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Gertrude



Victor était tout seul chez lui. Ses parents étaient partis pour une soirée mondaine. Lui était sensé jouer sagement avec la baby-sitter. Mais il avait voulu montrer à cette fille qui se prenait pour sa mère qui commandait entre eux deux. Ainsi, lorsqu'elle lui avait dit d'aller au bain, elle avait reçu une griffure au visage. Il avait bien réussi son coup et en était fier. Mais la baby-sitter n'avait pas apprécié. Pas du tout même. Elle l'avait violemment empoigné et l'avait emmené de force jusqu'à la salle de bain - piscine serait un terme plus adéquat. C'est alors qu'il lui avait dit : « Lâche moi ou je le dirai à mes parents et ils te paieront même pas ! ».
Durant une dizaine de secondes son visage avait changé de couleur. Il était passé au bleu (la surprise) puis au vert (l'indignation), au rouge (la colère) et enfin au jaune (quand on ne sait pas quoi faire). Puis elle s'était écriée : « On va voir qui va être puni par tes parents ». Après quoi elle était restée encore plusieurs secondes, toute jaune, ne sachant pas quoi faire. Enfin elle avait puni Victor en l'enfermant dans sa chambre fermée à clef. Heureusement pour le garçon, elle ne connaissait pas la porte dérobée de derrière l'armoire.
Victor avait donc roulé une couette en boule, l'avait glissé sous ses draps et était parti dans la maison. Il marchait à pas de loups, pour ne pas se faire repérer. Il essayait de se prendre pour James Bond, mais en réalité il avait très peur de marcher dans les recoins de grandes pièces obscures. Il avait longtemps surveillé cette fille très désagréable, mais elle s'était finalement endormie dans le petit salon.
Et maintenant, il errait à travers la villa en essayant d'étouffer ses bâillements. Il se dit qu'il devrait peut-être retourner se coucher, mais son honneur était en jeu : il s'était promis de rester éveillé jusqu'au retour de ses parents. Il alla à la véranda, bien triste la nuit. Puis il marcha vers la cuisine, d'habitude pleine de domestiques. Le ronronnement du lave-vaisselle le terrifia, on aurait dit les ronflements d'un monstre endormi. Il alla alors au grand salon, celui où se déroulaient toutes les réceptions, à ne pas confondre avec le petit salon où se trouvait la baby-sitter. Il regarda Gertrude, la sculpture de bois que ses parents avaient acheté pour une fortune à un ébéniste italien. Elle représentait une dragonne. Non pas une dragonne habituelle, une bête féroce en plein vol, mais un paisible animal dont le visage reflétait une personnalité quasi-humaine. Depuis sa naissance, Victor avait appris à ne pas toucher à la sculpture. Il avait été un enfant gâté, chouchouté, mais il y avait une règle qu'il respectait : Gertrude, on la touchait avec les yeux.
Cependant, il était rongé par l'ennui et sa conscience l'était également. Il s'assit donc sur un fauteuil, attendant que l'ennui ait fini de grignoter ses scrupules. Quelques minutes plus tard, il se levait et montait tout à fait normalement sur le dos de Gertrude : il avait décidé de la chevaucher. Le bois grinça. Mais, pour l'enfant, c'étaient les muscles qui se contractaient pour se préparer au décollage. Cependant la statue ne bougea pas. Victor ne savait pas que faire. Il se souvint alors d'un documentaire sur l'équitation qu'il avait visionné sur l'écran géant de sa chambre. Les cavaliers talonnaient leurs chevaux pour les faire accélérer. Il essaya de les imiter. Sans succès. Il recommença alors, en tapant plus fort. Puis encore plus fort. Cela énerva prodigieusement Gertrude. Elle ouvrit la bouche et des flammes en sortirent.
Monsieur et Madame Duchâteau avaient passé ensemble une excellente soirée. Tous les deux étaient un peu soûls, mais lorsque le conducteur arrêta la limousine pour leur montrer leur maison qui brûlait, ils reprirent leurs esprits. Ils coururent et trouvèrent la baby-sitter en pleurs qui leur dit que les bouteilles de gaz avaient dû s'enflammer et qu'elle n'avait pas réussi à sauver leur fils.

Ululo (http://ulysse.lojkine.free.fr)


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