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Dream team - Part I



Episode 1 : Présentation du gang


Jeudi 9 mars 2003

J’ai déconné. Comme un amateur, je me suis fait prendre la main dans le sac ; un sac bourré de pognons. Voilà pourquoi on m’avait tiré du pieu manu militari au beau milieu de la nuit et balancé comme un vulgaire sac de jute à l’intérieur d’une bagnole.

Confortablement assis et pourtant mal à l’aise, je faisais face à une imposante silhouette plongée dans une quasi obscurité dressée sur un fauteuil en cuir qui couinait tellement il morflait sous le poids du bonhomme. J’ignorai exactement où j’étais car lors de mon kidnapping on m’avait mit la tête dans un sac en plastique qui empestait le vomi pour que je ne me rappelle ni du trajet ni de l’endroit où l’on m’emmenait. Cela dit, ce n’était pas bien compliqué de savoir que j’étais chez mon employeur ; celui-là même que j’avais connement essayé de rouler.
Je jetai un regard circulaire et pas très rassuré sur ce qui m’entourait. Je me trouvai dans une pièce étroite et faiblement éclairée par une lampe de chevet posée sur le bureau (le seul et unique meuble) et qui diffusait une lumière violette un peu comme celle qu’on trouve dans les aquariums. Pas de doute possible : j’étais dans la fameuse pièce que fascinait et redoutait la plupart des gars de mon espèce ; ce célèbre et morbide endroit qu’on nommait « le confessionnal ». Ceux qui ont eu le privilège d’y rentrer n’ont presque jamais eu l’occasion de s’en vanter et sont souvent sortis à l’horizontale avec en bonus un large sourire sanglant sous le menton. Là non plus, pas besoin d’être Madame Irma pour réaliser que je n’étais pas invité pour faire une belote.
- Marco, t’es un bon, dit enfin la voix étouffée qui sortait de la pénombre. Peut-être même le meilleur de mes hommes. C’est pourquoi je ne vais pas te coller une balle dans la tête.

Lui, c’était Alfred Ginot. Le patron. Mais il préférait qu’on le surnomme « le parrain ». Cela faisait presque trois ans que je bossai pour lui autrement dit une foutue éternité et pas exactement une sinécure. Mais je le rencontrais - enfin je le distinguais - pour la toute première fois ce soir là ; le genre de face à face dont je me serais bien passé.
Un drôle d’énergumène qu’Alfred Ginot. Totalement vérolé par tout ce qui touchait à la mafia italienne ou à l’époque de la Prohibition, il s’était crée une famille de malfrats dont il revendiquait être le patriarche. Ses « fils » - auxquels il se plaisait à ajouter un « o » ou un « i » à la fin de leur prénom - étaient de vulgaires vendeurs de came, quelques maquereaux sans envergure et des braqueurs de supérettes dont je faisais partie. Tout ce joli monde sévissait à Paris, entre Barbès Rochechouart et le Boulevard de la Villette et sans rencontrer la moindre embrouille (la plupart des flics du coin étaient « arrosés » à la sauce Ginot).  

Bien qu’il n’ait pas encore réussi à se faire naturaliser italien, Alfred avait fait changer son nom et se faisait désormais appelé Alfredo Ginotti. Raciste au point de faire passer le Klu Klux Klan pour une association hippie, il s’était débrouillé pour prendre cinquante kilos en quatre ans afin de ressembler à Marlon « Don Corleone » Brando. Comme si cela ne suffisait pas, ce psychopathe s’était même fait bousillé les cordes vocales pour avoir le même timbre de voix que son modèle. Bref, Alfred Ginot était un fanatique et comme la plupart des fanatiques, il était inconscient et dangereux pour lui comme pour les autres. D’ailleurs, on m’avait raconté que l’année dernière, sa femme avait accidentellement effacé la cassette des « Affranchis », le célèbre film de Martin Scorcese. Elle aurait été surprise au plumard avec un jamaïcain que c’était moins grave. Elle eut beau s’excuser et le supplier à plusieurs reprises, cela n’arrêta pas Ginot qui fit passer son épouse par la fenêtre. Une coup de bol, l’appartement du couple était au premier étage ; ce qui n’empêcha pas la femme de se péter le col du fémur.

Soulagé mais intrigué, je me demandai pourquoi le patron m’avait laissé la vie sauve. La réponse ne se fit pas attendre.
- T’as été assez futé pour me piquer mon fric, tu dois avoir assez de couilles pour me voler ces archives.
Par « ces archives », Alfred Ginot faisait allusion aux documents originaux qui retraçaient intégralement le procès du célèbre Al Capone, la figure emblématique du grand banditisme. Ce manuscrit (« une relique, imbécile » m’avait corrigé le patron), rédigé à l’époque par la Commission criminelle de Chicago et qui était précieusement gardé à Washington avait été transféré avant-hier pour une douzaine de jours seulement au Centres des Archives Contemporaines (C.A.C) situé à Fontainebleau. Une chance et une opportunité incroyables que voulait saisir le caïd du 19è arrondissement.
Même si l’idée de faire ce coup ne m’emballait pas vraiment, je savais qu’il était inutile de discuter avec Ginot, surtout après l’avoir trahi. Pas la peine de cogiter, le choix, je l’avais pas.
- Et si je me plante ? ai-je lancé.
« Le parrain » s’est légèrement approché et croisa ses deux mains sur le bureau. La lumière pourpre éclaira ses poignets et ses doigts boudinés et bagués. Puis il passa la paume de sa main sur ses cheveux – que j’imaginais méchamment gominés - avant de me répondre de sa voix laryngitée :
- Tu peux pas te planter, Marco.
Sur ces mots, il glissa une large enveloppe en kraft sur le bureau. Je la saisi et m’empressai de l’ouvrir non sans une certaine appréhension : elle contenait quatre photographies en couleur. Quatre visages. Quatre têtes de cons.

Sur la première, je vis une figure difforme dont le nez semblait avoir été enfoncé à coups de pilon. La face du type était accrochée à un cou énorme aux veines gonflées et sa mâchoire était disproportionnée. Un mixte entre le Minotaure et Lou Ferrigno. Un mutant, quoi. Le regard de l’homme n’avait pas d’expression comme vidé de toute substance, de toute humanité. Des yeux de bovin en somme.
- Frederico n’a pas inventé la poudre mais il a la force d’un buffle, dit Ginot en faisant tourner sa chevalière sur son gros doigt.

Le deuxième homme ne m’était pas tout à fait inconnu. Il se prénommait Paul (et avait été naturellement rebaptisé Pauli). C’était un proche du patron. Des yeux globuleux, des joues creuses et un sourire incrusté sur une bouche minuscule achevaient un portrait qui ne respirait pas non plus une grande intelligence. Paul était connu pour son « excédent d’énergie » pathologique. Orphelin de père et de mère, il avait été trimballé de famille en famille. Il leur avait certainement bien pourri la vie car aucun de ses parents adoptifs n’avait pu le garder plus d’un an. Les derniers en date ont même viré cinglés. Les rumeurs avaient prétendu qu’un jour, avant leur départ en week-end, ils l’avaient ligoté et abandonné sur leur vélo d’appartement qu’ils avaient réglé en vitesse maximale. Lorsqu’ils sont rentrés trois jours plus tard, le gamin, alors âgé de onze ans, avait été retrouvé inanimé sur l’appareil mais ses pieds étaient toujours en train de pédaler. Cet évènement traumatisant allait déclencher en lui un amour passionné du sport avec une préférence pour « la petite reine ».

La troisième photographie montrait un visage long et effilé comme un poignard avec deux yeux perçants et des lèvres pincées avec juste au-dessus une fine moustache à la Errol Flynn. Le menton était avancé et creusé d’une fossette façon Kirk Douglas. Lui aussi avait oublié d’être beau mais de son faciès étrange se dégageait une malice diabolique. Alfred m’avoua ne pas savoir grand-chose de ce type hormis le fait qu’il avait été condamné à un mois de prison ferme pour avoir été surpris habillé en ballerine en train de se masturber devant la Cathédrale Notre-Dame. Le type s’appelait désormais Claudio et malgré ses inquiétants comportements, avait été chaudement recommandé pour ses talents dans le domaine informatique.

Enfin, la « gueule » du dernier lascar ne manqua pas de m’étonner. Je pus voir un homme avec un bandeau rouge vif attaché au front et vêtu d’un kimono blanc. Il avait « la banane » jusqu’aux oreilles et avec son index et son majeur il faisait le « V » de la victoire. Derrière l’homme hilare, on distinguait la grande Muraille de Chine.
Le boss m’informa que Julio – puisque c’était son nouveau prénom – était un ancien maçon. Je sus également qu’il avait gagné un week-end à Pékin l’été dernier et que ce court séjour l’avait selon les dires du patron « complètement métamorphosé ».
- La sagesse même ce mec, fit Alfred en dodelinant de la tête dans l’ombre. Il te sera utile, petit.

Voilà. Mon équipe, celle qui devait m’aider à voler ces documents inestimables était composée d’un débile profond, d’un hyperactif, d’un pervers travesti et du fils spirituel du Dalaï-Lama. Une dream team.
- Déposez moi en taule, tout de suite, lançai-je à Alfred.
La phrase de trop pour sûr. Furieux, Ginot bondit de son siège et m’attrapa par le cou d’une seule main en serrant bien fort. De son autre main et à une vitesse étonnante, il sortit le coupe-papier posé sur son bureau hors de son étui et pointa l’extrémité à quelques centimètres de ma carotide. Son visage flasque était collé au mien ; pourtant je n’arrivais pas à apercevoir ses traits. Je ne fixai rien d’autre que son regard plein de rage qui me transperçait les os.
- Joue pas au con avec moi, Marco. Ils vont t’avoir à l’œil. Tu me baiseras pas deux fois.
Sa mâchoire était tellement serrée que j’entendais presque craquer ses dents. Ses pupilles s’étaient peu à peu colorées d’un rouge sang. Mon sang, par contre, circulait beaucoup moins bien et ma vue commençait légèrement à se brouiller. Dieu merci, Alfred desserra son étreinte et après quelques secondes me lâcha en me repoussant sur mon siège. Puis, il sortit un mouchoir du tiroir de son bureau et tamponna son front avant de ranger délicatement le coupe-papier dans son fourreau.
- Un autre truc à ajouter, Marco ? dit-il posément en se renfonçant dans son siège noyé dans la lumière violette.
Je malaxai mon cou endolori et inspira profondément quelques bouffées d’oxygène.
- Juste une chose, Monsieur Ginotti. Je m’appelle Marc.

david widjet (http://www.ecrivez.org)


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