Billy nest pas très intelligent. Il na pas fait de grandes études, bien sûr, mais cest autre chose. Quand je lai connu, il revenait de Corée. Cétait un militaire qui ne voulait plus de son uniforme, il sétait installé dans un appartement que lui avait laissé sa mère avant de mourir. Il adorait sa mère.
Nous nous sommes rencontrés sur les quais. Mon journal plié en quatre sous le bras, je métais mis à la recherche dun endroit à peu près tranquille pour le lire, lorsque jai remarqué Billy, accroupi au bord de leau. Il tenait un sac entre ses genoux, rempli de choses que je narrivais pas à identifier doù jétais. Je me suis approché, un peu timidement. Aujourdhui, je narrive plus à me souvenir ce qui ma attiré chez lui, ce jour-là. Il avait cet air
lair de ne pas savoir exactement où il se trouvait, et de sen moquer éperdument. Il aurait tout aussi bien pu être partout à la fois, on sentait dans ses yeux
dans ses mains
je me souviens dune femme, à New York, qui prétendait pouvoir prédire lavenir en vous touchant le visage. On lisait dans son regard quelque chose que je narrive pas à définir, aliénation ou omniscience, que jai retrouvé ce jour-là sur les quais en rencontrant Billy. Billy et son sac de billes.
Il adorait les billes, il passait des heures à les compter, et puis à les ranger dans son vieux sac de toile, une par une. Il en avait cinquante huit, toutes différentes les unes des autres. A peu près le nombre de balles quil navait pas pris dans le corps en défendant son pays, du moins, cest ce quil disait dans ces rares moment de lucidité. Et après, il éclatait de rire, tellement fort que les billes, dans leurs sacs, sentrechoquaient furieusement. Moi qui suis un écrivain sérieux, je restais un peu à lécart de ce genre de manifestations. Mais il mintéressait. Il mintéressait beaucoup.
Rencontrer Billy est devenu lune de mes habitudes. Nous marchions beaucoup ensemble, le long des quais, dabord, et puis nous avons prolongé nos promenades, nous les avons étendues aux quartiers qui avaient obtenu, en dautres circonstances, les faveurs de mon ami. Je suivais son babillage, plus intrigué que je naurais oser me lavouer devant ce personnage de premier abord si peu complexe, et si peu enclin à lintrospection. Mais Billy habitait un monde dont il était le seul spectateur, et je le respectais pour cela. Je connaissais un nombre incalculable de gens, hommes de lettres ou critiques de haute volée, qui ne possédait pas le dixième de son énergie créatrice. Billy était un artiste, à sa façon un peu désordonnée et maladroite. Le malheur était quil lignorait.
Il ma emmené dans beaucoup dendroits différents. Il me les montrait tous avec la même naïveté, et à chaque fois il ajoutait à sa description : « Je peux pas dire mieux, pardon ». Il aurait voulu être écrivain, pas pour la gloire, pas pour ladmiration, pas non plus pour les livres, non, pas même pour les livres. Parce quêtre écrivain signifiait pour lui avoir les mots. Cétait ça limportant, ne pas avoir à bégayer pendant une demi-heure pour se faire comprendre auprès des belles gens comme moi, les seules qui comptaient vraiment à ses yeux.
Je pourrais vous dire que durant tout cette période où nous nous sommes fréquentés, jai été pour Billy une sorte de père spirituel, un guide, un maître. Mais Billy, bien quil accepte son infériorité intellectuelle, ne tolérait pas quon puisse lui en faire une démonstration publique. Il rejetait avec une égale énergie mes livres et mon aide. Les promenades, les visites aux commerces de son quartier, les billes, tout ça nous faisait du bien à tous les deux, à lui, parce que cest ce quil avait toujours préféré, et à moi, parce que cela me soustrayait à un monde de banalités et de sournoiseries, damitiés grasses et fausses, à tous ces écrivaillons qui enrayaient de leurs cris doiseaux ma plume et mon imagination.
Lautre jour, Rose ma dit (Rose Alexander, bon sang, je détestais cette salope) : « Quest-ce qui te prend, Brian, tu fais tes courses dans les surplus militaires, à présent ? ». Elle rigolait, en disant ça, dune façon qui ma fait regretter de ne pas réussir à lui cacher plus de choses. Elle nous avait rencontrés, Billy et moi, tout près dun bar tenu par lun des amis de Billy, un vieux marin à la retraite quon appelait Goofer, qui ne parle jamais parce quil chique le tabac. Jai vu se profiler à lhorizon la grosse silhouette enrubannée de Rose une seconde trop tard : elle avait déjà fondu sur nous, enchantée de la rencontre. Elle ma tiré les vers du nez quelques jours plus tard, lors dune soirée quelconque réunissant tous les plumitifs de la maison (je suis édité chez Waterson, ils aiment se prendre pour une grande famille). Javais bu, je ne voyais pas le mal à lui ouvrir un peu les yeux sur le monde, quelle connaissait mal, à la lecture de ses romans. Je suppose que ce qui est arrivé par la suite lui a fourni une excellente occasion de se pavaner en charmante compagnie.
« Ca ne te suffit pas de fréquenter ce bouseux
joublie toujours son nom
- Carl nest pas un bouseux, Rosie. Et il écrit des bouquins formidables.
- Johannesburg, Illinois, quest-ce quil te faut ?
- Ca ne sent pas tellement la rose non plus, par ici
- Elégant, ton petit jeu de mot. Billy comment ?
- Je ne sais pas. Je lappelle toujours Billy.
- De mieux en mieux
- Il faut que jy aille
»
Cétait vrai. Javais rendez-vous avec Billy. Il voulait me montrer quelque chose, ce nétait pas étonnant. Il avait toujours quelque chose à me montrer.
Je lai retrouvé dans le bistrot du vieux Goofer. Il sirotait une bière au comptoir, seul. Je suis entré, il ma vu, a jeté quelques billets sur le zinc, sest levé et ma attrapé la manche. Il avait des gestes, comme ça, qui savaient mémouvoir. Il y avait un côté enfantin, chez lui, une façon de quémander doucement lattention des autres, on ne pouvait pas rester indifférent. Je lai suivi dans un dédale de rues étroites et mal éclairées, traîné dans son sillage par la manche quil avait refusé obstinément de me rendre. Je pouvais sentir sa nervosité rien quà la pression de ses doigts sur le tissu. On est arrivés devant une large porte en métal trois fois cadenassée. Il a sorti un jeu de clefs pas plus grosses que le petit doigt, et, un par un, a ouvert tous les cadenas. La porte sest entrouverte dans un grincement de gonds qui rouillent.
« Entre », a-t-il chuchoté dans mon dos. Jai poussé la porte à deux mains parce quelle semblait très lourde, et je suis entré. Il régnait là-dedans une obscurité totale que Billy a très vite dissipée en actionnant un interrupteur. Plusieurs lampes se sont allumées en même temps, jai cligné des yeux jusquà ce que mes yeux shabituent à la clarté.
Cétait un hangar désaffecté. Lhumidité suintait des murs, de grosses flaques dhuile brillaient sur le sol en ciment. Tout contre le mur, à ma droite, étaient entreposés des cadavres de fours en acier, et leur gueule figée béait vers le plafond. Rien dautre. Lendroit devait être abandonné depuis longtemps.
Billy se promenait entre les flaques grasses, il minvitait à le suivre en pirouettant dun pied sur lautre, les bras largement ouverts. Son étrange chorégraphie me fascinait. Cétait un vrai gosse vous savez, à mesure que je me rappelle cette histoire cela mapparaît de plus en plus évident. Quand je relis ce dont on la accusé dans les journaux, aujourdhui, je me sens envahi dune grande vague de tristesse. Les gens narrivent pas à comprendre Billy. Ils ne le voient pas comme je le vois.
Jai continué à marcher vers lui. Je crois que javais surtout peur quil ne se flanque par terre en glissant sur une de ces fichues flaques. Cest drôle ; sil sétait cassé le cou, la petite fille serait encore en vie à présent.
Tout au fond du hangar il y avait un escalier en fer qui montait jusquà une sorte de mezzanine. Je navais pas pu le voir tout de suite parce quil se trouvait dans une zone que les lampes industrielles vissées au plafond néclairaient pas. Billy a grimpé les marches, avec moi à sa suite, un peu inquiet des vibrations que je ressentait sous mes pieds et qui faisaient se répandre de la poussière sur mes épaules. Nous avons atteint la mezzanine sans encombres, cependant.
A partir de là, il a fallu ramper. Le plafond était si bas quon ne pouvait pas se tenir autrement quà genoux. Jai dit à Billy :
« Attend un peu, moi je ne bouge plus. Ca na pas lair très stable
»
Billy nécoutait plus. Il a tendu la main vers un autre interrupteur, et linstant daprès nous baignions tous les deux dans une lumière violacée répandue, à ma grande surprise, par une lampe de chevet posée à même le sol.
« Cest à moi, ma expliqué Billy. Je lai trouvée sur le trottoir. »
A côté de la lampe, Billy avait posé un matelas plutôt crasseux surmonté dune couverture de laine rouge et dun oreiller sans taie. Trois piles de comics se dressaient au pied de ce lit improvisé, à portée de ma main. Billy sétait agenouillé à ma gauche, un peu trop près, à mon goût, de lespèce de rambarde en fer rouillé qui était sensée le préserver dune chute dans le vide. Il fouillait dans ce qui me paraissait être un coffre en plastique jaune, rempli à ras bord dobjets que je ne parvenais pas à identifier, même à cette distance. Il ma semblé voir la tête dune poupée de chiffons, avec des yeux peints et une grosse boule de tissu à la place du nez. Javais offert la même à la fille dun de mes amis, quelques années plus tôt.
Quand Billy sest retourné vers moi, il tenait dans ses deux mains un objet rectangulaire qui ressemblait à un cadre de photographie bon marché. Il a rampé jusquà moi et ma tendu son trésor : cétait bien un cadre.
Il protégeait une photographie en noir et blanc. Sans doute une photo de famille : un homme, une femme, et deux enfants souriant à lobjectif. Ils posaient devant une grande maison blanche, au milieu dun jardin. Daprès la légèreté de leurs tenues, on devait être en été. Un souvenir de vacances qui se voulait joyeux mais qui revêtait, dans latmosphère lourde de lusine abandonnée, le caractère lugubre des enterrements prématurés.
Je suis resté longtemps à détailler ce portrait de famille. Quand je lai enfin rendu à son propriétaire, il sen est emparé avec une sauvagerie que je ne lui connaissais pas, marrachant presque le cadre des mains, et la rangé avec des gestes précautionneux dans son coffre vulgaire, quil a refermé en un claquement.
Jai dit à Billy :
« Tu connais ces gens ?
- Non. Mais jai passé beaucoup de temps à les regarder, alors je suppose que si, en fait, je les connais un peu.
- Où as-tu trouvé ça ?
- Sur le trottoir.
- Avec la lampe de chevet ?
- Oui. »
Il ny avait rien de plus à en tirer. Je voyais bien quil me mentait, mais ça navait pas beaucoup dimportance. Il chérissait cet encadrement comme sil avait fait partie de ses propres souvenirs. Si javais mieux connu Billy, à lépoque, jaurais compris que dune certaine manière, cétait vrai.
Nous sommes ressortis de lusine quelques minutes plus tard. Jai demandé à Billy sil habitait là, maintenant, et ce quétait devenu alors lappartement de sa mère. Il ne ma pas répondu. Il sétait enfermé dans un mutisme rageur parce quil simaginait que je le blâmais davoir volé la photographie. Je nai pas essayé de le détromper. Je suis rentré chez moi à pied, un peu assommé davoir découvert, en si peu de temps, les étendues insoupçonnées du monde de Billy. Cest la dernière fois que je lui ai parlé.
Nous nous sommes revus une autre fois, mais il ne semblait plus rien avoir à me dire ou à me montrer. Et moi, parfait dans le rôle de lécrivain sérieux et prolifique que jétais alors, je lai délaissé comme un mauvais sujet de roman. Un mauvais sujet que lon jette dans la corbeille faute de trouver une idée qui lui donnerait plus dépaisseur.
Quelques mois après notre dernière rencontre, jai lu le premier article de journal exposant les crimes de Billy. Il a été condamné à une lourde peine de prison, tout le monde le décrivait comme un monstre sanguinaire, un misérable violeur denfants, la pire race dassassin qui soit au monde. Dans un autre Etat, il aurait écopé de la peine de mort sans la moindre hésitation du juge. Daprès les différents récits que jai pu glaner dans les journaux, Billy avait été découvert sur les lieux du crime, hébété et gémissant. Il tenait dans son poing serré un morceau de la robe de la petite Virginia. On a raconté aussi quil nhabitait plus nulle part depuis au moins quatre semaines. La concierge de limmeuble où il vivait a affirmé quil avait disparu, un beau jour, sans laisser aucune trace ni chèque de loyer. Il a du aller sinstaller dans la vieille usine. On le décrivait comme un homme sans passé, atteint de débilité légère, affection sur laquelle son avocat avait basé le point fort de sa plaidoirie. En vain, le jury populaire ayant gardé en mémoire limage du corps affreusement mutilé de la petite. Mais moi, en voyant la photographie de son visage prise au tribunal, jai repensé au sac de billes quil gardait constamment dans sa poche, à ces cinquante-huit billes quil comptait et recomptait sans cesse. Je me suis souvenu aussi de ce portrait de famille qui aurait pu être la sienne, si
Billy adorait sa mère, il me lavait dit plusieurs fois.
Ne croyez pas que je veuille trouver une excuse à leffroyable crime dont il sest rendu coupable. Ce que jessaye de vous expliquer, cest quon a gaspillé ce quil y avait de bon chez cet homme. Je le crois sincèrement.
Jai déménagé. Jai arrêté décrire. Il ny a pas eu de transition véritable : un jour, simplement, les mots ne me sont plus venus. Une façon un peu ironique de me forcer à comprendre limpuissance que ressentait Billy lorsquil essayait de me décrire un paysage merveilleux mais se heurtait immanquablement à la barrière absurde du langage.
Billy navait pas les mots.
aliénor (http://livreouvert.free.fr)