Valid XHTML 1.1!
Valid CSS!
Get Firefox!

Ceci est mon PageRank™ - Powered by 1-Rank.com
Lookdir.net

Texte précedent Texte précedent dans la rubrique Texte suivant dans la rubrique Texte suivant

Rosalie parle pas



On a déménagé au mois d’août, et Rosalie est arrivée au mois de septembre : c’était dans cet ordre, je m’en souviens parce que nous n’avions pas fini de déballer tous les cartons. De la vaisselle, des vêtements, des photos, encore de la vaisselle, on en trouvait partout. On en a découvert, cachés dans des coins insoupçonnables, des années après.

Les contractions s’étaient déclenchées en plein milieu de la nuit. J’ai réveillé Ben et nous sommes partis à la maternité assez tranquillement. Pas de circulation, pas d’urgence. C’était un bon accouchement. Il y avait un jeune médecin qui n’arrêtait pas de sourire. Ben se demandait pourquoi il souriait comme ça, pourquoi il avait l’air si heureux de passer ses nuits à l’hôpital. Ben n’aimait pas les hôpitaux. Moi, je n’ai pas beaucoup eu le temps d’y penser, sur le moment, je ne me rappelle pas avoir jamais été aussi concentrée sur quelque chose de toute ma vie. Sur un ventre, je veux dire. Sur mon ventre, en l’occurrence. Et puis il fallait respirer comme ci, comme ça, sans arrêt, c’était fatigant.

J’ai poussé, j’ai poussé, c’est sorti. Rosalie est sortie avec un beau hurlement très rouge. Le jeune médecin qui souriait a souri encore plus loin, encore plus large. Quand on y pense, il était un peu grotesque, il avait l’air de vouloir manger le bébé.

On m’a mise dans une chambre avec Rosalie, qui s’est préparée à ses interventions en public. Ca a commencé : Papa, maman, les parents de Ben, les amis, copains, frangins-frangines. Ils entraient, ils réveillaient le bébé, ils sortaient. Et maman !

Maman : Rosalie, tu l’as appelée ?
Moi : Oui, maman.
Maman : C’est mignon. Rosalda, c’est pas mal, aussi, non ?
Moi : Oui, maman, mais là, c’est Rosalie.
Maman : Ah bon. Et Rosaline ?...

Mon père a beaucoup grogné. C’est comme ça qu’il s’exprime, ce n’est pas sa faute, un jour il a oublié de parler à ses enfants, et c’est jamais revenu. Il dit qu’il est sourd pour donner le change, mais quand on le traite de vieux con, il entend très bien. C’est une preuve de sa mauvaise foi.

Six mois à crever, ensuite. Debout tout le temps, l’oreille en forme de parabole parce que, on aurait du voir venir, déjà, la petite ne criait pas très fort. A la limite du soupir, rien ne traversait les murs. On a mis le berceau dans notre chambre, mais là encore, fallait tendre l’oreille. Rosalie avait faim, avait froid, avait peur, comme tous les bébés du monde, mais elle donnait l’impression de tout pouvoir régler toute seule. Elle avait toujours l’air étonnée qu’on s’occupe d’elle, comme si elle n’arrivait pas à prendre la mesure de son importance sur terre.

Le médecin n’a rien vu. Le second, qu’on est allés voir pour vérifier si le premier ne se foutait pas de notre gueule, non plus. Tout était en place, là-dedans, Rosalie était parfaitement normale. On a d’abord cru qu’elle était muette, ensuite qu’elle était sourde, et à la fin qu’elle était peut-être autiste. Rien de tout ça, une petite fille en pleine forme, ronde, rose, bien entretenue. Alors elle a grandi.

Elle a fini par dire « papa, maman », à peu près à l’époque où tous les enfants s’y essayent, avec cet air raisonnable d’une qui savait depuis toujours le nom des choses, mais trop modeste pour étaler sa culture au tout-venant. « papa, maman », qu’elle disait, et nous, tous fiers et soulagés, on lui a appris les autres mots.

Mais qu’elle reste tellement silencieuse, la plupart du temps, ça nous a fait réfléchir, son père et moi. On parlait beaucoup, on discutait des heures, tous les deux, le langage nous servait à justifier notre amour. Notre vision des choses était un peu la même, alors je suppose qu’on aurait du arrêter de bavarder, si c’était pour tomber toujours d’accord. Mais on n’arrêtait pas, ce qui fait qu’on a pensé que la petite ne disait rien par peur de nous interrompre. Alors, on lui a laissé de la place. Souvent on ne finissait pas nos phrases, dans l’espoir qu’elle nous place son petit mot, entre deux lignes. On s’interrompait et on la regardait. Rien. Un sourire. Qu’est-ce qu’elle pouvait sourire ! Les lèvres humides et tout, un vrai rayon de soleil.

C’est Ben qui a fait le rapprochement. Un soir qu’on bavardait (encore !) dans le lit, nos bouquins délaissés sur le ventre de la couette, il m’a dit :

« Tu te rappelle le médecin, à la maternité ? Celui qui souriait tout le temps ? »

Je me suis rappelée. On s’est regardés, on a éclaté de rire. Qu’est-ce que ça pouvait faire qu’il lui ait refilé sa maladie ? Le virus était vraiment trop beau, un amour de bacille. Ca embellissait la petite, ça lui donnait des couleurs, et jamais, jamais ça ne l’avait empêchée de réfléchir comme les autres enfants. Nous, on savait bien qu’elle avait les mots. Elle devait simplement trouver son sourire plus éloquent.

Elle a commencé l’école à quatre ans. La maîtresse nous a dit : « elle ne parle pas beaucoup », et on a ri, encore, comme de mauvais parents. Elle, la maîtresse, avec sa jolie chemise rose et ses yeux bleu très doux, elle aurait sans doute continué de chercher un problème. Une petite fille de quatre ans qui ne vous saoule pas, ce n’est pas normal. Elle l’a dit, d’ailleurs, et ses mots étaient chargés de reproche : « Ce n’est pas normal, vous devriez consulter. »

« Tu sais ce qu’on devrait faire ? m’a demandé Ben sur le chemin du retour.
- Consulter, oui, j’ai entendu.
- Oui, mais tu sais qui ?

Je l’ai regardé, un long moment, comme ça, au milieu du passage pour piétons. L’idée n’était pas plus mauvaise qu’une autre.

Le docteur Mahjoub nous a reçus très gentiment, à la maternité. On lui a expliqué notre hypothèse. Il a ri longtemps, ce qui ne nous changeait pas tellement de sa physionomie ordinaire. Il s’est excusé, aussi, et là, on a été surpris. Un médecin qui s’excuse ! Une fois remis de notre émotion, Ben a repris la barre :

« C’es bien joli, tout ça, mais qu’est-ce qu’on va faire ? Vous expliquez ça comment ? »

La théorie du docteur était intéressante : il supposait que Rosalie avait fixé d’une manière anormalement intense le premier visage qu’elle avait vu, et qu’elle en avait adopté l’apparence comme un naufragé s’accroche au premier machin flottant qu’il rencontre. Résultat : une enfant taciturne mais béate.

« Ce que vous allez faire, maintenant, c’est la laisser grandir tranquille. N’écoutez pas les alarmistes, de toute façon, les parents ont toujours tout faux, c’est bien connu. »

Il nous a raccompagnés, le même sourire dessinait son visage. Peut-être qu’il s’était fichu de nous, qu’il nous avait raconté un bobard pour se débarrasser de nos problèmes et retourner à ses patientes plus vite. On ne savait jamais ce qui passait derrière la tête d’un docteur en médecine ès accouchements.

La baby-sitter nous a rendus Rosalie en un seul morceau. On lui a fait prendre un bain, et tandis qu’elle jouait avec les bulles et son canari en plastique jaune, toujours silencieuse, nous, on a commencé à la regarder grandir.

aliénor (http://livreouvert.free.fr)


Texte précedent Texte précedent dans la rubrique Texte suivant dans la rubrique Texte suivant



Ce texte n'a pas encore été noté.

Pour pouvoir noter ce texte il faut être inscrit et identifié.


Commentez ce texte :


Pseudo : E-mail: Site :

Commentaire :





872 commentaires sur ce texte :