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BOULES DE NEIGE



                                Par Richard Patrosso


 Jeff Retcorr était assis dans le fauteuil du salon de la petite maison qu’il habitait depuis qu’il était né, et regardait, les yeux fixes, au dehors de sa fenêtre. En ce jour de Noël, la neige tombait à gros flocons, comme chaque année à la même époque, sur les hauteurs de Mammoth Lakes.
 Le cinquantenaire, resté en robe de chambre depuis son réveil, était avachi sur son fauteuil. Comme chaque jour, il s’était levé très tôt après avoir dormi très peu. Mais, comme chaque année, ce jour-là Jeff était invité à fêter Noël entre voisins. Le rituel voulait que lors de cette fête, ce soit un voisin différent qui reçoive chez lui les autres riverains du village qu’ils formaient en contrebas de la station de ski.
 Mammoth Lakes était un village joyeux où tout le monde se connaissait, s’aimait et se respectait. La joie de vivre était présente depuis sa fondation, il y avait des siècles de cela. La solidarité régnait dans cette petite ville qui était bien loin de l’image de la grande Amérique tellement connue du Monde entier. Ici, la bonne ambiance était ressentie par chaque voiture qui montait à la grande station de ski totalement différente de ce patelin.
 Rettcor avait toujours été un homme discret qui n’aimait pas se mêler de la vie des autres et avait toujours préféré s’occuper de la vie des siens, ce qui lui avait permis de vivre tranquillement sans jamais être jalousé par qui que ce soit. Dans sa jeunesse, alors qu’il rentrait définitivement dans la vie adulte, il avait dû participer à la guerre du Viêt-Nam et connaître l’horreur qu’il ne souhaitait plus revivre, mais dont il ne souhaitait pas non plus qu’elle soit vécue par n’importe qui d’autre. Malgré cette rude expérience jamais oubliée, Retcorr était resté un homme heureux dans ses apparences. Mais, depuis quelques temps, sa bonne humeur avait totalement disparue.
 Comme si l’histoire se répétait, depuis le début de l’année, son fils avait été envoyé en Irak et Retcorr ne passait pas un moment sans penser à lui. Chaque jour, il regardait la télévision sans cesse et allumait la radio quand il s’éloignait du salon, s’il ne montait pas le son du téléviseur. Lui, qui avait été un modeste mécanicien de voiture, s’était mis avec beaucoup de mal à l’informatique depuis quelques semaines afin de suivre l’actualité sur la guerre à laquelle participait directement son fils. Depuis le début de l’année, le père de famille n’était plus tranquille. Il guettait sa boîte à lettres sans relâche et sursautait à chaque fois que la sonnette retentissait ou qu’une main frappait à la porte. Plus personne ne le voyait dans le village et n’osait venir le voir. Pour cette invitation traditionnelle, les quelques voisins qui restaient à Mammoth Lakes pour Noël avaient dû passer par son épouse toute aussi inquiète, mais qui arrivait à dissimuler publiquement l’angoisse que lui procurait cette guerre.
 Ce matin-là, donc, Retcorr restait immobile sur son fauteuil et revoyait les terribles images qu’il avait vécues en Asie. Au dehors, la neige tombait de plus en plus et des enfants jouaient sous sa fenêtre. Ils avaient d’abord construit un gros bonhomme de neige qui évoquait, dans la tête de l’ancien Marin’s, la statue de Saddam Hussein que les troupes américaines avaient détruite en entrant dans Bagdad. Ce gros bonhomme de neige eut ensuite le même sort que la statue irakienne, mitraillée par les boules de neige que lui lancèrent violemment les autres enfants voisins venus les rejoindre. Lorsque l’œuvre tomba, ses créateurs décidèrent de déclarer la guerre à ceux qui avaient anéanti leur réalisation. Ainsi, s’ensuit une bataille de boules de neiges sans merci. Les dix enfants se séparèrent en deux troupes: ceux qui avaient attaqué et ceux qui ne voulaient que se défendre afin de pouvoir construire librement autant de bonhommes de neige que possible. Chacun de ceux qui avaient attaqué se retranchèrent derrière les différents buissons recouverts de neige, qui entouraient le jardin de Retcorr. Puis, une tempête de neige se leva, telle les tempêtes de sable irakiennes, mais les enfants continuèrent malgré tout leur jeu comme les Marin’s continuaient là-bas leur combat. Certains de ceux qui se cachaient derrière les buissons se retrouvèrent totalement ensevelis et se débattirent comme il purent. Rettcor pensa à son fils et se demanda s’il n’était pas en pleine tempête de sable, enseveli sous les dunes aussi chaudes que la neige de Mammoth Lakes était froide. Les petits garçons, qui avaient été attaqués, commencèrent à gagner la bataille contre leurs envahisseurs. Le sourire, qui était présent sur chaque visage des deux clans, évoquait à Retcorr toute la haine que devaient ressentir le peuple Irakien contre l’armée de l’envahisseur. Le père de famille n’était pas du tout comblé de voir ces enfants s’amusaient et profiter de la vie. Tous les plus beaux moments de son existence  évoquaient désormais le cauchemar si loin de sa maison. Il ne pouvait s’empêcher de penser que le pire pouvait se produire.

 Enfin, alors qu’il était à la fois lassé et angoissé de voir ces petits profiter de la vie, il entendit la mère de son fils entrait dans la pièce juste avant que la sonnerie du téléphone retentit. Les doigts des mains de Retcorr se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil, sa respiration se serra et son cœur se mit à battre très fort et de plus en plus vite jusqu’à atteindre un rythme effrayant qui était tout simplement l’angoisse que le brave homme vivait au quotidien. Comme il put et avec honte pour il ne savait quelle raison car il était légitime qu’un père s’inquiète de son enfant, Jeff tendit l’oreille et s’attendit au pire sans toutefois vouloir y croire. Puis, il entendit sa femme parler à un voisin et comprit qu’il devait aller se préparer s’il ne voulait pas être en retard. Il savait alors quelle serait sa journée et comment se déroulerait celle-ci. Il allait d’abord prendre une douche qui ne le débarrasserait pas de ses angoisses, puis s’habiller très élégamment parce que l’heure était à la fête alors que des milliers d’Américains mouraient pour rien dans un Pays lointain qui ne méritait que la tranquillité avant de feindre d’être heureux de voir et revoir ses voisins qui n’avaient pas d’enfants dans les troupes de l’armée et qui lui souriraient au nez pendant que son fils était peut-être atrocement et mortellement torturé dans une guerre qu’il n’avait pas demandé. Enfin, il allait lui falloir remercier énergiquement et chaleureusement chacun pour cette agréable journée qu’ils lui avaient offerte et leur dire qu’il était impatient qu’ils se retrouvent tous au même endroit l’année suivante sans avoir le droit de crier sa peur de ne plus revoir son fils unique pour un autre Noël, ceci après avoir entendu les beaux discours de celui qui avait toujours tout prétendu savoir et qui n’avait jamais cessé de soutenir cette guerre alors qu’il n’avait jamais eu d’enfants.
 Retcorr se dressa difficilement de son fauteuil alors que les enfants, eux, tombaient au sol, s’amusant à jouer les morts lorsqu’ils étaient touchés par une boule de neige de l’un de leurs amis pendant qu’en Irak, les Marin’s tombaient au sol tués par les balles de l’ennemi, qui n’étaient ni de neige, ni de sable, mais bien vraies.

Richard Patrosso (http://www.ecrivez.org)


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