles, veux-tu ? commanda Bourdais d’une voix brève, sans même regarder son épouse, sur le ton de quelqu’un qui a l’habitude d’être obéi sans discuter.
Elle se leva sans un mot, les lèvres serrées. Entre ces deux-là, l’air pesait du plomb. Oh, oui, il y avait à fouiner de ce côté-là.
Félix reporta les yeux sur son suspect, pressé de foutre le camp désormais :
- Nous allons nous revoir, colonel, soyez-en sûr. Vous n’avez fourni aucun alibi et j’ai une femme qui a été battue à mort. Vous me suivez ?
- Demandez-vous plutôt pourquoi c’est arrivé. En tout cas c’est ce que moi je ferais, renvoya le militaire avec hauteur.
Félix se leva comme mu par un ressort. Bourdais n’esquissa pas un geste. Un mur compact. Sélim s’était dressé également, indécis. Mais son capitaine avait déjà recouvré son calme.
- Je ne manquerai pas de me poser la question, lança-t-il ironique, en adressant à Laurent Bourdais un petit salut militaire empreint de dérision.
6
Félix raccrocha le combiné en soupirant de soulagement. La conversation avec le juge Bartoli avait été tendue. Il n’avait pas caché son irritation au fur et à mesure que le capitaine Estevez faisait son rapport. Julien Bartoli était fidèle à lui-même : pointilleux, d’une absolue rigueur, d’une précision féroce dans ses questionnements, abhorrant l’à peu-près. Félix apportait encore peu d’éléments alors que les 24 premières heures d’enquête seraient bientôt atteintes.
A l’exception de Laurent Bourdais. Le juge Bartoli, le ton moins tranchant avait admis que la judiciaire pouvait « creuser » de ce côté-là mais avec les « précautions d’usage ». Malgré tout, le juge faisait preuve de circonspection à l’égard des soupçons qui pesaient sur le colonel.
Félix Estevez feuilleta les journaux étalés devant lui. Son divisionnaire avait tenu à les lui apporter lui-même comme un message d’avertissement.
L’assassinat de Jeanne Molero éclairait l’actualité. Les journaleux s’étaient procuré des portraits de Jeanne. Ils avaient du faire valoir à Denis Castay que la diffusion la plus large possible aiderait aux progrès de l’enquête.
Le vieux flic imaginait les délices qu’en ferait la presse si une huile de la Gendarmerie Nationale était impliquée. Une brute à la coupe de cheveux millimétrée battant une petite femme à mort avant de s’en débarrasser dans l’eau d’une piscine. Il secoua la tête. L’enfoiré. Il serait dur à débusquer.
Il empila les journaux et les jeta à la poubelle derrière lui. Il n’avait rien à en attendre.
Par les parois vitrées à mi-hauteur de son bureau, il observa les OPJ qui s’activaient dans leurs propres aquariums, compilant les interrogatoires des touristes séjournant à la résidence du Golf, du personnel. Sur leurs visages, il lisait la tension née des ordres combinés du divisionnaire et du juge Bartoli. Pour l’instant, les effets de l’adrénaline accéléraient leurs gestes, tendait leur volonté de découvrir la vérité comme la corde d’un arc. Il avait bien connu ce processus. Il savait donc que le manque de résultats vous laisse comme échoué sur le sable. C’était ce qui était en train d’arriver. Rien. Ils ne trouvaient rien.
Il s’agita sur son fauteuil en proie à un début d’énervement. Etait-il concevable que personne n’ait rien vu, rien entendu ? Quelqu’un qu’on frappe de cette façon ne crie pas ?
La seule explication possible c’est que Jeanne Molero ait été tuée hors de la résidence. Dans ce cas, tout devait s’être passé à la vitesse de la lumière, bon sang ! Son compagnon la quitte vers 20h30, elle est retrouvée morte à 23h. Ca signifie qu’elle est enlevée ou qu’elle suit quelqu’un qui ramène discrètement son corps, le tout en 2 ou 3 heures. Ca ne tenait pas la route un instant.
La silhouette sèche de Sélim LaRocca passa dans le couloir. Presque aussitôt, le lieutenant se glissait dans le bureau de son équipier, tenant à la main le portable de Jeanne Molero enfermé dans son sachet plastique. Il s’affala plus qu’il ne s’assit devant Félix, sans un mot. Il semblait éreinté. Ses yeux sombres luisaient comme deux têtes d’épingle au fond des orbites. Félix désigna le portable du menton :
- Qu’est-ce que ça dit ?
- Peau de balle. Peu d’appels émis et peu reçus. Aucun numéro en dehors de ceux de son répertoire, plutôt maigre d’ailleurs.
Félix, l’air pensif, s’attachait à faire tourner un crayon entre ses doigts. Le ronronnement du ventilateur poussif répondait aux brouhahas des voix et aux sonneries incessantes des téléphones des OPJ. Un long trait de soleil oblique, couché en travers du bureau semblait séparer les deux hommes silencieux. Du dehors, leur venait le bruit régulier de la circulation convergeant vers Port-Fréjus.
Sélim rompit le silence :
- Qu’est-ce qui cloche d’après toi ?
Félix lui jeta un regard bref qui appréciait la finesse du lieutenant.
- J’en sais trop rien, dit-il. J’ai l’impression qu’on ne sait pas tout sur Jeanne.
- Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
- J’en sais rien, je te dis. Mais…
Il se pencha au-dessus du bureau, plongeant dans la flaque de lumière. Il cligna des yeux, surpris.
- Cette femme, elle est trop…limpide. Presque inexistante.
- Ce n’est pas un crime que je sache !
- Je n’ai pas dit ça. Regarde ce qu’on a trouvé dans ses affaires ? Rien. Place nette. Même pas un papier de chewing-gum froissé. Pas le début d’un truc qui te parle d’elle. Même son mec dit d’elle qu’elle était discrète.
- Une maniaque et alors ?
- Ma femme était maniaque. Ca ne l’empêchait pas d’avoir son petit monde bien à elle. Son fouillis organisé.
Sélim remua sur sa chaise, l’air mal à l’aise :
- Toi, tu crois que tout le monde dissimule des trucs glauques dans se placards, dit-il d’une voix trouble
Félix secoua la tête, obstiné, sombre, avec l’air de souffrir atrocement :
- Exact, asséna-t-il. Tout le monde. Au moins un petit secret honteux. Tu peux me croire sur parole.
Sélim tressaillit. L’image de Sofia le traversa, suivie d’une cohorte d’autres qu’il repoussa avec force. On vint frapper à la porte. Un OPJ passa la tête dans l’entrebâillement et annonça :
- Le toubib vient d’appeler. Il a terminé l’autopsie.
7
La morgue se situait au deuxième sous-sol de l’Institut Médico-Légal de Toulon. Le bâtiment de cinq étages, aux pierres sales, jouxtait l’Hôtel de Police dans le centre-ville. L’Institut partageait ses locaux avec la faculté de médecine.
L’atmosphère dans la salle d’autopsie était saturée d’odeurs de produits chimiques sous lesquelles persistaient, à peine perceptibles mais écœurants et têtus, des effluves de sang et de chair pourrie.
Après la chaleur encore pesante du dehors malgré les vingt heures passées, Félix se sentait légèrement nauséeux dans cette pièce nickelle, entièrement recouverte de faïence blanche du sol au plafond. La lumière des néons, d’une blancheur de craie, rebondissait contre les carreaux comme autant d’éclats hostiles.
Les deux policiers et le médecin légiste se tenaient tous trois autour du plateau en inox sur lequel le corps dénudé de Jeanne Molero était allongé. Une incision en Y, fraîchement refermée partait du pubis jusqu’au thorax.
Pierre Garou portait un tablier de plastique vert qui bruissait désagréablement à chacun de ses mouvements.
Félix baissa les yeux. A la lumière glacée de la salle, le corps semblait encore plus abîmé. Pierre Garou dut surprendre les pensées du flic car il confirma :
- Les blessures infligées ont continué à faire des dégâts plusieurs heures après la mort.
Garou retira ses curieuses lunettes aux verres sans monture, grands comme des pleines lunes et se mit à les nettoyer avec des gestes lents teintés de fatigue. Dans cet espace immaculé, la peau noire du médecin contrastait d’une manière presque indécente.
Félix attaqua :
- Que pouvez-vous nous dire sur elle, docteur ?
Le toubib rajusta ses lunettes avant de répondre :
- 1,63m. 52 kgs. Une femme en forme, plutôt sportive si j’en juge par l’état de son cœur. Aucune trace de drogue. Ne souffrant d’aucune maladie particulière. RAS à l’exception d’un petit signe particulier, une marque de naissance sur le nombril ayant la forme parfaite d’une étoile de mer.
Garou grimaça d’un air désabusé :
- Un des rares endroits du haut du corps encore intact.
- Des sévices sexuels ?
- Négatif
- Quoi d’autre ?
- Je vous confirme l’heure du décès : entre 22h et 22h30. Elle était morte avant d’être balancée à l’eau. J’ai récolté des aiguilles de pin en quantité dans ses cheveux.
Il était désormais acquis que Jeanne Molero avait été agressée à la résidence, quelque part sous les pins. Et personne n’avait rien vu, à priori.
Pierre Garou s’appuya des deux mains sur le plateau. Il s’exprimait d’une voix brève, celle d’un homme pressé d’en finir :
- Quant aux blessures : hémorragie interne importante. Rate et foie éclatés. Sternum enfoncé. Œsophage broyé. Quelques ecchymoses plus anciennes sur les avant-bras
- Son agresseur devait être costaud, dit Sélim
Le légiste haussa les épaules :
- Pas forcément. La rage, lieutenant, peut remplacer les muscles. La rage ou la technique.
Pierre Garou se tourna alors vers Félix, braquant sur le policier, un regard intense, qui requérait une attention absolue :
- Capitaine, cette femme est morte d’un débordement de haine. Les coups qu’elle a reçus sont ceux portés par un enragé. Quelqu’un qui maîtrise les techniques de combat à main nue. Arts martiaux. Quelque chose dans le genre.
L’image de Laurent bourdais passa comme une météorite devant les yeux de Félix.
- Vous pensez que c’est un meurtre personnel ? questionna Sélim
- C’est évident sinon pourquoi ce déchaînement de violence ? En même temps, quelque chose me chagrine..
Félix dressa l’oreille :
- Quoi ?
Garou se frotta le front de la paume de la main, les sourcils froncés :
- Elle ne s’est pas défendue.
- Comment ça ?
Estomaqués, les deux flics avaient les yeux rivés sur l’homme aux verres de lune emmailloté de plastique vert.
- Elle n’a pas tenté de parer les coups, sinon j’aurais trouvé les traces d’une lutte pour la survie, griffures, débris de peau, ecchymose de défense..Mais là, rien.
Félix reporta son regard sur le corps nu de Jeanne Molero. Il substitua au visage déchiré, aux chairs violacées, la vision d’une femme vivante, souriante aux cheveux courts, déstructurés. Il était entré dans son intimité et n’avait rien découvert. Des affaires sages, pour une femme tranquille, presque insignifiante. Et maintenant ça. Comment était-il concevable de sa laisser anéantir sans se défendre ? Décidément, Jeanne était une énigme.
Perplexes, Sélim et le médecin légiste virent le vieux capitaine de police poser la main sur le front de la morte et murmurer en se penchant :
- Jeanne, qu’avez-vous donc fait pour mériter ça ?
8
Félix referma le capot de son portable d’un coup sec. Le tôlier était fumasse. Les conclusions du médecin légiste lui avaient arraché un retentissant « bordel de merde » avant qu’il ne retourne sa frustration contre son subordonné :
- Cette femme n’a pas été victime du Fantôme de l’Opéra, bon Dieu ! Arrêtez de penser à la retraite et remuez-vous le cul Estevez !
Le flic n’avait pas eu le temps de répliquer. Le patron lui avait raccroché au nez avec hargne.
Sélim, ses longues pattes allongées devant lui, demanda :
- Alors ?
- Il est furax.
Sur le chemin du retour de Toulon, ils avaient poussé jusqu'au vieux port de Saint-Raphaël et s’étaient installés à la terrasse d’un café. Ils digéraient péniblement leur journée. Chacun d’eux méditait les paroles de Pierre Garou, sans savoir ce qu’il fallait en déduire. Sur le présentoir à journaux de la librairie, sur leur droite, Jeanne Molero les fixait. Gêné, Félix déplaça sa chaise et tourna le dos aux journaux. Ce regard finissait par lui peser. Toute l’enquête commençait à remlir salement son existence, à prendre toute la place, envahissant chacune de ses pensées. Tout ce dont il ne voulait plus. Mais trop tard. Il était pris. Il savait bien qu’il ne pourrait plus s’arrêter de s’y intéresser et ça le faisait vraiment chier.
Il regarda vers la mer, les yeux plissés à cause du soleil rougeoyant, posé sur l’horizon. Les derniers plaisanciers rentraient au port à l’approche de la nuit. Ca circulait sec sur l’avenue du bord de mer. Les estivants se pressaient en flots continus, flânant le long des stands à touristes dressés sur les trottoirs. Une débauche « d’artisanat local » qui faisait sourire Félix. Bijoux de pacotille, objets provençaux en bois, en plâtre, en verre. Des bougies parfumées à l’odeur entêtante, de fontaines miniatures, des tableaux luminescents.. Un musée des horreurs.
Le flic matait surtout la foule. Les bandes, descendues de Paris ou Marseille. Des mecs aux yeux de loups, fixes, sournois, calculateurs. Facilement repérables à cause de leurs airs affamés. Plus tard dans la soirée, la BAC leur collerait au train, comme tous les étés.
Malgré lui, il imagina Jeanne Molero et Denis Castay, main dans la main, flânant, mêlés à la foule.
Sélim LaRocca interrompit ses réflexions :
- Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Félix leva la main avec autorité :
- Je sais à quoi tu penses ou plutôt à qui. Mais c’est mollo. Je connais Bartoli. Pas de cadeau si on dérape.
Sélim remua sur sa chaise. Il fit tourner sa tasse de café entre ses deux mains. L’envie de convaincre son supérieur le tenaillait.
- Merde, capitaine ! Tu sais bien que ce type n’est pas clair
- Ouais. Jeanne non plus, répliqua Félix d’une voix rêveuse.
Son coéquipier enchaînait déjà, comme s’il ne l’avait pas entendu
- Et puis il est passé par le GIGN, t’as pas oublié ? Un mec comme ça maîtrise les méthodes de combat, non ?
Estevez se leva, bousculant légèrement la table. Les verres tintèrent. Il sortit un billet de dix euros qu’il jeta sur la nappe.
- Où tu vas encore ? soupira Sélim
- Je suis lessivé, je rentre. Tu ferais bien d’en faire autant. Cécile va t’étriper.
Il sentit la réprobation de son subordonné mais choisit de l’ignorer.
- Je prends la caisse, ajouta-t-il
Sélim ne dit rien. Félix resta un court moment debout près de la table, l’air soudain perdu. Il ne pouvait pas partir comme ça.
- Cherche d’abord dans la vie de Jeanne. Qu’est-ce qu’elle faisait avant de rencontrer Castay ? Interroge-le. Trouve sa famille. Fouine. Remonte à la source.
*
La 307 filait dans l’arrière-pays varois, direction Fayence. Dans ses rétros, Félix distinguait la mer en contrebas, barrant tout l’horizon. Il roulait toutes les vitres ouvertes, accueillant le vent chaud sur son visage.
Au fur et à mesure qu’il montait dans les collines, les habitations se faisaient moins denses. Une villa, de temps en temps, accrochée au flan d’un coteau avec sa piscine.
Avec la tombée de la nuit, les grillons entamaient une douce mélopée qui le berçait et calmait son appréhension. Tout en négociant les lacets de la route, il cherchait à se persuader que cette fois-ci, il irait jusqu’au bout.
Le paysage, ponctué de pins parasols, se faisait roches, maigres buissons de myrtes, pieds de lavandes sauvages. Il captait les senteurs, exacerbées par la chaleur du jour, y concentrait ses sens.
Il atteignit le village sous un ciel encore clair mais déjà velouté par la nuit. Il le traversa d’un trait, sans rien voir, avant d’emprunter sur sa gauche, une route étroite qui grimpait à travers une rangée de cyprès.
Un lotissement avait poussé là, face à la mer. Quelques dizaines de maisons, toutes pareilles ou presque, leurs façades claires et neuves se détachant sur la nuit naissante. Des jardinets pelés par le soleil, qui gardaient encore les traces des pelleteuses, exhibaient des salons de jardin, des tourniquets à linge, des jouets d’enfants abandonnés.
Au ralenti, les feux éteints, il parvint à la dernière maison du lotissement, identique aux autres avec son toit plat et ses murs roses.
Le moteur de la 307 ronronnait doucement. Il suffisait de tourner la clé, de descendre et de presser la sonnette. Après tout était instinct, fonction des circonstances, improvisation ; il était flic, il savait fonctionner comme ça, en équilibriste, il l’avait toujours…
La lumière s’alluma sur la terrasse.
Pris de panique, Félix fit marche arrière et dévala la colline comme si le diable était à ses trousses, furieux contre lui-même.
Une fois de plus, il avait renoncé.
9
La sonnerie de son téléphone portable résonnait avec insistance quelque part mais où ? Félix se frotta les yeux, émergeant avec peine d’un sommeil alourdi par la consommation tardive de quelques verres de whisky.
Il se souleva sur un coude, le dos parcouru de courbatures. Saleté de canapé. S’il devait continuer à s’effondrer là plutôt que dans son lit, il vaudrait mieux le remplacer. Ca continuait de bourdonner comme une abeille têtue. La lumière intense du soleil cognait contre les doubles-rideaux tirés du salon. Il regarda sa montre : dix heures du matin. Vacherie. Le divisionnaire allait lui faire sa fête.
Il récupéra son portable sur la table de la cuisine, au milieu du foutoir, près de son flingue. Il contrôla le numéro qui s’affichait sur l’écran. Sélim. Il décrocha :
- Ouais ?articula-t-il, la bouche pâteuse
- C’est moi. Devine capitaine ce que j’ai dégoté ?
A sa voix, Sélim LaRocca paraissait surexcité. Félix n’était pas d’humeur à jouer aux devinettes.
- Accouche
- J’ai appelé l’état civil de la Mairie de Verre de bonne heure ce matin. Je suis remonté à la source.
Déjà excédé, Félix grommela :
- Ouais et alors ?
Sélim ménagea ses effets.
- Alors ? Ca fait un bail que Jeanne Molero est morte.
D’un coup, Félix Estevez fut parfaitement réveillé.
10
- Pays de merde, grogna Sélim, en calant sur son épaule la bandoulière de la mallette qui contenait son ordinateur.
Félix répliqua d’un air narquois :
- Tes tee-shirts à manches courtes c’est bon pour chez nous. T’es pas à la plage ici.
- Ah ça, c’est sûr ! Quelle chiotte ce patelin !
Ils se tenaient tous les deux devant la gare déserte et minuscule de Verre. Tout était uniformément gris et sans vie. Il n’y avait pas un chat dans les rues mais une espèce de crachin qui tombait serré d’un ciel mort. Félix estimait qu’il devait faire tout au plus 15°.
A mesure que le TGV était remonté vers le Nord de la France, des plaines vertes et brunes avaient défilé derrière les vitres, couchées sous le plomb du ciel. Félix s’était senti écrasé par l’absence de lumière et la monochromie du paysage. En même temps, il avait du contenir son impatience d’en savoir davantage sur la femme qu’il continuait d’appeler Jeanne.
Il avait fait faxer sa photo à la Mairie de Verre, dès son arrivée à la PJ, après l’appel de son lieutenant, misant sur le fait qu’on ne prend pas l’identité de quelqu’un originaire d’un trou perdu, sans de bonnes raisons. Il avait mis dans le mille : le Maire, une femme du nom de Christine Levasseur, avait renvoyé un fax avec cette brève mention : « Je connais cette femme ».
Elle avait accepté de les recevoir le lendemain.
Le juge Bartoli avait été trop heureux de cette piste que les deux flics lui amenaient enfin. Il avait signé l’ordre de mission des deux mains.
Félix remonta le col de son léger imperméable sous l’œil mauvais de son équipier.
- Bon on se magne. Ce coin me fout le bourdon.
Ils descendirent la rue, la tête rentrée dans les épaules, sous la pluie fine et froide. Ils ne croisèrent ni véhicule, ni être humain, marchant dans une ville morte.
Ils n’eurent pas à aller loin. Ils débouchèrent sur une petite place vide, plantée de tilleuls dont les feuilles vertes dégoulinantes tranchaient sur le gris conjugué du ciel, des murs et du bitume. La mairie, une maison bourgeoise du début du 20ème siècle, à la façade étroite de briquettes rouges se dressait devant eux.
Ils en poussèrent la lourde porte de bois sombre à doubles vantaux. Dans une espèce de vestibule dont le parquait craquait sous leurs pas, ils s’approchèrent d’une jeune femme assise derrière un guichet d’accueil. En réponse à son regard interrogateur, Félix présenta sa carte tricolore.
- Nous avons rendez-vous avec madame le Maire.
La secrétaire décrocha son combiné mais une voix l’arrêta aussitôt :
- Laissez, Marie, je suis là.
Les deux hommes se retournèrent. Une femme se tenait devant la porte ouverte d’un bureau.
- Entrez, messieurs, je vous en prie
Ils entrèrent dans une pièce de belles dimensions, percée de hautes fenêtres dont les voilages blancs cachaient mal des huisseries écaillées. Des meubles anciens, aux reflets de cire, sombres et lourds, surchargés de motifs, écrasaient l’endroit.
Sans consulter l’élue, ils prirent place sur des chaises à l’assise de velours vert élimé, dotées de larges accoudoirs. Ils faisaient face à un bureau dont le plateau de bois était d’une largeur monumentale. Félix faillit éclater de rire. Les ministres de la république avaient-ils des bureaux aussi grands que cette élue de campagne ?
Sélim mit en marche son ordinateur portable qu’il avait déjà installé sur le bord du plateau. La femme contourna le bureau et se tint quelques secondes debout à contre-jour, observant les manipulations du lieutenant comme s’il procédait à des réglages redoutables. Félix en profita pour la détailler rapidement.
Christine Levasseur était grande. Un cou puissant jaillissait du col de son chemisier et reposait sur des épaules impressionnantes, carrées comme celles des nageuses de l’ex-Allemagne de l’Est. Elle dégageait une impression de solidité et de force. Dans son visage aux mâchoires proéminentes, le regard dominait. Deux lacs verts maquillés avec soin et qui détournaient l’attention de sa carrure de lutteur.
Elle finit par s’asseoir et se tourna vers Félix :
- Capitaine Estevez, je suppose ? dit-elle, signifiant par là que les policiers n’avaient pas pris la peine de se présenter. En effet, Madame. Capitaine Félix Estevez, PJ de Fréjus, Var et le lieutenant Sélim LaRocca.
Christine Levasseur glissa un regard vers Sélim et sourit gentiment :
- Joli nom
Sélim eut un petit rire :
- Exotique vous voulez dire ? En effet. Une rencontre italo-arabe.
Félix coupa court aux échanges de politesse. Il sortit la photo de Jeanne Molero de son dossier, la posa sur le bord du bureau et posa la question qui l’obsédait depuis la veille :
- Qui est-ce ?
La femme fixait intensément le cliché :
- Elle s’appelle Rachel Blanchet, dit-elle, visiblement émue.
Elle releva les yeux vers le flic :
- Qu’est-ce qu’elle a fait ?
-. Elle vient d’être assassinée sur son lieu de vacances.
L’élue entrouvrit la bouche, choquée. Dans le silence qui tomba comme une pierre, seul le clavier de l’ordinateur émettait un léger cliquetis, à chacune des frappes de Sélim. Félix vit les deux lacs se brouiller, s’assombrir comme sous l’effet d’un coup de vent. Il pensa bêtement aux feuilles mouillées des tilleuls sur la place vide. Il s’en voulut de son manque de délicatesse. Après tout, il ne savait encore rien des liens qui avaient pu unir ces deux femmes. Il attendit un moment que Christine Levasseur se reprenne et demanda :
- Vous la connaissiez bien ?
- Dans une ville comme la nôtre, on se connaît tous bien. C’est si…restreint. Rachel était l’une de mes meilleures amies. La primaire, le collège, le lycée, nous avons partagé les mêmes classes et notre temps libre on le passait ensemble, plus quelques autres filles.
- Parlez-moi d’elle
Christine Levasseur tripota son sous-main, indécise :
- Que vous dire ? Elle n’avait rien de particulier. Elle était plutôt tranquille, voire réservée. Sans histoire. Peut-être un peu énigmatique. Après le bac, elle a quitté le pays, avec un garçon de passage. Elle est revenue seule, quelques années plus tard. D’après ce qu’elle en a dit, elle avait passé tout ce temps-là aux Etats-Unis. Mais c’est tout ce que je peux en dire. Elle en parlait peu, curieusement, elle ne se vantait pas. Je me suis toujours demandé ce qu’il pouvait y avoir de si attirant ici pour qu’elle revienne. Bref, peu de temps après son retour, mon père qui occupait alors le fauteuil de Maire lui a procuré au service de l’Etat Civil des Affaires Générales.
- Il lui était donc facile dans ce cas d’usurper un acte de naissance ?
- En effet. Un jeu d’enfant.
- Et la vraie Jeanne Molero ?
- Une fille de Verre, comme nous. Elle est morte il y a environ cinq ans. Un carambolage en chaîne, en plein hiver, sur la nationale 43, verglacée. Une horreur. Elle a été déchiquetée sous un poids lourd.
- Rachel a encore de la famille dans le coin ?
L’élue secoua la tête :
- Pas que je sache. Elle n’avait pas de père et sa mère est morte peu de temps après qu’elle ait commencé à travailler à la Mairie. Il n’y avait que des amis et des collègues à son mariage mais pas de famille.
Les deux policiers tendirent l’oreille, tout de suite à l’affût. Christine Levasseur enchaîna sans attendre la question suivante :
- Renaud Blanchet. Elle l’a épousé quelques mois après son retour. Un garçon d’ici, plutôt doux, sans beaucoup de relief. Mais quand elle a disparu, il est devenu comme une bête furieuse.
- - Ca s’est passé quand ?
- - Il y a vingt ans. Un jour, Rachel est partie.
Sélim relança sans quitter des yeux l’écran de son ordinateur :
- Elle est partie comme ça ? Du jour au lendemain ?
Christine Levasseur inclina la tête ; elle avait l’air de regarder vingt ans en arrière :
- C’est ça, oui. Du jour au lendemain. Son mari a débarqué ici, fou de rage et de peur. Il a toujours pensé que je savais où elle était, que je l’avais aidée. La petite attendait, assise à l’accueil.
Félix se pencha au-dessus du bureau :
- La petite ?
- Leur fille. A peine six ans. Elle se tenait droite comme une statue pendant que son père hurlait dans mon bureau comme un damné. A l’époque, j’occupais le poste de premier adjoint. Pendant des années, il m’a téléphoné, de temps en temps, sanglotant, me suppliant, me menaçant même.
- Vous l’avez aidée ? demanda Félix en fixant la femme droit dans les yeux. L’élue soutient son regard sans se démonter.
- Bien sûr que non. Et quand bien même ? Ca ne vous regarde pas
- En effet, admit le policier. Mais vous auriez pu avoir une raison particulière de l’aider
- Non,désolée de vous décevoir
- Avez-vous une idée des raisons qui l’ont poussé à s’enfuir ?
- Non. Sans doute qu’il ne se passait rien dans sa vie.
- Elle a laissé sa fille derrière elle, asséna Sélim, la voix dure
- Je sais. J’ai essayé de comprendre.
- C’est-à-dire ?
- Vous avez regardé autour de vous en arrivant ? Qu’avez-vous vu ? Rien, bien sûr. Normal, lieutenant, il n’y a rien à voir. La morosité du pays n’a pas pu vous échapper, jeta-t-elle amère.
Sélim se leva tout en rangeant son portable. Il insista :
- On ne se sauve pas comme une voleuse parce que le décor est plus gris qu’ailleurs.
Félix sentit une pointe d’irritation envers son lieutenant. Sélim et son intransigeance, son mépris pour les faiblesses des autres, leurs dérapages. Il leur opposait sa droiture, ses valeurs dressées comme une armure. Il n’était pas dupe : ce regard strict sur les choses, cette volonté arc boutée d’être aussi pur que l’enfant qui pousse son premier cri, ce n’était rien d’autre qu’un miroir aux alouettes. Les grandes phrases vertueuses du jeunot cachaient mal ses angoisses et ses doutes. Il était comme tout le monde, il se baladait avec des blessures et des failles mais elles l’empêchaient de voir celles des autres. Il ne voyait même pas à quel point Christine Levasseur s’ennuyait à crever dans l’ombre pesante de son bureau. Cette femme pourrissait sur place.
Elle haussa les épaules, maussade :
- Allez savoir, marmonna-t-elle, en se levant à son tour.
Félix l’imita :
- Qu’est devenu Renaud Blanchet ?
- Quelque temps après la disparition de Rachel, il a déménagé et il a bien fait. Dans une ville microscopique comme la nôtre, ce genre d’histoire a de quoi occuper les langues pendant des années.
- Où est-il allé ?
- Je ne sais pas. Personne ne l’a su à ma connaissance.
- Vous a-t-il appelée dernièrement ?
- Non. Il est mort il y a deux ans. On a transcrit son acte de décès dans nos registres de naissance.
Tout en parlant, elle les avait raccompagnés jusque sur le perron de la mairie. Elle tenait ses bras serrés autour d’elle et courbait la tête sous le crachin. Sélim avait déjà traversé la rue en pestant. Christine Levasseur le suivit des yeux et murmura :
- Il est sans pitié, votre collègue
- Je sais. Mais il est jeune et il a au moins une excuse : trois enfants, bientôt un quatrième autour desquels il tourne comme un soleil.
Après l’avoir saluée, Félix s’apprêtait à le rattraper quand il revint sur ses pas. L’élue le toisa, excédée maintenant :
- Et la fillette ? Qu’est-ce qu’elle est devenue ?
- Là, vous m’en demandez trop, capitaine.
- Que disant vos registres d’Etat Civil ?
Un petit rire moqueur secoua ses larges épaules :
- Ce ne sont pas des boules de cristal ! Ils ne diront rien sur Stéphanie. Elle n’est pas née ici mais quelque part en Bretagne, un coin dont j’ai oublié le nom.
Félix hocha la tête, déçu et courut rejoindre son lieutenant.
11
Sélim LaRocca se retourna dans son lit, excédé que le sommeil le fuit si obstinément. A côté de lui, Cécile dormait sur le dos, son ventre rebondie caché par le drap. Il sourit dans la nuit. Quand elle était enceinte, elle ronflait comme un sonneur, immergée avec son enfant dans les profondeurs d’un monde parallèle. Il se leva sur la pointe des pieds. Il passa par la chambre des jumeaux puis dans celle de son fils aîné.
Il repartit vers la cuisine, rassuré et satisfait. Tout allait bien dans cette maison, tout était à sa place. Tous ses amours étaient livrés à la douceur du sommeil. Il sortit la théière du placard et mit de l’eau à chauffer. Le chat vint se frotter contre ses jambes dans l’espoir d’une caresse que Sélim lui donna volontiers. Il s’installa à la table, le regard fixé sur le thé qui infusait, le chat calé sur ses genoux.
Il se mit à réfléchir intensément à ce qui perturbait sa nuit.
Il s’en voulait. Il avait porté un jugement de valeur sur Rachel Blanchet sous le regard attristé et légèrement désapprobateur de Christine Levasseur. Qui était-il pour décréter qu’on a pas le droit de partir sans se retourner ?
Ce n’était pas exactement ce qu’il avait voulu dire. On ne part pas sans la chair de sa chair. Voilà le fond de sa pensée.
A part ça, oui, on pouvait se sauver comme un voleur d’un trou sinistre. On se devait même de le faire. Il était bien placé pour en parler, lui, le sang-mêlé né dans le quartier des 4000 à la Courneuve.
Prendre ses jambes à son cou. Fuir la crasse, l’odeur de gras, de pisse, le bruit qui rythmait les jours et les nuits, les cris, les cages d’escaliers puantes et déglinguées. Cette obsession lui était venue très tôt. Elargir cet horizon limité que constituaient les tours serrées les unes contre les autres. Partir vers cet autre ailleurs, qui existait en dehors de la Courneuve.
Et surtout il y avait Eux, dont il fallait se tenir à distance. Les autres mecs. Ils lui avaient mené la vie dure. Ils formaient des bandes, des clans fermés avec leur propre mode de fonctionnement, leurs lois. Une sorte de régime totalitaire. Ils régnaient sur des territoires aux limites bien tracées et se bouffaient la gueule entre eux régulièrement.
Sélim n’avait rien contre eux. Il ne voulait pas être avec eux. Ni comme eux, c’est tout. Mais ça, c’était impossible à leur faire comprendre.
Son décor à lui, c’était la cité, l’école. L’école, la cité. Trajet direct. Rien entre deux. On ne s’attarde pas. Trop dangereux. Les mecs étaient partout, tapis dans les coins les plus improbables pour vous alpaguer. Et là, c’était voyage dans la galère.
Le jeune Sélim passait son temps à déjouer les guet-apens, à éviter les coups tordus. Il était sur les dents en permanence dès qu’il entrait ou sortait de la cité. Où étaient-ils ? Est-ce qu’ils le guettaient ? Ils surgissaient parfois du néant, lui barrant la route en se marrant. Grâce à leur obstination à le poursuivre, il était devenu maître dans l’art de raser les murs, d’être invisible aux yeux de tous. Cette technique de survie avait bien été la seule chose qui lui ai servi une fois dans la police.
Il avait peur, ça oui, parce qu’il savait qu’ils étaient capables du pire. Mais jamais il ne cèderait à la pression qu’ils exerçaient sur lui. Cette certitude le rendait fort. Il avançait le regard droit devant, avec le sentiment qu’il serait toujours du côté de la loi. Sélim LaRocca avait choisi son camp. Il voulait fuir son décor de béton, peuplé de violences et devenir un homme irréprochable. Un fils d’immigré impeccable, animé des valeurs de la république française, ennemi acharné de tout ce qui ne tournait pas rond.
Félix lui avait dit un jour qu’il n’y avait pas de place dans la société pour les Don Quichotte. Ces mecs-là finissent souvent mal. Le vieux flic ne croyait pas dans la pureté de l’homme. Il prétendait qu’à part les enfants, il n’y avait pas de victimes innocentes. Ses idées faisaient gronder la Brigade. « T’as pas de morale, t’as pas de respect », lui jetait les autres. Il rigolait et enfonçait le clou en prétendant qu’on cachait tous des secrets, petits ou grands, plus ou moins avouables, plus ou moins sales. »Regardez donc au fond de votre bac à linge sale, les mecs ».
Sélim frémit à ce souvenir. Le flic animé du désir de faire régner la loi et rien que la loi, l’homme aimant, le mari fidèle, le père inquiet qui avait fui sa banlieue misérable, trimbalait un secret sale et inavouable, qui revenait, de loin en loin, empoisonner son existence.
Il était arrivé à l’âge de dix-huit ans en tenant la dragée haute aux délinquants de son quartier. Il subissait sans broncher les menaces récurrentes et mystérieuses du chef de la meute la plus importante de la cité en terme d’unités. Youssef, un mec au regard halluciné avec un casier judiciaire épais comme un bottin.
Pour se donner un genre, il circulait encapuchonné nuit et jour, été comme hiver.
De loin en loin, avec un sourire mauvais et entendu, il jetait à Sélim :
- Je te ferais venir, tu verras
A force, Sélim n’y prêtait presque plus attention. C’était devenu comme une étrange musique, une espèce de fond sonore dans son quotidien.
Un soir, Youssef lui avait barré le passage à l’entrée de son bâtiment. Sortant de l’ombre du hall, il s’était dressé devant Sélim.
- Maintenant, c’est sûr, tu vas venir, avait-il affirmé avant de s’effacer avec son sale sourire.
Troublé, Sélim avait monté les étages lentement. Le souffle puissant du danger se levait au fond de son ventre.
Chez lui, il trouva son père au téléphone, les doigts serrés sur le combiné. Dans la cuisine, sa mère était assise à la table, tendue, les yeux vides. Son frère Matteo lui tenait l’épaule, le regard rivé sur elle, comme s’il craignait qu’elle ne fasse quelque chose d’insensé.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- Sofia n’est pas rentrée de l’école
Sélim reçut un vrai choc. Sofia. La dernière des cinq enfants LaRocca, la seule fille et ses treize ans fragiles. La petite sœur sur laquelle ses frères et lui toujours un œil jaloux et vigilant.
Tout de suite, Sélim comprit le message délivré par Youssef.
Alors il s’immergea dans le réseau des caves. La moitié des ampoules était fracassée. Les autres diffusaient une lumière grise, teintée d’ombre. Il n’y avait jamais mis les pieds mais il savait ce qui s’y passait. Les mecs vivaient quasiment dedans. Ils fumaient, baisaient, se droguaient, trafiquaient et réglaient leurs comptes tout au long des box de 2m sur 2. Les portes défoncées vomissaient leurs tas de saloperies dans les couloirs étroits.
Mais aujourd’hui, il venait oui, chercher Youssef et Sofia.
Toutes ces années où il avait eu la trouille de tomber entre leurs pattes n’étaient rien à côté de ce qu’il ressentait maintenant. En même temps, quelque chose de malsain le portait. L’appel de la violence. L’envie de faire mal et d’en découdre. De libérer ses angoisses dans une explosion de sang.
Les entrailles de l’immeuble formaient un labyrinthe de couloirs qui se croisaient. Il avançait prudemment, silencieusement, à l’affût du moindre bruit.
A un moment, une odeur pestilentielle de viande morte le saisit à la gorge. En dirigeant sa lampe de poche au fond d’un box, il éclaira des cadavres de chat, jetés les uns sur les autres, éventrés, raides de sang. Les mecs de Youssef s’entraînaient à manier le cutter et le couteau sur les animaux du secteur. C’était pour cette raison qu’on ne croisait aucune bestiole errante dans la cité. Ecœuré, il s’éloigna, se promettant de mettre aussi cette incroyable sauvagerie sur l’ardoise de Youssef.
En premier, il repéra Moussa, l’ombre dévouée de Youssef. Comme son chef, il portait la capuche de son sweat rabattue sur son front. Il était en planque à l’intersection de deux allées, avec l’air de ne pas s’en faire.
Les mains dans les poches de son jean, adossé au mur lépreux, il attendait cette poule mouillée de Rital.
Rapide comme un serpent qui mord, Sélim prit son élan et se jeta contre l’africain. Avec des gestes amples et précis, sans l’ombre d’un doute, il lui plaqua une main ferme sur la bouche. Il ferma les yeux l’espace d’une fraction de seconde et lui planta dans la carotide, en partant de haut, la fourchette qu’il avait piqué dans la cuisine de sa mère. Arme dérisoire mais qui remplit son office : le sang s’éleva en geyser alors que Moussa poussait un hoquet unique, les yeux levés vers le plafond. Sélim retomba sur le côté, avec l’idée d’être éclaboussé le moins possible.
Le premier pas était fait. A son grand étonnement, il ne ressentait plus rien de la peur qu’il l’habitait quelques minutes auparavant, sauf la rage qui battait dans ses flancs et la volonté de reprendre Sofia. Il avait entendu trop de choses sur ce que ces mecs faisaient aux filles qu’ils chopaient. A l’idée de ce qu’ils avaient pu lui faire, il eut un vertige et manqua hurler.
Il se redressa et fila le long des murs jusqu’à ce que des chuchotements lui parviennent. Il tendit l’oreille. Ils étaient plusieurs. De la main, il palpa les grandes poches de son blouson. Dans la caisse à outils de son père, il avait raflé un cutter de grande taille, à la lame neuve, très aiguisée. Enfoirés. Il allait leur montrer qu’ils n’étaient pas les seuls à savoir en jouer. Il avait aussi emmené un briquet et une gourde pleine d’essence.
Il referma les doigts sur le cutter et s’avança vers les voix. Ils étaient deux à garder l’entrée d’une cave à peine éclairée, dont il ne percevait rien. Deux des sbires attitrés de Youssef. Ils sourirent en biais en le regardant.
- Où il est Moussa ? demanda l’un des deux
- Parti faire un tour.
Ils ne répondirent rien. Ils le mataient avec intensité, cherchant à deviner ses intentions.
- Je veux voir Youssef
Les deux mecs s’écartèrent avec bonne grâce, révélant à Sélim l’intérieur du box. Il vit d’abord Youssef, assis tranquillement sur un vieux téléviseur bousillé, en train de se curer les ongles à la lime.
Et puis ses yeux tombèrent sur la fillette, recroquevillée sur le sol, entre des cartons moisis, son jean et sa culotte abaissés jusqu’aux genoux. Ils avaient tailladé ses tresses. Sur son crâne, ses cheveux se dressaient par poignées, malmenés.
Elle pleurait doucement, presque sans bruit, la tête entre ses bras repliés.
Mais surtout, Sélim aperçut les fines estafilades du cutter sur la peau tendre de ses cuisses, le sang qui s’écoulait doucement.
Il arrivait trop tard et cela lui transperça le cœur.
Plus tard, même en s’appliquant, sa mémoire refuserait de lui restituer exactement l’enchaînement des évènements. Il en fut presque soulagé.
Il n’avait à sa disposition que des images fragmentées : les deux mecs qui s’écroulent frappés au ventre par son cutter, avant que la lame ne scie en deux le visage de Youssef sur le point de l’éventrer à son tour. Le contenu de la gourde dont il asperge la brute en hurlant comme un dément « Crève enflure ! Crève ! » avant d’y mettre le feu.
La fuite, avec Sofia sur son épaule. Il courait comme un dératé, sa sœur légère inconsciente, c’était mieux comme ça, dans les couloirs tous identiques, poursuivi par la fumée et les cris d’agonie du Beur en train de griller.
Le feu dévora les entrailles de l’immeuble. Les pompiers sortirent de là des tonnes de trucs carbonisés dégoulinant de la flotte qu’ils avaient balancé là-dedans pour éteindre l’incendie. Ils retirèrent quatre corps calcinés dont l’un avait une fourchette plantée dans le gosier.
Dans la famille LaRocca on ne parla jamais de ce qui s’était passé. Le silence recouvrit tout comme un voile noir.
La meute, désorientée sans son chef, incrédule et un peu effrayée effaça l’événement. Ils se tinrent bouche cousue devant les flics qui menèrent une enquête de pure forme, sans excès de zèle. Ils conclurent rapidement à un règlement de comptes et classèrent l’affaire.
Simplement Sélim et Sofia quittèrent la cité pour se mettre au vert chez des cousins de Haute-Loire.
Sélim médita longtemps sur cette ironie du sort : il était parti de la Courneuve sans se retourner grâce à eux.
Il lava longuement sa tasse à l’évier, la tête plongée dix ans en arrière, avec la chaleur de l’incendie sur le front.
Il pensa à Sofia et aux tourments qu’elle cachait dans un tout petit bled de Corrèze, en faisant la classe à une dizaine de mômes à peine. A lui, assassin parmi les flics même s’il n’avait mené à la mort que des petites frappes sauvages et défoncées.
Et puis, Rachel Blanchet vint à lui.
Voilà ce qui n’allait pas depuis le début. Qu’elle quitte mari et enfant, soit. Mais qu’elle aille jusqu’à effacer son identité et prendre la peau de quelqu’un d’autre ne pouvait vouloir dire qu’une chose : elle fuyait ou cachait un truc important.
Il n’était pas remonté à la source ainsi que le lui avait demandé Félix. Pas complètement. Il s’était arrêté en chemin, à Verre, fier d’avoir démasqué la fausse Jeanne Molero.
Mais la quête n’était pas finie. Il lui fallait creuser encore.
Il s’habilla rapidement dans la salle de bains, laissa un mot à Cécile sur la table de la cuisine et s’éclipsa de chez lui, en rasant les murs comme il savait si bien le faire.
12
- En clair, à part sa véritable identité, on est pas plus avancé, résuma le commissaire principal Lainé.
L’homme, d’une sécheresse d’arbre mort, ne cessait de s’agiter sur son fauteuil tout en se raclant la gorge. Félix reconnaissait là les signes de la nervosité et de l’irritation mêlées chez le patron de la PJ.
L’enquête était au point mort. Bartoli, depuis le Palais de Justice, devait s‘énerver. Le procureur avait cessé de montrer sa tronche sur FR3, matin et soir. Celui-là aussi crisait.
- Que ce soit clair, Estevez. Il faut à tout prix éviter que la presse apprenne que cette femme vivait sous une fausse identité. Sinon, ça devient le roman feuilleton de l’été. Ils seront déchaînés. Pareil pour le concubin. Je ne veux pas risquer qu’il bavarde.
- Bien, patron.
Les deux hommes gardèrent le silence quelques secondes puis Félix dit :
- Son signalement est toujours sur le site de recherches des majeurs disparus de la Gendarmerie Nationale.
Mentalement, il revit la photo de Rachel Blanchet, de vingt ans plus jeune sur Internet. Disparue le 10 mai 1986 à Verre. Son signalement décrivait une jeune femme âgée de 24 ans, type européen, 1,63m, de corpulence légère, cheveux bruns mi-longs. Signe particulier : une marque de naissance près du nombril ayant l’apparence d’une étoile de mer. A quitté don domicile sans ses papiers d’identité. Et pour cause : elle en avait d’autres.
- Et alors ? lança le divisionnaire. Qu’est-ce qu’on en a à foutre ?
- Et alors, patron, s’engouffra Félix, saisissant la perche tendue, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a un lien avec Bourdais.
Jean-Charles Lainé secoua sa tête maigre, le front barré d’une ride d’agacement.
Il ne pouvait plus écarter la moindre hypothèse. Le colonel Bourdais en était une. Il était même la seule ; il n’avait pas le choix. Félix pouvait suivre sur le visage du commissaire ses combats intérieurs.
- Bon, bon.. grogna-t-il mais avouez que c’est mince
- Pas tant que ça, rétorqua Félix. N’oubliez pas qu’il a co-dirigé le STRJD. Il a appartenu au GIGN, il est rompu au combat à mains nues. Et son alibi, lui, est mince et invérifiable.
Le commissaire soupira, cédant à contrecœur :
- N’en jetez plus. Je me charge de Bartoli. Je vais prévenir le directeur général de la Gendarmerie Nationale qu’un de ses officiers supérieurs pourrait bien être impliqué dans une affaire criminelle.
Il adressa à Félix une grimace en guise d’avertissement.
- Ne me faites pas regretter d’avoir pris cette décision.
Félix inclina le front, docile
- Vous inquiétez pas patron. J’ai l’intention de contourner l’obstacle.
- Bien. Que ça ne vous empêche pas de continuer à gratter ailleurs, grogna le commissaire, le visage contrarié
- C’est exactement ce qu’on fait, confirma Félix.
Il eut une pensée rapide pour Sélim. Son lieutenant l’avais convaincu qu’il devait retourner à Verre, poursuivre l’enquête là-bas, persuadé qu’il y avait encore quelque chose à glaner de ce côté-là. Il avait l’intime conviction que Rachel Blanchet n’était pas partie sur un coup de tête mais poussé par une force impérieuse. Félix n’avait pas cherché à l’en dissuader.
Après tout, le raisonnement du petit se tenait.
13
Les locaux de la gendarmerie de St Mesmes Comont, un patelin un peu plus important que Verre mais tout aussi lugubre, jouxtaient l’école primaire. Sélim regarda autour de lui : trois ou quatre bureaux vieillots et exigus, aux antiques ordinateurs. L’équipe, composée de six militaires pour un véhicule, veillait sur quinze communes qui totalisaient en tout et pour tout trois mille habitants. Doivent s’emmerder les Cruchot, pensa Sélim en s’installant dans le bureau du Capitaine Duvernoy qui commandait la brigade.
- Alors comme ça, vous nous arrivez tout droit de la Méditerranée ? lança le militaire qui s’exprimait avec un fort accent chti.
Sélim hocha la tête, souriant. Le capitaine Duvernoy, la quarantaine bien sonnée, avait l’air aussi jovial que Bourdais le haut gradé parisien était froid comme une pierre tombale.
- Qu’est-ce qui vous amène par chez nous ? Me dites pas que c’est le beau temps !
Le gendarme rigola en désignant du menton les trombes d’eau qui s’abattaient derrière les vitres.
- Une affaire de femme disparue en 1986, à Verre.
- Ah oui, Rachel Blanchet, l’employée de la mairie
- Vous vous en souvenez encore ? demanda Sélim, étonné
- Evidemment. En 1986, je venais de prendre mon poste ici et voilà que cette histoire me tombe dessus.
Duvernoy fit une pause avant de dire, un peu méfiant :
- Mais qu’est-ce que cette vieille affaire a à voir avec la PJ du Var ?
- Rachel Blanchet a été assassinée il y a quelques jours chez nous. Alors, on ratisse.
Le gendarme opina du menton, pas plus épaté que ça :
- Ah, je vois.
Sélim avait sorti son calepin et stylo en main, interrogea :
- Que pouvez-vous me dire de ce dossier ?
- Ma foi, pas grand-chose. Le mari nous a signalé la disparition de son épouse le jour même. Pauvre type. Je m’en rappelle encore. Complètement défait, avec sa môme à la main. Il ne voulait rien entendre.
- C’est-à-dire ?
- Que sa femme s’était tirée volontairement. Il nous a suffi de fouiner dans leurs placards. Il manquait quelques fringues, des affaires de toilette, un sac de voyage. Elle avait laissé ses clefs aussi. Malgré ça, il s’accrochait. Je crois bien qu’il a du placarder des affiches avec la photo de sa femme dans tout le département.
Le capitaine Duvernoy secoua la tête :
- Et croyez-moi, il y en a eu des plaisantins pour le faire courir. Et nous avec lui. Jusqu’à ce qu’il déménage avec sa fille, on l’a vu dans nos bureaux presque tous les jours.
Duvernoy se tut. Sélim leva les yeux de son carnet :
- Qu’avez-vous appris au cours de votre enquête ?
- Rien. Rachel Blanchet s’était bel et bien évaporée, sans laisser de traces.
Et pour cause, songea Sélim. Nouvelle identité.
- Et les raisons de sa disparition soudaine ? reprit-il
- Aucune idée. On a rien trouvé dans sa vie qui puisse expliquer quoi que ce soit. Gentil mari. Une belle fillette. Un boulot.
Sélim referma son bloc, déçu. Il était venu ici avec un espoir. Infime, certes, mais tout de même une espérance. Un mot perdu, un fait apparemment mineur pouvait parfois tout changer.
Le capitaine saisit la cafetière sur la desserte derrière lui.
- Un café, lieutenant ?
Sélim acquiesça. Il n’était pas pressé. Son train partait dans trois heures seulement. A Lille, il reprendrait le TGV pour Saint-Raphaël, bredouille.
- Vous savez, dit encore Duvernoy, pensif, dans ce pays, l’ennui et le désespoir poussent aussi facilement que les fleurs sur les terrils.
LaRocca crut entendre les mots de Christine Levasseur. Cette version lui déplaisait. Il sentait que cette façon de voir les choses était incomplète, simpliste.
- Vous avez vu Verre et ses environs ? continuait le gendarme. Chouette, non ? Des champs, des fermes, des habitations dispersées. Toutes les communes de France nous envieraient nos statistiques en matière de criminalité, c’est moi qui vous le dit !
Il leva un index de maître d’école :
- Exception faite de l’année 1986, bien sûr. Pensez donc : en l’espace de trois semaines, j’ai eu à gérer les cadavres de deux types au bord d’un champ et une femme qui disparaît.
- Quoi ? Quels types ?
Sélim avait presque sauté de sa chaise.
- Justement, on ne l’a jamais su, répondit Duvernoy, l’air désolé
Le lieutenant se redressa tout à fait.
- Je peux consulter le dossier ?
Installé sur un coin du bureau du capitaine, Sélim lut l’intégralité du dossier du double homicide découvert le 5 avril 1986, sous l’œil perplexe du gendarme.
Pour tout dire, il trouvait ce flic varois un peu bizarre. Venu pour une femme du coin assassinée dans sa circonscription, il dévorait comme un affamé le dossier des deux inconnus retrouvés morts dans le champ du vieil Albert.
Le gendarme eut une pointe d’inquiétude. Pourrait-on aujourd’hui lui reprocher quoi que ce soit sur le déroulement de cette enquête ? Il n’avait pas l’impression d’avoir failli quelque part. Il haussa les épaules et sorti de la pièce sans que le lieutenant de police s’en aperçoive.
Sans cesse, LaRocca devait refouler les paroles de Christine Levasseur pour se concentrer sur la lecture du dossier et ne pas s’emballer. Je me suis toujours demandé ce qu’il pouvait y avoir de si attirant ici pour qu’elle y revienne.
D’anecdotiques sur le moment, ces mots-là prenaient ici et maintenant une résonance particulière. Il ne pouvait pas croire à une coïncidence, à une absence de lien. Remonte à la source.
Il lut les documents en omettant aucune virgule. Le rapport du capitaine Duvernoy mentionnait la découverte au matin du 5 avril 1986, des corps de deux hommes, dans le champ d’Albert Lecoureur, sur la commune de Verre. L’agriculteur avait failli les écraser sous les roues de son tracteur.
Les deux types, des gaillards de type européen, âgés de trente à trente cinq ans, avaient été abattus par balles de 9 mm. L’un avait été atteint à la gorge, l’autre au cœur et à l’abdomen. Ils ne portaient rien sur eux : pas de papiers d’identité, argent, montre, bijoux. Aucun signe distinctif. Leur assassin les avait déshabillés et emporté leurs vêtements et leurs chaussures. Ils avaient conservé un peu de dignité seulement grâce à leur pantalon.
Sélim releva la tête. On leur avait ôté tout ce qui aurait pu les identifier.
Il jeta un coup d’œil sur les photos de la scène du crime. Les corps étaient tombés l’un contre l’autre, en travers d’une allée de terre. Il avait plu abondamment, toute la nuit du 4 au 5 avril. Ils gisaient dans une mare d’eau et de sang. La pluie avait emporté les empreintes et les traces, quelles qu’elles soient.
Le recours aux fichiers nationaux d’identification n’avait strictement rien donné. Personne n’avait déclaré leur disparition, personne n’avait réclamé leurs corps.
Sélim referma le dossier. Deux fantômes, complètement muets. Deux anonymes enfoncés dans la boue d’un champ, dans le trou du cul du monde.
Quel rapport avec Rachel Blanchet ? Sélim se leva, allant poser son front sur la vitre. Ca continuait à tomber dur. Saleté de pays. Ca valait bien la Courneuve, dans un autre registre. Il lâcha un soupir qui noya la vitre dans une buée éphémère. Remonte à la source.
- Ca tombe comme vache qui pisse, hein ?
Il se retourna. Duvernoy semblait aussi fier de la pluie du Nord que les méditerranéens de leur soleil. Le con. Plus un garde-champêtre qu’un gendarme celui-là avec sa bouille de père tranquille.
- Je peux avoir une copie des pièces du dossier ? dit Sélim qui ne voulait pas partir les mains vides
Le gendarme claqua la langue :
- Ca peut se faire.
Félix grogna dans le téléphone :
- Et Interpol, c’est pour les chiens ?
Sélim se tenait sous le tableau d’affichage des trains, dans le hall bondé de la gare de Lille. Son train n’allait plus tarder. Il avait au bout du fil un Félix de mauvais poil qui l’avait écouté sans décroché un mot. Coup de blues, whisky ou pleine lune, pensa Sélim. Il avait l’habitude. De mémoire, il passa en revue les pièces du dossier qu’il avait dans sa sacoche. Il n’y vit pas de demande d’informations à l’organisation internationale de police.
- Les gendarmes ne les ont pas sollicités, dit-il. J’y vais ?
- C’est ça, vas-y. Mais après tu rappliques. J’en ai marre de la blondinette. Elle sursaute chaque fois que j’ouvre le bec.
Sélim sourit dans le récepteur :
- Ca roule, chef
Il raccrocha heureux parce que la source n’était pas encore tarie et déçu de lui-même. Il n’avait même pas pensé à Interpol. Il ne valait pas mieux que le garde-champêtre Duvernoy. Pourtant, il se rappelait avoir visiter le Secrétariat Général d’Interpol, basé à la Cité Internationale de Lyon quand il était à l’Ecole des Inspecteurs de Police.
Encore une fois, le vieux Félix, que plus un mec à la Brigade ne voulait auprès de lui, le guidait en grognant.
Jusqu’à ce que Sélim arrive cinq ans auparavant, plus un flic ne voulait travailler avec lui, leur patience épuisée. Ils se plaignaient tous de sa désinvolture et de ses accès de brutalité. Ils le détestaient et le craignaient à la fois car Estevez avait la langue acerbe. Il se sauvait aussi, comme il l’avait fait la nuit du meurtre de Rachel Blanchet. Il laissait tout tomber, d’un seul coup, comme s’il n’en pouvait plus. Il allait se mettre à l’abri, en général dans son bureau.
LaRocca avait décidé qu’il tiendrait le choc. Pas par altruisme. Il n’avait pas l’âme d’une assistante sociale. Il avait plusieurs raisons de relever le défi : se faire bien voir du boss, gagner sa place auprès des collègues tout en leur épargnant la contrainte de travailler avec Estevez. Faire son trou, quoi.
Pour ça, il payait tous les jours le prix de son entêtement : Félix en retard, absent, à moitié déssaoûlé, pas toujours très présentable, mauvais comme la gale, imprévisible, pas fiable. La liste était longue de ce à quoi il devait faire face. Au bout de cinq ans de ce régime, il aurait pu demander un changement de coéquipier. Les collègues l’auraient tous compris, voire encouragé. Ca ne lui venait même pas à l’esprit. Car malgré les difficultés à fonctionner au quotidien, il avait vu ce qu’il y avait à voir chez Félix : derrière l’homme triste à crever, déboussolé, il y avait un flic en état de marche. Et contrairement à ce que pensaient les autres à la PJ, s’il n’avait pas dépassé le grade de capitaine, ça avait à voir avec son comportement et sa fréquentation assidue de l’alcool et pas avec ses qualités de policier ou ses compétences.
Il était retors, il avait du pif et chose surprenante, des résultats. C’était bien pour cette raison que le boss ne l’avait jamais mis sur la touche. Lui coller un « tuteur » oui, mais le placard sûrement pas.
Et Sélim avait si bien senti à qui il avait affaire, qu’il avait fait preuve à la fois d’humilité et d’une patience d’ange auprès de son déglingué de capitaine, s’accommodant de ses lubies, de ses sautes d’humeur, de son haleine souvent chargée, pour en tirer les enseignements nécessaires à la suite de sa carrière.
Aujourd’hui encore, il démontrait qu’il réagissait plus vite que lui.
Sélim leva la tête. Son TGV était annoncé voie 6. Il fila sur les quais.
Il descendrait à Lyon. Saint-Raphaël ça serait pour plus tard.
14
Félix Estevez surprit Nathalie Bourdais à la piscine, seule comme il l’espérait. Assise au bord du bassin, les pieds décrivant des arabesques dans l’eau transparente, elle surveillait ses filles.
Il vint vers elle lentement, prenant le temps de la regarder. Elle était si impeccable qu’elle en paraissait légèrement déplacée. Ses cheveux blonds étincelaient presque autant que le chapelet de bracelets en or qu’elle avait au poignet droit. Elle portait un maillot de bain blanc, piqueté de perles multicolores, plaqué contre sa peau bronzée. Et toujours la bouche peinte, les ongles rouges comme des tâches de sang à chaque doigt.
Elle leva ses lunettes noires vers lui et se montra tout de suite hostile :
- Qu’est-ce que vous voulez ?
- J’aimerai vous parler
- Je ne peux pas. Je m’occupe de mes filles
Félix se tourna vers deux femmes qui discutaient tout près d’eux, exhiba sa carte tricolore tout en désignant les petites Bourdais :
- Mesdames, je vous serais reconnaissant de tenir à l’œil ces trois fillettes pendant que je parle à leur maman.
Prises au dépourvu, les femmes hochèrent la tête.
- Voilà, c’est réglé, dit-il. Allons discuter ailleurs, d’accord ?
Nathalie Bourdais ne répondit pas, le visage fermé. Le flic insista doucement ; il n’était pas question de la brusquer :
- Allons, Madame Bourdais. Ca ne vous prendra que quelques minutes.
Lorsqu’elle se leva, il vit briller le piercing qu’elle portait au nombril. Une libellule aux ailes déployées dont les couleurs rappelaient celles des perles de son maillot de bain. Cette femme ne laissait rien au hasard. Il pressentit tout d’un coup qu’elle serait difficile à surprendre. Elle enfila une courte robe de plage et glissa ses pieds dans des sandalettes aux semelles de bois.
Ils s’éloignèrent sous les arbres, empruntant les allées dallées. Les sandales de Nathalie Bourdais claquaient sèchement sur les pierres.
- Votre mari n’était pas près de vous à la piscine ?
Elle prit le temps de relever ses lunettes au-dessus de son front et ironisa :
- Bravo, capitaine, pour cette formidable déduction !
Elle avait une voix râpeuse, écorchée, qui contrastait avec son allure soignée.
- Où est-il ?
- Il n’a pas à vous rendre compte de tous ses faites et gestes, si ? interrogea-t-elle irritée tout en sortant un paquet de clopes d’une poche dissimulée dans les plis de sa robe.
- A moi non. Du moins, pas encore. Mais à vous ? Vous rend-t-il compte de quoi que ce soit ?
Elle ne releva pas. Au lieu de ça, elle tira sur sa cigarette et détachant chaque mot, demanda en le regardant entre ses cils chargés de mascara :
- Qu’est-ce que vous voulez ? Vous ne m’aurez pas avec la méthode du diviser pour régner. Je ne suis pas aussi conne que j’en ai l’air, vous savez.
C’était bien ce que Félix avait perçu : derrière l’abondance des fards, se cachait une femme douée d’intelligence. La ruse allait lui faire perdre la partie. Il fallait la traiter d’égal à égal. Tant pis. Aller droit au but. La bousculer. Traverser l’enveloppe lisse et clinquante qu’elle lui opposait.
Il décida de foncer. Peut-être même droit dans le mur :
- Vous le croyez capable de tuer ?
Les yeux bleus de la femme s’agrandirent. Félix vit ses pupilles s’élargirent comme des nuages d’orage. Les lèvres pincées, elle écrasa sa cigarette d’un coup de talon rageur.
- Vous n’avez pas le droit de me demander ça, dit-elle sauvagement
- Si, j’en ai le droit. Il n’a pas d’alibi.
- Ca ne fait pas de lui un assassin
- En êtes-vous sûre ?
Elle ne dit rien. Elle lui tournait presque le dos comme si elle était prête à s’enfuir.
Il insista, buté :
- En êtes-vous sûre ?
Elle ne cèderait pas. Pas de doute, elle était coriace. Il changea de tactique :
- Votre mari pratique les arts martiaux ?
Elle consentit à lui répondre, en le matant de côté, méfiante et tendue :
- Plus maintenant. Pourquoi ?
- Parce que cette femme, Jeanne Molero, est morte d’avoir été battue par quelqu’un qui maîtrise les techniques de combat.
- Et après ? Mon mari n’est pas le seul homme à la ronde à pratiquer le karaté ou je ne sais quoi.
- Non. Mais il est le seul à ne pas avoir d’alibi solide à l’heure du meurtre.
Elle se referma immédiatement sur elle-même, la figure cachée sous ses cheveux trop blonds. Félix éprouva une envie violente de la secouer. Il s’était trompé sur tout la ligne. Elle serait solidaire. Pas par amour pour Bourdais. Pas par fidélité. Mais parce qu’il était le père de ses filles. Et parce qu’elle ne pouvait pas accepter de s’être fourvoyée à ce point. Pour sauver les apparences. Pauvre con sans psychologie. Il était vraiment l’heure de prendre sa retraite.
Il décida de jouer malgré tout une dernière carte, refusant de partir battu
Il sa rapprocha jusqu’à l’effleurer et murmura :
- Pourquoi refuse-t-il de coopérer s’il n’a rien à se reprocher ? Après tout, c’est un professionnel, il sait ce qu’est une enquête de police, il sait qu’il pourrait se disculper en quelques mots, à moins que…
Elle cilla imperceptiblement. Le poison faisait son chemin. Elle jeta entre ses dents :
- Foutez-moi la paix
Et tout de suite, dans un souffle :
- Vous ne savez rien
Félix retint un soupir de soulagement. Quelque chose venait de céder. Il songea à une digue fragile que rompent les assauts répétés d’une même vague. Prudent, il se tut. Il s’éloigna d’elle et leva les yeux vars la cime des pins. Le soleil éclatait en flèches brisées à travers les branches. Jeanne Molero ou plutôt Rachel Blanchet était tombée quelque part sous ces arbres. Garou avait parlé des aiguilles de pin dans ses cheveux.
Il ré-amorça avec douceur :
- Vous croyez ?
- Vous savez ce que c’est que deux étrangers dans une maison qui se croisent sans se voir ? S’ingénient à s’éviter ? Se regardent par en dessous ? débita-t-elle essoufflée, d’un ton amer.
Les coins de ses lèvres tremblaient. Félix savait oui. Ces paroles trouvaient en lui un écho étrangement familier. Martin et lui avaient vécu comme ça, quelques années. Deux fauves sur une même terre, secrètement dressés l’un contre l’autre.
- Comment en êtes-vous arrivés là ? Pourquoi ?
Elle émit un petit rire sans joie :
- Colonel Laurent Bourdais. Un homme viril, autoritaire, un meneur d’hommes…père de deux filles. Un échec. Une tâche. Elles ne l’intéressent pas. Il nous déteste toutes les trois. Si je l’avais laissé faire, j’aurais été enceinte jusqu’à ce qu’il ait le garçon rêvé.
- Vous vous vengez c’est ça ? En déguisant ces gamines comme vous le faites ?
Elle le fixa, les yeux étincelants, la voix dure.
- Elles me ressemblent, non ? Quoi qu’il fasse, il m’a sous les yeux.
Elle murmura farouche :
- Et puis comme ça, elles sont à moi. Puisqu’il n’en veut pas.
Félix comprenait tout. Il eut pitié. Elle faisait front de cette manière. Avec ses filles à ses côtés, comme un reflet d’elle-même. Une vengeance quotidienne. Ou que Bourdais pose les yeux chez lui, il les verrait toutes les trois.
- Pourquoi ne pas divorcer ?
Elle secoua la tête, en levant un index rouge de censeur :
- Il ne me laissera jamais partir. Pas bon pour la carrière. Il doit être exemplaire, vous comprenez, s’il veut atteindre un jour son objectif : devenir Directeur Général de la Gendarmerie Nationale. Il a les moyens de me contraindre, de transformer mon existence en cauchemar et qui l’arrêterait ? Qui me défendrait contre lui ? Et puis…
- Oui ?
- Parfois, il me fait peur.
- Comment ça ?
Elle marchait vers le fond du parc. Il semblait que rien maintenant ne pouvait plus l’empêcher de déverser sa haine. C’était bien ce que Félix avait reniflé à leur première rencontre, le sentiment d’une colère tapie au fond de cette femme sophistiquée. Ils longèrent le mini-golf désert. Sous leurs semelles éclataient les pommes de pin. Parfois, elle les envoyait valser du bout de ses sandales.
- Je sais ce qu’il est réellement. Ce qu’il fait.
Félix s’arrêta et lui saisit le bras :
- C’est-à-dire ?
- Il passe son temps sur Internet, sur des sites de rencontres. Des nuits entières, parfois. Je sais qu’il choisit les femmes avec soin. Elles ont toutes des choses à cacher. Il est bien placé pour savoir ce que les gens veulent dissimuler, non ? Il fouille leur vie comme s’il faisait les poubelles. Après, il les traque, il les menace, il les force.
- Comment savez-vous tout ça ?
- Moi aussi, je sais me servir d’un ordinateur. Je connais ses codes d’accès, je passe derrière lui, je lis tout.
Sa bouche se tordit dans une grimace.
- Il me dégoûte, souffla-t-elle
Félix imaginait parfaitement Laurent Bourdais profitant de sa position pour extorquer des faveurs. Il devait aimer ça, le jeu du chat et de la souris. Ca cadrait avec le personnage, ce goût de la domination, cette perversité.
Se pouvait-il qu’il ait traqué Rachel et que ça ait mal tourné ?
A côté de lui, Nathalie Bourdais était devenue silencieuse. Elle semblait mal à l’aise. Elle s’en voulait d’avoir craqué, déballé les petites manies malsaines de son mari.
- Vous pensez qu’il aurait pu faire ça avec Jeanne Molero ?
- Ecoutez, il faut que j’y aille. Je ne peux pas laisser mes filles indéfiniment, dit-elle éludant la question.
Elle tourna les talons et commença à remonter l’allée d’un pas vif. Brusquement, elle fit demi-tour et avoua, l’air effaré par ce qu’elle allait dire :
- Cette femme, il….il la connaissait. Je l’ai vu lui parler à deux ou trois reprises.
Cette fois, elle partit presque en courant.
15
Laurent Bourdais était assis droit comme un i sur sa chaise, l’air détendu et patient, les mains croisées sur les cuisses. Avec ses larges épaules, il semblait emplir une grande partie de l’espace de la petite salle d’interrogatoire de la PJ de Fréjus.
Il n’était pas loin de 16h. Félix et une jeune enquêtrice stagiaire dont il n’avait pas retenu le nom et que Lainé lui avait collé dans les pattes étaient allés le cueillir sur le practice de golf pendant un cours d’initiation, juste après avoir reçu le feu vert du juge Bartoli.
Il les avaient suivi sans discuter.
Les deux flics lui faisaient face de l’autre côté de la grande table en formica d’un brun sale, couverte de rayures et de brûlures de cigarettes. Félix jeta un coup d’œil à sa coéquipière d’une jour : l’air appliqué, elle était prête à enregistrer chaque mot prononcé par le suspect sur son ordinateur portable.
Les coudes de Félix reposaient sur un dossier vierge de toute inscription sur lequel Bourdais avait jeté un rapide coup d’œil, mine de rien.
Il observa le gendarme de biais. Bourdais devait encore, à cet instant, se croire à l’abri. Il comptait certainement sur sa connaissance approfondie du métier et sur le nombre de barrettes qui ornaient ses vestes d’uniforme pour s’en sortir. Sauf que les policiers en savaient long désormais sur ses sales combines sexuelles. De fortes présomptions pesaient sur lui, l’orage s’accumulait au-dessus de sa tête. Bartoli et Lainé eux-mêmes ne pouvaient plus ignorer les charges.
Mais ça, Bourdais ne le mesurait pas encore. Surprise du chef signée Félix Estevez. Il avait bien l’intention de ne pas lâcher ce salaud avant d’apprendre tout ce qu’il voulait savoir.
- Colonel, avant qu’on ne commence à se parler sérieusement vous et moi, voulez-vous me dire où vous étiez le soir du meurtre de Jeanne Molero ?
- Je vous l’ai déjà dit, il me semble
- Vous maintenez donc avoir passé la soirée sur le port de Saint-Raphaël, seul ?
Bourdais poussa un soupir d’agacement :
- Oui, je le maintiens
- Vous confirmez également ne pas connaître Jeanne Molero et n’avoir eu aucun contact avec elle ?
- En effet, je le confirme.
Félix jeta un regard à sa collègue : ses doigts dansaient sur le clavier de l’ordinateur. Le piège venait de se refermer.
- C’est bien dommage que vous vous entêtiez comme ça.
Félix tapota le dossier posé devant lui, avec un air de conspirateur.
- Colonel, vous avez des passe-temps répréhensibles, dit-il en savourant chaque mot comme des bonbons acidulés.
L’autre lui renvoya un regard neutre, à peine coloré d’un léger doute. Il ressemblait à un joueur de poker essayant de deviner le jeu de l’adversaire. Le gendarme paria sur un coup de bluff.
- Faites attention à ce que vous dites, siffla-t-il, la voix aiguisée comme un silex
Le policier s’esclaffa :
- Oh mais oui, Colonel ! Je pèse mes mots comme vous choisissez vos victimes : avec une attention toute particulière.
Il ouvrit son dossier. Un empilement de pages web garnissait la chemise cartonnée. Il avait arraché à Nathalie Bourdais le mot de passe Internet de son mari et son pseudo. Pour ça, il était allé jusqu’à la menacer de complicité pour briser sa résistance.
Il leva le regard. Laurent Bourdais avait les yeux rivés sur les documents, dans une fixité de sphinx. Son corps massif esquissa inconsciemment un mouvement de recul sur sa chaise, adoptant déjà une position défensive.
- Voulez-vous que nous parlions de ça ?
Bourdais se révolta :
- Pour quoi faire ? Vous êtes suffisamment renseigné à ce que je vois, non ?
Félix se pencha par-dessus la table :
- Parce que je pense que vos…disons « activités » sur Internet ne sont pas sans rapport avec Jeanne Molero.
- - Je ne connais pas cette femme.
Félix plongea la main dans la liasse de pages web et en extirpa une au hasard :
- Tout comme vous ne connaissiez pas Estelle Colas avant de la menacer de la dénoncer à son patron parce qu’elle a fait de la taule ?
Il reposa le document et en sortit un autre :
- Ou Hélène Clément, ex-call girl. Voyons voir quelle pression vous avez exercé sur elle « Chère Hélène, à votre avis, comment votre adorable fille prendrait-elle le fait que sa mère est une ancienne pute ?.Les adolescents peuvent être si intransigeants surtout envers leurs parents… »
- Assez, ordonna Bourdais, les yeux fuyants.
Félix insista :
- Y en a eu combien ?
- Je ne sais pas
- Combien ?
- Je ne sais pas, je vous dis !
- Alors, je vous repose la question : connaissiez-vous Jeanne Molero ?
- - Non, je viens de vous le dire.
Félix serra les mâchoires. L’obstination du militaire à nier lui tapait sur les nerfs. Il frappa la table du plat de la main. La jeune stagiaire sursauta, impressionnée. On l’avait pourtant prévenu que le Capitaine Estevez était aussi instable que de la nitroglycérine.
- Vous mentez, Bourdais. A plusieurs reprises, vous avez été vu avec Jeanne Molero.
Un silence pesant s’abattit sur la salle d’interrogatoire. Une cavalcade traversa le couloir, ébranlant les cloisons. Les policiers attendaient, leurs yeux braqués sur le suspect. Bourdais leur dérobait son visage. Il gardait la tête baissée, présentant son crâne gris et rutilant. Des ondes de dégoût traversaient Félix.
L’homme releva enfin la tête. Les traits de son visage avaient subi une étrange transformation. La peur les rendaient flous, les noyaient dans une pâleur de cire.
- Je ne l’ai pas tuée, dit-il, la voix vacillante.
- J’en déduis que vous la connaissiez ? insista Félix
Bourdais eut un sursaut d’agressivité :
- Oui, oui, oui, là ! Vous êtes content ?
Félix se leva, contourna l’homme et lui glissa à l’oreille :
- Maintenant, je veux tout savoir.
Bourdais soupira, mal à l’aise. Manifestement, le colonel Bourdais, sous-directeur de l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale souffrait le martyr à l’idée d’étaler sa boue intime, de révéler ses bassesses à ces deux flics qu’il avait sous-estimés. Félix le sentit.
- Allons, courage, colonel, dit-il sarcastique, en lui tapotant l’épaule.
Bourdais se dégagea, irrité par la familiarité du vieux flic.
- Il y a dix jours, je ne l’avais encore jamais vue. Je l’ai…je l’ai repérée à la piscine, le jour de mon arrivée. Son visage m’était familier. Je l’ai observée plusieurs jours. A l’accueil, on m’a donné son nom. Comme je n’arrivais pas à l’identifier, j’ai fini par consulter notre fichier consacré aux personnes disparues et recherchées…
Félix le coupa :
- Et vous avez trouvé Rachel Blanchet ?
Bourdais tendit un regard surpris à Félix. Le policier eut envie de le cogner sans retenue.
- Oui. Même avec vingt ans de plus, c’était la même femme.
- Et en continuant de fouiner, vous avez découvert que Jeanne Molero était morte depuis belle lurette ?
- Oui
- Vous l’avez fait chanter, n’est-ce pas ? Comme toutes les autres, que vous coincez sur Internet. C’est ça, hein ? Pour usurpation d’identité. L’occasion était trop belle.
Bourdais hocha la tête.
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Rien. Elle refusait de céder, c’est tout.
- Non ce n’est pas tout. Moi, je crois que vous l’avez tuée, excédé qu’elle vous résiste.
- Non, je vous l’ai dit. Je ne l’ai pas touchée. Je l’ai approchée, oui, je l’ai fait chanter, oui, mais la tuer non. Je n’ai pas pu la tuer. J’étais avec une femme, le soir du meurtre.
Félix se retourna vers son enquêtrice, estomaqué.
- Qui ? exigea Félix, la voix dure
- Je ne sais pas…Enfin, elle s’appelle Lucie, c’est tout ce que je sais. Je l’ai rencontrée sur Meetic.fr. J’avais rendez-vous avec elle dans un bar, sur le port de Saint-Raphaël, à 20h30. On est allé dans un hôtel.
Depuis le début, ce salaud lui avait livré une demi-vérité. Félix se passa la main sur le visage, fatigué.
- Pourquoi n’avoir rien dit plus tôt ?
- Ma vie privée ne peut être étalée sur la place publique, lâcha le gendarme. Je ne peux pas me le permettre.
- fallait y penser avant, dit Félix.On va vérifier tout ça. J’espère pour vous que c’est vrai. En attendant, vous êtes placé en garde à vue.
Vers 22h le même soir, Félix Estevez vint lui-même ouvrir la porte de la cellule de détention. Laurent Bourdais émergea de l’étroite pièce aux murs et au sol de ciment brut.
- Votre rencart a confirmé votre alibi. Vous êtes libre. Le Parquet avisera des poursuites qu’il entend engager contre vous pour vos saloperies informatiques. Vous ne couperez pas aux poursuites pour dissimulation de faits intéressant une enquête criminelle.
Le gendarme hésita avant de poser la question qui le tarabustait depuis l’après-midi :
- C’est ma femme, c’est ça ? C’est elle qui vous a renseigné ?
Félix lui adressa un regard de mépris :
- Foutez le camp, Bourdais. Vous me donnez envie de gerber, grogna-t-il, en refermant la cellule.
Le militaire s’esquiva sans se faire prier. Félix s’adossa au mur, frustré. Son coupable idéal n’était qu’un cyberdélinquant sexuel. L’enquête était de nouveau au point zéro.
.
16
Le lendemain après-midi samedi, Félix traînait dans son jardin, errant dans les herbes qui lui montaient jusqu’aux genoux et griffaient son pantalon de toile.
Une bonne tonte qu’il aurait fallu. Mais le courage lui manquait. Comme pour le reste : un coup de barbouille sur la façade triste de la baraque, une couche de bondex sur les volets. Et faire les vitres aussi, elle étaient cradingues et réparer les gouttières.. Tout le reste, quoi.
Le problème c’était pour quoi faire ? Pour qui ? Il vivait seul ici depuis trop longtemps. Il n’invitait jamais personne. Il n’y avait que lui pour voir la crasse et le désordre. Il frotta ses joues mal rasées. La journée n’avait pas bien commencé.
Le matin même, il avait eu droit à sa séance chez le juge Bartoli, avec Jean-Charles Lainé, à rendre des comptes pendant une bonne heure, presque à s’expliquer sur la longueur des virgules dans ses rapports. Et à se faire sermonner comme un gamin. Les jours s’écoulaient et il ne se passait rien, il connaissait pourtant les statistiques sur les taux de résolution qui s’amenuisaient comme neige au soleil au fil des jours, oui ou non ? Il n’était pas pensable de ne rien tenir. Ce n’était pas acceptable. Bartoli aimait ce mot dont il détachait les syllabes avec lenteur, de sa voix nette, il le rendait définitif.
Bartoli le regardait avec hauteur, lui aussi. Il reconnaissait sur le visage du juge la même condescendance teintée de dégoût que celle qu’il décelait parfois, fugitivement, dans le regard de Sélim. Félix soupira. Il n’y avait plus grand monde pour voir le flic derrière le corps ravagé. Normal. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il l’avait bien cherché. Il était sorti du bureau du juge presque étourdi, saoulé de tant de paroles qu’il n’avait pas songé à boire de la journée.
Sans même s’en rendre compte, il était parvenu au fond du jardin, près de la pergola pourrie, rongée par la vigne vierge. Saisi, il s’immobilisa. Vingt-cinq ans qu’il n’avait pas foutu les pieds de ce côté-ci du jardin. Comment il avait pu se laisser entraîner jusque-là ?
Frappé au cœur, il regarda fixement la petite table ronde sous la pergola. Et sous la bâche plastique transparente qui la recouvrait, salie par les années, il distingua le jeu d’échecs, l’air hagard. Alice. Leur partie interrompue et jamais reprise. Il passa sa main sur son front moite. Merde. Il se sentit mal à en vomir. S’il avait été certain que ses jambes lui obéiraient, il serait parti en courant. Au lieu de ça, Alice lui apparue, assise à la table, le front buté sous l’effet de la concentration. Elle venait d’avancer son pion, incertaine de son coup, quand tout avait basculé, définitivement. Le jeu était resté là. Il n’avait pas osé y toucher, déplacer les pièces, le foutre en l’air. Le dernier outrage, sûrement, qu’il n’avait pas voulu commettre.
Il en était là, à sa débattre obstinément pour faire refluer les images quand son portable sonna dans la poche de son pantalon. Il respira un grand coup comme si on venait de le sauver d’une mort annoncée.
- Ouais ?
- Brigadier Lambert, Capitaine. Une jeune femme est là, qui demande à vous voir.
- A quel sujet ?
- L’affaire Molero. Elle dit qu’elle a des informations. Elle s’appelle Fiona Bonelli, elle est hôtesse d’accueil à la Résidence du Golf. Elle a passé quelques jours dans sa famille, en Italie, elle a appris aujourd’hui pour le meurtre.
Félix sentit quelque chose palpiter dans son cerveau. Ca allait peut-être bouger, enfin.
- J’arrive, Brigadier
Une jeune femme l’attendait sous le cagnard, devant le bâtiment de la PJ. Appuyée contre le capot de sa voiture aussi petite qu’un jouet, elle fumait tranquillement.
A l’arrivée de Félix, elle se redressa. C ‘était une grande et belle fille brune aux seins larges et lourds sous le tee-shirt. Un léger strabisme donnait à ses yeux bruns une douceur qui tira le flic de son humeur sombre. Il lui fit signe de le suivre et ils filèrent tous les deux le long des couloirs frais jusqu’au bureau du capitaine. La brigade était calme. Au passage, Félix jeta un coup d’œil dans les aquariums. En ce début de week-end, pas mal d’entre eux étaient vides. Il entre aperçut la stagiaire dont le nom lui échappait toujours, visiblement absorbée dans la lecture du code pénal.
Dans son bureau, il mit le ventilateur en marche pour chasser un peu de la chaleur accumulée.
- Alors qu’avez-vous à me dire Mademoiselle Bonelli ?
Il était resté debout, appuyé au rebord du bureau tandis que Fiona Bonelli s’était assise sur un coin de chaise, les mains resserrées sur son sac. Elle semblait intimidée.
- J’ai su aujourd’hui pour la femme retrouvée dans la piscina. J’étais partie ces derniers jours en Italie, chez moi .
- Je sais. L’agent qui m’a appelé me l’a dit. Je vous écoute, dit Félix un peu brusque.
Elle rentra légèrement la tête dans les épaules. C’était bien sa veine. Elle craignait les gens impatients et il fallait qu’elle tombe sur un enragé. Comme si ce n’était pas déjà assez avec son boulot de réceptionniste.
- Quelques jours après leur arrivée, Madame Molero s’est disputée avec sa ragazza. Elles étaient sur le parking de la residenza.
Félix haussa les sourcils. Fiona Bonelli parlait un français correct qu’elle parsemait de mots italiens. Seulement, Félix était hermétiquement fermé à toute autre langue que le français.
- Ragazza ? répéta-t-il
- Sa fille, si.
Félix se pencha vers la jeune femme :
- Vous êtes sûre que c’était sa fille et pas une touriste ?
Fiona hocha vigoureusement la tête :
- Si, c’est moi qui a reçu la famille le jour de leur arrivée. Je m’en rappelle parce que la fille était agressive et agitée. Ma, une adolescente ingrato c’est comme ça qu’on dit ?
- Ouais, c’est ça, dit Félix, perturbé
- En réalité, c’est la fille du monsieur, enfin je crois, ajouta la jeune italienne.
- Et donc, elles se disputaient sur le parking ?
- Si. Madame Molero lui parlait gentiment. Elle tenait la jeune fille par le bras. Elle essayait de la retenir car l’autre cherchait à tout prix à se dégager.
- Qu’est-ce qu’elles se disaient ?
- Non so. Mais la fille a fini par repousser Madame Molero contre une voiture. Molto. C’était choquant. Et elle est partie en hurlant après elle comme une furia. Elle lui a crié quelque chose comme si tu ne me lâche pas, ils vont te…come ? Rompere la bocca ? Casser la gueule, oui, c’est ça. Vedete ? Vous voyez ?
Oh oui, Félix voyait. En l’espace de cinq minutes, son enquête était sortie de la boue dans laquelle elle menaçait de s’enliser. Cette jeune italienne était une bénédiction.
- De qui la jeune fille parlait en disant « ils » ? Vous avez une idée ?
Fiona Bonelli serra les lèvres avec un air de profond mépris :
- Si, je crois. Il y a une bande de types qui s’introduit constamment dans la résidenza pour profiter de la piscina et de toutes les installations. Ils sont strano, ils ont des têtes de voyou. Ils ne respectent rien. La jeune fille traînait avec eux. Je l’ai vue plusieurs fois.
Après un petit silence, elle ajouta l’air écœuré :
- Ce sont des hommes, plus des adolescents.
- Vous connaissez leurs noms ?
Fiona secoua la tête :
- Non. Je ne sais rien sur eux.
Félix inclina le front. Son interlocutrice n’avait plus rien à lui apprendre.
- Merci, mademoiselle. Vous pouvez partir. Nous vous rappellerons pour prendre votre déposition par écrit.
Il lui tendit la main et la reconduisit à la porte. La jeune femme avait à peine tourné le d